Tango et football – Les hommages aux clubs
Les hinchas (fans) ne se privent pas de faire des chansons en hommage à leur club de football favori. Les résultats qui peuvent s’entendre lors des matches sont de qualité variable. Je vous propose d’en juger à partir de quelques exemples de tangos liés à des clubs et qui cimentent le sentiment d’appartenance à un quartier. Nous y rencontrerons d’ailleurs le compositeur de la Cumparsita, Gerardo Matos Rodríguez, grand fanatique de son club, Le Nacional de Montevideo.
Les clubs sont en général au cœur des quartiers et les habitants y sont très attachés. Je vous propose donc une promenade autour de clubs, quartier par quartier.
Avellaneda
La ville de Avellaneda a été surnommée la Capital Nacional del Fútbol. Elle se trouve au sud de Buenos Aires, sur l’autre rive du Riachuelo. C’est une ville populaire, où la passion footballistique est à son paroxysme. Deux clubs s’y affrontent, le Racing Club, surnommé La Academia et le Club Atlético Independiente, surnommé les Diablos Rojos. Le derby qui les oppose est connu sous le nom de Clásico de Avellaneda.
Racing Club (Vicente Greco, 1913 ; paroles postérieures de Carlos Pesce). Je vous invite à vous reporter à l’anécdota sur ce thème. C’est le premier tango dédié au football. Il a été enregistré notamment par Greco (1913), Firpo (1913), Canaro (1915), Sexteto Di Sarli (1930), Orquesta Di Sarli (1940), Troilo (acétate radio, en vivo [1941–1942]), D’Agostino (1946), Gobbi (1949), Biagi (1950), Racciatti (1950), Los Siete del Tango (1966). La partition est dédiée “a los distinguidos socios del Racing Club”, mention “Tango Footballistico”.
Independiente Club (Agustín Bardi). C’est l’autre grand instrumental de la Vieille Garde, dédié aux Diablos Rojos. C’est un des titres les plus passés de Alfredo Gobbi de 1948-09-08, qui a été enregistré depuis par quelques orchestres, comme le Nuevo Quinteto Real avec Horacio Salgán au piano (2000), ce dernier l’ayant également enregistré en duo avec le guitariste Ubaldo De Lío, Gustavo Gancedo Tango Septeto (2001), Vale Tango (2005) et César Zagnoli y su Trío.
Los diablos rojos de Avellaneda (Héctor Varela; Alberto Nery, 1953). Varela était hincha déclaré d’Independiente. On possède deux enregistrements par Varela, 1953-05-06 et 1973.
Boca et River
On retraverse le Riachuelo et le premier stade qui frappe l’imagination est la Bombonera du club Boca Juniors, de son véritable nom Estadio Alberto J. Armando. Si chaque quartier de Buenos Aires possède son stade, l’autre stade est le Monumental (Estadio Antonio Vespucio Liberti) du club River Plate. C’est le plus grand stade argentin, son surnom n’est pas usurpé et c’est là qu’en 1978 l’Argentine a remporté la finale de la Coupe du Monde contre les Pays-Bas 3 à 1.
L’opposition entre les deux clubs, tous les deux originaires du Sud de Buenos Aires, vient en partie du fait que River Plate a déménagé à Recoleta, un quartier chic. River Plate a donc des fans différents de ceux de Boca Juniors, qui sont généralement plus populaires, pauvres et amateurs de choripans. C’est probablement Boca Juniors qui est porté par les hinchas les plus engagés et passionnés.
Azul y Oro (Emilio Q. Aguirre [Emilio Querejeta]). Azul y oro, bleu et or, sont les couleurs de la bannière de Boca Juniors. Ce tango a été enregistré par Juan D’Arienzo (1945–08-28).
Boca Juniors (1) (Rodolfo Sciammarella) enregistré par Florindo Sassone avec Roberto Chanel (1950–01-01) et par Miguel Caló avec Roberto Arrieta (1954–06-23). Voici la version de Caló.
Boca Juniors (2) (Ítalo Goyeche Letra: Jesús Fernández Blanco). Il s’agit d’une marche composée en 1926 et qui est toujours d’actualité, jouée pour les événements du club..
Once y uno (José Basso, 1952). Onze et un, les onze joueurs plus le « joueur numéro douze », la hinchada de Boca qui est donc le douzième joueur. Ce titre composé et enregistré à deux reprises par José Basso (1952–12-11 et 1986).
Muchachos, yo soy de Boca (José Felipe Berra Letra: Reinaldo Yiso) dont on possède un enregistrement par Floreal Ruiz accompagné par la orquesta de Jorge Dragone.
