Tango et football
Le football, sujet de tango
Patadura (José López Ares Letra : Enrique Carrera Sotelo, 1928) — Gardel l’enregistre à Paris le 15 décembre 1928 ; la partition l’annonce comme « tango humorístico ». Un joueur maladroit aux ambitions démesurées : défendre comme Seoane, marquer du milieu de terrain comme Tarasca(cone), être un crack comme Ochoíta. Gardel en grave plusieurs versions en adaptant les noms des footballeurs (Samitier pour la version catalane). Selon El Gráfico, c’était le seul tango footballistique de son répertoire lorsqu’il chanta devant la sélection argentine avant la finale du Mondial 1930.

Je vous propose une version instrumentale, assez sympa et même dansable pour ceux qui aiment les vieux tangos. Sachez qu’en plus de cette version et celles de Gardel, il existe un enregistrement par Ricardo Tanturi chantée par Horacio Roca et enregistrée le 29 avril 1958.
El sueño del pibe (Juan Puey Letra: Reinaldo Yiso, 1942). Un des tangos emblématiques sur la relation football et société. Un gamin pauvre reçoit la convocation d’un club de première division. Il promet à sa mère de devenir « un Baldonedo, un Martino, un Boyé » et rêve la nuit du but victorieux dans un clásico. Enregistré le 22 mars 1945 par Pugliese avec Roberto Chanel et par Tanturi avec Enrique Campos (1945–06-14) et plus tardivement par Domingo Federico avec Rubén Sánchez (1962 et 1965), par le Cuarteto A Puro Tango de Miguel Nijensohn avec Enrique Campos (1969) et plus récemment (2021) par El Cachivache Orkesta avec Diego Maradona, le Dieu du football argentin.
Quitte à choisir une version, celle avec Maradona, « la Main de Dieu », était impossible à passer sous silence, même si cela m’a obligé la place à ne pas proposer celle de Saint Pugliese. Mais je me rattrape avec le titre suivant…
Quitte à choisir une version, celle avec Maradona, « la Main de Dieu », était impossible à passer sous silence, même si cela m’a obligé la place à ne pas proposer celle de Saint Pugliese. Mais je me rattrape avec le titre suivant…
Mi primer gol (Horacio Pettorossi Letra: Miguel Bonano/Alejandro Fattorini, 1933) — enregistré par Gardel le premier septembre 1933 : une relation amoureuse racontée en langage footballistique, procédé inverse de Mano a mano. Je vous propose à l’écoute la version de Pugliese avec Abel Córdoba.
Cero a cero (Roberto Firpo Letra: Venancio Clauso). L’amour comme match nul. Le prétendant s’excuse de ne pas avoir « ouvert le score », le beau-père le marque comme un gardien international. Festival de lunfardo footballistique anglicisé : escore, faul, friquic, córner, orsay, rush, penal, gambeta, plus les noms Bossio, Corazzo, Bernabé, Cherro, Lauri. Sans doute le tango le plus riche pour l’étude du vocabulaire.
Je vous propose une version sympathique par le compositeur.
Paroles de Cero a cero
Che Victoria, te pido perdón
si todavía el “escore” no abrí,
hice “fau”, y aunque no hubo intención
si querés me pateás el “friquic”.
Pero juro que hablé con tu viejo,
que de entrada nomás me marcó,
¡y es un Bossio! De cerca y de lejos
siempre al corner mis tiros sacó.
¿De qué sirve gastarse en gambetas
si tu viejo es como una pared?
¡Qué Corazzo querida pebeta!
¡No lo burla ni Don Bernabé!
Cuantas veces en rápido “rush”
como Cherro me quise filtrar,
y él, canchero y veloz como luz
se adelanta y me deja en “ofsai”.
¡Che Victoria, no sé ya qué hacer,
si hasta con Lauri y con viento a favor
estoy viendo que voy a perder
este espléndido lance de amor!
