Une milonga peut en cacher une autre
Il s’agit ici d’un brouillon d’article que je développerai, notamment avec des exemples musicaux plus tard.
Les danseurs de tango aiment, détestent, craignent, adorent danser la milonga. Mais certains ignorent peut-être que le terme désigne une multitude de choses, de musiques. Milonga est un terme très polysémique. Cet article restera sur l’aspect musical. Nous n’aborderons pas la salle, la pratique et l’aspect purement danse, la distinction des types de danse réellement utilisées dans les bals tango. J’y reviendrai plus tard, mais cela m’a semblé moins urgent, même si certains DJ s’acharnent à passer des foxtrots, des chamames ou des polkas en guise de milonga… Il faut toutefois dire à leur décharge que le répertoire des milongas est moins riche que ceux des autres types de danse et que la diversité des styles rend difficile de plaire à tous. Les milongas de Canaro sont une valeur sûre et il est rare qu’une milonga se déroule sans une tanda de milongas de cet orchestre, voire plusieurs.
Donc, c’est promis, dans un autre article, le parlerai de tous les types de « milongas de milonga ».
Arbre des filiations
Décima espinela (Espagne, 1591)
→ Payada rioplatense (XIXe siècle ; la milonga y entre vers 1880)
→ Milonga campera / surera (fin XIXe siècle, fixée par les auteurs 1920–1960)
→ Milonga dansée urbaine (années 1870–80, relancée vers 1931–32)
→ Guitare de concert (Fleury, années 1930 → Cardoso, Pujol)
→ Canto popular uruguayen (années 1960–70)
→ Milonga gaúcha nativiste, Brésil (années 1970 → aujourd’hui)
→ Milonga littéraire de Borges (1965), via l’imaginaire payador et orillero
→ Milonga flamenca (voyage retour : cante de ida y vuelta, fin XIXe – début XXe)
→ Drexler, « Milonga del moro judío » (2004) : retour direct à la décima
Tango de escucha → milongas de concert de Piazzolla (1965 →), filiation urbaine parallèle.
La matrice poétique : la décima espinela (Espagne, 1591)
- Strophe de dix octosyllabes (schéma abbaaccddc), codifiée par Vicente Espinel dans Diversas rimas (1591).
- Exportée en Amérique, elle devient LA forme de l’improvisation chantée populaire : payada rioplatense, punto guajiro cubain, socabón péruvien…
- Jorge Drexler déroule cette généalogie dans sa conférence TED de 2017 (« Poesía, música e identidad »).
La payada rioplatense (XIXe siècle)
Filiation : décima → improvisation chantée avec guitare, des deux côtés du Río de la Plata.
- Gabino Ezeiza (1858–1916) : le payador afro-argentin à qui la tradition attribue l’introduction de la milonga comme support musical de la payada (contrapunto avec Juan de Nava à Montevideo ; « Heroico Paysandú »).
- José Betinotti (1878–1915), Higinio Cazón : la génération qui fixe le style sur les premiers disques (années 1900–1910).
- La payada survit jusqu’à aujourd’hui — y compris en portugais avec Jayme Caetano Braun (Brésil).
La milonga campera / surera (fin XIXe siècle ; fixée par les auteurs, 1920–1960)
Filiation : la payada se fige en genre d’auteur — un mètre, un phrasé de guitare (le milongueo), une posture de récitant.
- Sebastián Piana / Homero Manzi, « Milonga triste » (1936) : la campera de concert née en plein âge d’or — le pont entre les mondes. Enregistrements significatifs hors piste : Julio Sosa avec guitares dirigées par Héctor Arbelo (24/07/1962, Columbia — le chanteur de tango passant côté folklore) ; Liliana Herrero et Gerardo Gandini (piano), Recuerdos de Provincia (1999).
- Atahualpa Yupanqui : « Milonga del solitario », « Los ejes de mi carreta », et surtout El payador perseguido (1964), long récit autobiographique entièrement payadoresque.
- Eduardo Falú / Jaime Dávalos, « Milonga del alucinado » : le grand tandem du folklore salteño ; version de référence récente par Liliana Herrero et Juan Falú (album Falú-Dávalos).
- José Larralde, Argentino Luna, Alberto Merlo, Omar Moreno Palacios, Suma Paz: la lignée surera.
- Mercedes Sosa en interprète majeure du versant folklorique : « Milonga por él » (Escondido en mi país, 1996) et « Y la milonga lo sabe » (Corazón Libre, 2005) — compositeurs à vérifier pour les deux titres.
C’est de ce tronc que se détache la branche dansée — milonga urbaine des années 1870–80, relancée comme genre de bal vers 1931–32 (Canaro, « Milonga sentimental »…). Nous en parlerons dans un prochain article.
Le voyage retour : la milonga flamenca (fin XIXe – début XXe s.)
Filiation : la milonga américaine rapportée en Espagne, hispanisée, libérée du rythme rioplatense. Cantes de ida y vuelta.
- Interprètes historiques : Pepe Marchena, La Niña de los Peines, puis Juanito Valderrama, Antonio Molina.
- « La hija de Juan Simón » : souvent classée milonga flamenca (Angelillo, puis Antonio Molina).
- Boucle contemporaine : José Mercé a repris la « Milonga del moro judío » de Drexler — le mot revient au flamenco par la décima.
La guitare de concert (années 1930 → aujourd’hui)
Filiation : le milongueo campero élevé au rang de pièce de récital.
- Abel Fleury (1903–1958) : « Milongueo del ayer », « Te vas milonga ».