El himno a River Plate (Canto tradicional del Club Atlético River Plate) (Jack Judge; Harry Williams, Letra: Arturo Antelo 1931). Cet hymne en forme de marche est le fameux It’s a Long Way to Tipperary air de music-hall que popularisèrent les soldats irlandais en 1914. El himno a River Plate a été enregistré par Francisco Canaro avec Domingo Conte et un chœur le 12 décembre 1932. La référence à un titre anglais n’est pas si étonnante étant donné l’influence britannique en Argentine. D’ailleurs, River Plate est le nom anglais du Rio de la Plata.
San Lorenzo de Almagro
Plusieurs titres portent le nom du club, surnommé el Viejo Gasómetro ou El Ciclón (que nous avons déjà évoqué à propos des paroles du tango Cero a cero, dans le Tema de Tango, Tango et Football.
San Lorenzo de Almagro (Luis Servidio, un des frères “Balija”, 1923). Cette pièce a été composée pour le premier championnat du club de Boedo.
San Lorenzo (José Rebolini Letra: Carlos Pesce, 1927). Pesce est le parolier de Racing Club. L’ailier droit de l’équipe championne de 1927 était Maglio, fils de « Pacho » Maglio. Encore une preuve des liens entre football et tango.
San Lorenzo (Francisco Caso Letra: Francisco Lío)
San Lorenzo et Boedo évoqués par Osvaldo Requena
Osvaldo Requena a enregistré plusieurs thèmes sur San Lorenzo et son origine à Boedo. Ces œuvres s’inscrivent dans la perspective du retour de la cancha (terrain) de San Lorenzo sur le territoire du quartier de Boedo. Cette opération est en cours de réalisation. Fin 2025, place nette a été faite en rasant le centre commercial Carrefour, qui avait récupéré le terrain sous « l’influence » des militaires en 1979 et depuis peu, 8000 m² supplémentaires ont été mis à disposition en viager.
Parmi les titres qu’on retrouve sur les albums Milonga del Centenario et El Papa Francisco es de San Lorenzo on trouve, par exemple, Elegía a la vieja cancha de San Lorenzo, Cuando Boedo era Almagro 2008 avec un recitado d’Alejandro Apo qui était un célèbre chroniqueur du football argentin (Todo con afecto) et Boedo / A Boedo qui est le Boedo composé par Julio De Caro et qui est enrichi de glosas par Alejandro Apo. C’est ce titre que je vous propose pour célébrer San Lorenzo.
El Azulgrana (Osvaldo Requena), qui se trouve aussi sur ces disques, est une œuvre instrumentale, légère et distinguée, assez éloignée des titres plus tournés vers l’aspect hymne, marche. Il est assez difficile d’y voir l’énergie des parties de football. Chacun rend hommage à son club comme il le souhaite, mais pas sûr que cela fasse trembler les tribunes de El Ciclón.
El Ciclón (Mario Valdez letra: Ernesto Pierro). Les paroles de Ernesto Pierro nous sont conservées, sans enregistrement. Elles sont bien sûr à la gloire de El Ciclón.
Il semblerait qu’un autre thème du même titre par (Anselmo Aieta Letra: Francisco Laino) existe, mais il se peut que cette référence citée par de Tango en Tango dans el Tango en el Futbol soit erronée.
On trouve aussi l’hymne du club sur sa page.
Huracán
Pour Huracán, champion de 1928, les frères Pedro et Roberto Sassone écrivirent “Me Elevo a Las Nubes” qui a été gravé par Juan Bautista Guido le 29 septembre 1929.
La Plata
La Plata est la capitale de la province de Buenos Aires. C’est donc une cité d’importance et qui a ses clubs dont le Club Gimnasia y Esgrima La Plata et Estudiantes de La Plata. Je vous propose un titre pour chacun d’eux.
El Expreso de La Plata (Horacio Pezzi, avec Carlos Espíndola, 1933). Le titre évoque le surnom « El Expreso » (L’Express) du Club Gimnasia, qui fut attribué par la presse en raison de la force irrésistible de l’équipe qui domina la première moitié du championnat argentin en 1933. Même s’ils terminèrent quatrièmes à cause d’une seconde partie de championnat où l’arbitrage ne leur fut pas favorable, le surnom est resté.
Estudiantes de La Plata (Francisco Rotundo / Ernesto Rossi, instrumental, 1950 ou 1952, selon les sources).
Uruguay, Montevideo
Dans le “Clásico uruguayo”, deux clubs rivalisent, le Club Atlético Peñarol et le Nacional.