Pero yo te aseguro —aunque es feo—
que hasta voy a forzar un penal…
Yo pa’ casa me llevo el trofeo
aunque silben los de la oficial…
He jurado que en esta porfía
me impondré como cuadra a un campeón
y tu mano al final “Serrá mía”
que no en vano me llaman “Ciclón”.
Yo de Massa no envidio el tapón…
Ni el bordao primoroso ‘e Pichín
hoy me corto al estilo Naón,
¡y esta noche conquisto el Fortín!…Roberto Firpo Letra : Venancio Clauso
Traduction de cero a cero
Hé, Victoria, je te demande pardon si je n’ai toujours pas ouvert le score.
J’ai commis une faute, sans mauvaise intention, si tu veux, accorde-moi un coup franc.
Mais je te jure que j’ai parlé à ton père, qui, dès le début, m’a pris en marquage.
C’est un véritable Bossio ! (Ángel Luis Bossio [1905–1978], gardien de Talleres de Remedios de Escalada, River Plate et de la sélection argentine — médaille d’argent aux JO d’Amsterdam 1928 et au Mondial 1930, surnommé « La Maravilla Elástica »). Le père de Victoria est comparé à un gardien infranchissable).
De près comme de loin, il a toujours envoyé mes tirs en corner.
À quoi bon multiplier les dribbles si ton père est un véritable mur ?
Quel Corazzo (défenseur réputé pour son efficacité), ma chère petite !
Même Don Bernabé ne le passerait pas (Bernabé Ferreyra « La Fiera », l’un des plus grands attaquants argentins objet d’un tranfert record entre Tigre et River en 1932).
Combien de fois, dans une attaque éclair, j’ai voulu m’infiltrer comme Cherro, mais lui, malin et rapide comme l’éclair, s’avance et me met hors-jeu. (Roberto Cherro [1907–1965], de son vrai nom Roberto Eugenio Cerro, « El Apilador », « Cabecita de Oro », meilleur buteur de l’histoire de Boca jusqu’à Palermo en 2010). « La Fiera »
Hé Victoria, je ne sais plus quoi faire.
Même avec Lauri (Miguel Ángel Lauri [1908–1994], « Flecha de Oro », ailier droit d’Estudiantes, membre de la célèbre attaque des « Profesores » de 1931 avec Scopelli, Zozaya, Nolo Ferreira et Guaita.) et le vent dans le dos, je vois bien que je vais perdre cette magnifique partie d’amour.
Pourtant, je te promets, même si ce n’est pas très élégant, que j’irai jusqu’à provoquer un penalty.
Moi, je rentrerai chez moi avec le trophée, même si les spectateurs des tribunes officielles me sifflent.
J’ai juré que, dans cette lutte, je finirai par l’emporter, comme une grande équipe bat un champion.
Et qu’à la fin, ta main sera mienne, car ce n’est pas pour rien qu’on me surnomme « Ciclón ». (surnom de San Lorenzo de Almagro, le club, qu’il s’attribue).
Je n’envie pas les arrêts de Massa (Antonio Massa, gardien de but), ni les broderies techniques de Pichín (Vicente Del Giúdice [1911–1965], attaquant gauche de Racing de 1928 à 1937, 58 buts en 131 matchs — le dribbleur « brodeur »).
Aujourd’hui, je fonce à la manière de Naón (Arturo Naón [1912–1999], meilleur buteur de l’histoire de Gimnasia La Plata, avec 95 buts — le spécialiste de l’échappée solitaire, d’où me corto al estilo Naón) et, cette nuit, je conquiers le Fortin ! (« El Fortín » est le surnom historique du Club Atlético Vélez Sarsfield et de son stade, le José Amalfitani, situé dans le quartier de Liniers à Buenos Aires. Ce surnom remonte aux années 1930, lorsque l’équipe évoluait sur son ancien terrain de la rue Basualdo, dans le quartier de Villa Luro, réputé pour son enceinte imprenable, bien sûr, l’allusion coquine ne vous aura pas échappé).