Le Peñarol a été fondé en 1891 sous le nom de Central Uruguay Railway Cricket Club, d’où son surnom historique de “Carboneros”, lié aux origines ferroviaires britanniques et à vapeur du club. Il a pris ensuite le nom du quartier de Peñarol à Montevideo.

Y siempre Peñarol (Juan Esteban Martínez y Eliseo Marchese Letra: Reinaldo Yiso [Reinaldo Ghiso]). Ce titre vante les exploits de membres du club. Il a été enregistré par la orquesta de Juan Esteban Martínez (le compositeur) avec Luis Alberto Fleitas. Cet enregistrement est parfois attribué à Canaro (Pirincho y su Orquesta Típica), mais c’est peut-être une rouerie marketing, ou si c’est vraiment de Canaro, un mélange entre l’auteur et le chef d’orchestre par une mauvaise lecture ou impression d’un disque.
Les paroles évoquent ses couleurs, l’or et le noir (aurinegros), “oro y negro tus colores”, et son surnom “Los Manyas” ou “Mirasoles” (tournesols) qui vient justement de ce jaune/or et noir évoquant le tournesol. Le surnom “los decanos” (les doyens) fait référence à son ancienneté comme club fondateur du football uruguayen. Piendibene, un joueur fameux et le dirigeant Balsán y sont cités.
L’autre club, le Nacional, est également servi et de belle manière par les musiciens. Tout d’abord, si Le Peñarol est né dans le charbon anglais du chemin de fer, le Nacional revendique une identité criolla. En témoignent les couleurs du club, le bleu, le blanc et le rouge, qui sont les couleurs de José Gervasio Artigas, héros de l’indépendance uruguayenne.

Le club est ainsi surnommé le tricolor et cela nous permet d’introduire une composition de l’auteur de la Cumparsita, Gerardo Matos Rodríguez, qui était un fervent supporter du Nacional. En effet, quand il arrivait, il s’annonçait par un « Aquí llega un tricolor » (voici un tricolor).
La musique que composa Matos Rodriguez pour son club préféré s’appelle Nacional (For Ever).
Il n’y a pas d’enregistrement d’époque de ce titre, mais le Museo y Centro de Documentación de l’AGADU (Montevideo, Uruguay) conserve la partition que voici.


Cette interprétation contemporaine permet de reconnaître l’air de La Milonga azul du même Matos Rodriguez. En effet, ce dernier a réutilisé sa composition sous un nouveau nom et l’a vendu à la Victor qui la fera enregistrer par Puglisi. Je vous invite à consulter l’anecdote de tango « La Milonga azul 1929-04-25 — Orquesta Cayetano Puglisi » pour en savoir plus.
Pardonnez le son médiocre, mais cette prestation et l’anniversaire de 2017 du club Nacional a un intérêt historique important que je vous présente dans le Temas de tango « Autour de la naissance de la Victor Argentina ».
Pour clore le thème à peine effleuré, je vous propose une milonga de Donato Racciatti et Carmelo Imperio avec des paroles de Enrique Soriano, Los Dos Grandes (Nacional y Peñarol). Il résume parfaitement les oppositions des hinchas de chaque club, mais se termine de belle façon. Un traitement très original, en dialogues.
Paroles de Los Dos Grandes
Letra (español)
Ja, ja, ahora sí que viene lo lindo,
ahora esta lindo esto.Señores yo soy del pueblo
Del pueblo de Peñarol,
Si canto, yo porque quiero
Y porque me sobra voz.
Siempre he sacado del medio
Al trompo más roncador,
Agárrate de los remos
Que el bote ya se te hundió.Vamos a ver, a ver lo que dice la moza…
Sí, vamos a verSeñores yo soy del Parque
Pero del Parque Central,
Uso muy buenos modales
Pero sé también bronquear.
A los que cantan con ruido
Yo les doy mi funeral,
Me meto todo al bolsillo
Y andate, andate a Balzán.Ahá, pobre de vos peluquera
Callate carbonero, no me hagas acordar del gol de la valija
¿Y acaso no fue gol, no fue?Yo no preciso bolsillo
Y a los mistos sé cazar,
Pa´ ganar el campeonato
Tengo una clase especial.
Cuando me llaman al gasto
Y el resto tengo que echar,
Con salsa, vinacho y pesto,
Lo morfo sin respirar.Ahh
¡Ah, sí!
No, si la canta viene linda, viene
Bueno ahora escúchame a míMe parece compañero,
Que a usté le sobra el arroz,
Y aunque la va de jaulero
Pa´ mí es un pobre ratón.
Por eso que yo lo invito
A terminar de cantar,
Haciendo un breve armisticio,
Pa´ que aprenda a respetar.¡Ah, sí! Y lo del palacio, ¿qué estamos haciendo?