Largue a esa mujica (Juan Sarcione). Enregistré par Gardel le 8 août 1929 et par Canaro le 9 avril 1930. Ce tango pour lequel Juan Sacrione a élaboré la musique et les paroles est construit sur des jeux de mots avec des patronymes, dont ceux de footballeurs. Je vous propose à l’écoute la version instrumentale de Canaro.
La número cinco (Orestes Cúfaro Letra: Reinaldo Yiso [Reinaldo Ghiso]). Un enregistrement du 27 juin 1951 par Alfredo Gobbi avec Jorge Maciel, avec les relatos du commentateur Fioravanti (Joaquín Carballo Serantes, fameux commentateur de football) incrustés dans l’enregistrement.

C’est un objet discographique singulier. Le titre désigne le ballon réglementaire.
Gol argentino — enregistré par Edmundo Rivero en 1961, puis réenregistré par lui-même pour le Mondial 1978. Je vous présente ici l’extrait du film de 1963 Pelota de cuero (ballon de cuir) où Rivero l’interprète…
Artillero (Manuel Meaños/Roberto Zerrillo/Juan Carlos Howard) — thème musical du film « ¡Goal ! » de 1936. Il ne faut pas le confondre avec le film du même titre réalisé par Danny Cannon en 2005.
Le film argentin de 1936 a été réalisé par Luis José Moglia Barth avec Sofía Bozán, Severo Fernández et Pedro Quartucci. Il est sorti le 14 octobre 1936. C’est le premier film argentin entièrement consacré au thème sportif et il fut un échec commercial, ce qui explique que l’on n’en trouve pas d’enregistrement ou de copie. Je vais tout de même essayer de faire un tour à la Biblioteca Nacional Mariano Moreno qui a recueilli en 2006 les fonds Manuel Andrés Meaños et Osvaldo Sosa Cordero.
L’intrigue de cette comédie de quiproquos tourne autour de deux garçons physiquement identiques qui, lassés de leur routine, échangent leurs vies. L’un devient employé de bureau et l’autre footballeur.
Cebollitas de potrero (Ángel R. Gatti (Ángel Roque Gatti); Carlos Ángel Lázzari; Juan Polito).
D’Arienzo et Echagüe survoltés.
Il s’agit d’un manifeste pour défendre le football criollo contre le jeu européen « de tableau noir ». Aux schémas tactiques et à l’argent, les paroles opposent l’école du potrero, qui fit pleurer l’Europe lors des tournées rioplatenses, tout en lui apprenant à danser El choclo et La cumparsita.
Football et tango y sont traités comme les deux arts populaires exportés. Le recitado énumère les oriundi qui offrirent à l’Italie ses Mondiaux de 1928 (Scarone), 1934 et 1938 (Monti, Orsi et Guaita ) et 1962 (Sívori et Ghiggia). Écrit à chaud après l’élimination de l’Argentine pour Mexico 1970, le tango réclame le retour à la pelota de trapo (de chiffon) pour « rafler le Mondial 74 ». Il interpelle D’Arienzo lui-même, le « Rey del Compás » qui sauva le tango en le sommant de montrer la voie (Gatti, Lázzari et Polito étant membres de son orchestre, le clin d’œil est savoureux).
Ironie de l’histoire, au moment de l’enregistrement, un certain gamin de Villa Fiorito débutait chez les… Cebollitas d’Argentinos Juniors, un certain Maradona…
Buenos Aires del 40 (Enrique Campos ; Dante Smurra Letra : Jorge Moreira).
Buenos Aires del 40 est un tango de nostalgie. Un vieux journal retrouvé ramène le narrateur à ses vingt ans, un samedi soir vers 1940. Bal au club Tranviario, Tanturi au Palermo Palace, Pugliese annoncé à El Nacional, et le lendemain, si la pluie le permet, la Máquina de River face à Lazzatti sur le terrain de Boca. Le refrain déroule le catalogue de l’âge d’or (Troilo-Fiorentino, D’Agostino-Vargas, D’Arienzo au Chantecler, « cent cafés avec orchestre ») avant le soupir-titre, « si on te laissait revenir ».
Le recitado porte la charge générationnelle. La musique importée a tout envahi, et les joueurs d’aujourd’hui arrivent en première division « sans avoir connu les terrains vagues ».
C’est une double nostalgie, celle du tango qui, en 1969, a bien changé, voire presque disparu, et celle du football d’antan, celui des années 40 qui avait une noblesse face au football moderne, comme celui qui est décrit dans Cebollitas de portrero.
Il en existe d’autres enregistrements comme celui de Dante Smurra avec Carlos Cristal. En revanche, ceux qui mentionnent Tanturi sont des erreurs et se réfèrent à l’enregistrement de Miguel Nijensohn et Enrique Campos.
Campeones olímpicos (Francisco Brancatti; Juan Rodríguez). Ce titre est probablement lié aux JO d’Amsterdam de 1928 (Argentine vice-championne).
Bravo, nuestros campeones (Modesto Hugo Papávero). Ce tango de circonstance a été offert à la sélection argentine victorieuse du Championnat sudaméricain de Lima en 1927. Il célèbre les « lions » qui rapportent à la patrie un nouveau blason avec un ton d’hymne patriotique-sportif, sans métaphore amoureuse ni lunfardo. Il est antérieur d’un an aux JO d’Amsterdam (et à la valse Campeones olímpicos).
Un thème assez sympa et joueur, encore dans sa gangue de canyengue. Pour les amateurs de ce type de tango et de football…
Argentina Campeón (Osmar Maderna 1955)
Aquiles Roggero, violoniste de Maderna a créé le Símbolo “Osmar Maderna” en hommage à Maderna, mort tragiquement dans un accident d’avion en 1951.
Cuna de campeones (Romeo Gavioli, Imperio Yorio, 1949) et Uruguayos campeones (Francisco et Juan Canaro)
1949 est l’année charnière du football uruguayen, celle du Peñarol légendaire « del 49 » avec Máspoli, Obdulio Varela, Schiaffino, Ghiggia et Míguez. Qui est considéré comme l’une des meilleures équipes de l’histoire du pays. Enregistrer ces deux titres fin 1949, c’est graver la bande-son de la victoire avant la victoire : quand juillet 1950 arrive, l’Uruguay a déjà ses hymnes prêts. Les disques commémoratifs Sondor des retransmissions de Carlos Solé au Mondial 1950 s’ouvrent sur Uruguayos campeones par l’orchestre de Gavioli et se referment sur Cuna de campeones. Les deux faces du 78 tours encadrent littéralement les relatos du Maracanazo dans la mémoire phonographique uruguayenne.
Une versión en candombe.
L’Uruguay comme « berceau de champions », trois millions d’habitants et déjà deux ors olympiques, la fierté du petit pays fabricant de cracks. Romeo Gavioli (Montevideo 1913–1957), l’ancien chanteur-violoniste de Donato (celui des trios avec Horacio Lagos et Lita Morales) est devenu, à la tête de son propre orchestre montévidéen, le grand fusionneur du tango et du candombe. Il choisit donc ici, naturellement, la version en candombe. Célébrer le football en candombe plutôt qu’en tango, c’est mettre en avant la festivité du carnaval et de ses tablados, où les hymnes de clubs résonnent encore aujourd’hui.
Uruguayos campeones (Francisco et Juan Canaro, paroles potentiellement d’Omar Odriozola et Caruso). Dans la même veine célébratoire, Francisco Canaro, né à San José de Mayo, est « l’autre Uruguayen » de l’affaire. Pirincho célébrant la Celeste quand sa típica gravait Y siempre Peñarol. Le titre reprend la formule consacrée depuis les ors olympiques, « uruguayos campeones de América y del mundo ». La version Gavioli de 1949 en a fait la déclinaison canonique, celle que Sondor place en ouverture des matchs réédités. Deux tangos de circonstance devenus, par la grâce du calendrier, des prophéties autoréalisatrices.
Voilà les amis, la fin de ce premier article des Temas de Tango consacré au football. Dans le prochain article, je m’intéresserai aux tangos écrits en hommage aux clubs de football.