¡Ah, sí, palacio, palacio! ¡Para ayer!
¡Vamos, para ayer!
¡Ah, sí, sí, sí!Por eso juntos cantemos
Esta milonga rival,
Peñarol, cuadro del pueblo
Nacional, de la ciudad.
Que vivan nuestros escudos
Entre los rayos del sol,
Peñarol viejo y peludo,
Nacional el tricolor.Donato Racciatti y Carmelo Imperio — Letra: Enrique Soriano
Traduction
Ha, ha ! Maintenant, voilà que ça devient intéressant !
Là, ça c’est beau !
Messieurs, moi je suis du peuple,
Du peuple de Peñarol.
Si je chante,
C’est parce que j’en ai envie
Et parce que j’ai de la voix à revendre.
J’ai toujours remis à sa place
Le fanfaron (toupie qui ronfle) qui criait le plus fort.
Accroche-toi aux rames,
Ton bateau est déjà en train de couler.
Voyons donc… écoutons un peu ce que répond la demoiselle…
Oui, on va voir !
Messieurs, moi je suis du parc,
Mais du Parque Central.
J’ai d’excellentes manières,
Mais je sais aussi me mettre en colère.
À ceux qui chantent plus fort que les autres,
Je leur organise leurs funérailles.
Je me mets tout dans la poche (elle rafle la mise et la met dans la poche du maillot des joueurs de Nacional…)
Et va donc, va donc à Balzán ! (Don Carlos Balsán était le dirigeant de Peñarol, et à l’époque, il avait monté une souscription pour financer la construction du Palacio Peñarol). L’achat de m² permettait d’avoir des accès gratuits aux matches.
Ah ! Pauvre de toi, la coiffeuse !
Tais-toi donc, charbonnier ! Ne me fais pas souvenir du but de la valise ! (Le charbonnier pour Peñarol se comprend aisément, mais la valise mérite une explication. Le 27 mai 1934, lors du championnat uruguayen, un tir sortant du terrain a rebondi sur la valise du kiné de Nacional. Le masseur de Peñarol crie aux joueurs d’envoyer la balle revenue par miracle sur le terrain dans les filets, ce que fit Braulio Castro.
On se doute que ce but litigieux a donné lieu à des chicanes sans fin. Un article de Wikipedia parle même de cette affaire. La valise et le ballon, coupables, sont désormais dans les vitrines du Salon de Cristal du Nacional…)
Quoi ? Ce n’était pas un but, peut-être ?
Je n’ai pas besoin de poches, (Les maillots de Nacional ont des poches)
Les mistos, je sais les chasser. (Le misto est un petit oiseau qui se laisse facilement attraper et mettre en cage par les gamins).
Pour gagner le championnat,
J’ai une méthode bien à moi.
Quand on me cherche,
Et qu’il faut remettre de l’argent sur la table,
Avec de la sauce, du vin rouge et du pesto,
Je dévore le tout sans même reprendre mon souffle. (la métaphore avec la chasse aux oiseaux continue. Les mistos sont les petits clubs qui permettent de gagner des points car ils sont faciles à vaincre et quand vient un match plus sérieux, qu’il faut remettre de l’argent… il s’appuie sur le matelas de points engrangé dans les petits matchs).
Ah !
Ah si !
Ah ça, la chanson devient intéressante, elle le devient
Bon, maintenant écoute-moi.
Il me semble, camarade,
Que tu en fais des tonnes (de riz, tu en fais trop).
Même si tu joues l’oiseleur,
Pour moi tu n’es qu’un pauvre rat. (La métaphore du chasseur performant, le fait assimiler à un rat).
C’est pourquoi je t’invite
À finir de chanter, (de terminer cet échange de vantardise)
En concluant une courte trêve,
Afin que tu apprennes enfin le respect.
Ah oui ? Et le Palacio, que nous sommes en train d’édifier ?
Ah oui le Palacio, le Palacio pour hier !
Allons, pour hier !
Ah si, si, si !
Pour cela, chantons ensemble
Cette milonga de rivalité.
Peñarol, l’équipe du peuple,
Nacional, celle de la ville.
Longue vie à nos blasons
Sous les rayons du soleil ! (Le soleil de mai qui est sur le drapeau uruguayen)
Peñarol, vieux et poilu, (vieux, le doyen, peludo, le dur à cuire)
Nacional, le Tricolore.
Une belle façon de terminer un Tema sur les clubs de football et le tango.
À bientôt, les amis.
PS : pensez à consulter :
l’Anécdota de tango sur La Milonga azul et le Tema de Tango Autour de la naissance de la Victor Argentina.