- Jorge Cardoso : « Milonga » (des 24 piezas sudamericanas). C’est probablement la « milonga » la plus jouée dans les conservatoires de musique du monde.
- Máximo Diego Pujol : « Milonga de junio ».
- Pour des milliers de guitaristes classiques, « milonga » désigne d’abord ces pièces. Beaucoup ignorent le genre dansé.
1965, l’année double : Borges et Piazzolla
La milonga littéraire de Borges
Filiation : l’imaginaire payador et orillero transposé en littérature.
- Para las seis cuerdas (1965) : recueil entier de milongas écrites — « Milonga de Jacinto Chiclana », « Milonga de dos hermanos », « Milonga de Manuel Flores », « Milonga de Albornoz », « Milonga de Calandria », « El títere »…
- Borges / Piazzolla, El Tango (1965), avec Edmundo Rivero : mise en musique la même année.
- Prolongement : Vitor Ramil, délibáb (2010) met en musique Borges et le poète gaúcho João da Cunha Vargas. La milonga borgésienne chantée par un Brésilien de Pelotas (cf. §8)
- Juan « Tata » Cedrón et sa belle voix grave (le chouchou de ma mère).
Piazzolla : la milonga de concert
Filiation urbaine parallèle : issue du tango de escucha, non de la campera. Chez Piazzolla, « milonga » = tempo lent et lyrique. L’inverse de ce qui convient aux danseurs.
- « Milonga del ángel » (1965), cycle de l’Ange. Curiosité d’interprétation : version chantée par Magdalena León (live « Tertulia Libros… y algo más », 2009).
- « Milonga en re » (1967) : pour violon et piano, écrite pour Salvatore Accardo qui l’a enregistrée à plusieurs reprises.
- « Milonga loca » et « Milonga for Three ». Tango : Zero Hour (1986) ; « Milonga sin palabras ».
- Avec Horacio Ferrer : « Milonga del trovador » (1981), écrite pour Jairo, reprise par Milva et d’autres ; « Milonga en ay menor ».
Le canto popular uruguayen (années 1960–1970)
Filiation : la milonga campera/oriental devient le véhicule central de la chanson d’auteur, souvent engagée.
- Osiris Rodríguez Castillos : figure fondatrice de la milonga orientale d’auteur.
- Alfredo Zitarrosa : « Milonga para una niña », « El violín de Becho », « Pa’l que se va ».
- Daniel Viglietti : « Milonga de andar lejos ».
- Los Olimareños, « Milonga del fusilado » : milonga militante emblématique du duo (C. M. Gutiérrez et J. L. Guerras).
- Gastón « Dino » Ciarlo, « Milonga de pelo largo » (1972) : la milonga passée au rock uruguayen, reprise ensuite par Divididos en Argentine.
La milonga gaúcha nativiste (Brésil, années 1970 → aujourd’hui)
Filiation : la milonga platine adoptée comme marqueur identitaire du Rio Grande do Sul — la « pampa » brésilienne se dit milonguera contre le Brésil de la samba.
- « Milonga para as Missões » : Gilberto Monteiro (Santiago, RS ; famille venue de Tacuarembó, Uruguay). Composée adolescent sur sa gaita de oito baixos, lancée en 1977/78 (disque du programme Fogo de Chão), rendue célèbre par Renato Borghetti sur Gaita Ponto (1984). Certains DJ passent cela comme une milonga de danse. On en reparlera…
- Jayme Caetano Braun : la payada en portugais — le chaînon direct avec le §2.
- « Milonga abaixo de mau tempo » : Mauro Moraes (paroles et musique), écrite pour son ami José Cláudio Machado, ancien tropeiro, à partir de ses récits de troupeaux bloqués par la pluie. Créée à la Moenda da Canção de Santo Antônio da Patrulha (les sources oscillent entre 1993 et 1995 — à trancher), gravée par José Cláudio Machado sur Entre Amigos (1995). Plus de vingt versions recensées. Mot de Moraes : les paroles et la mélodie sont de lui, « l’âme appartient à José Cláudio Machado ».
- Vitor Ramil : Ramilonga – A Estética do Frio (1997), album-manifeste, avec « Milonga de Sete Cidades (A Estética do Frio) » — les sept cités « froides » : Rigor, Profundidade, Clareza, Concisão, Pureza, Leveza, Melancolia. L’essai A estética do frio – Conferência de Genebra (2004) formalise le manifeste. délibáb (2010) : Borges et João da Cunha Vargas mis en musique. Réédition 25 ans (2022) avec l’inédit « Milongamango » (collage incluant la voix du poète Vargas, enregistrée en 1978).
- Interprètes de référence du genre : Luiz Marenco, Noel Guarany, César Passarinho.
La décima au XXIe siècle : Drexler, « Milonga del moro judío » (2004)
Filiation : retour direct à la matrice — décima espinela + milonga oriental.
- Parue sur l’album Eco (2004).
- Genèse : dans un bar de Madrid, Joaquín Sabina met Drexler au défi d’écrire une chanson en décimas et lui transmet un quatrain de Chicho Sánchez Ferlosio — « Yo soy un moro judío / que vive con los cristianos » — noté sur un sous-bock. Drexler, qui ignorait alors ce qu’était une décima, n’ose pas l’avouer.
- Drexler ajoute « No sé qué Dios es el mío / ni cuáles son mis hermanos » et glose le refrain en trois décimas espinelas ; Ferlosio est crédité comme coauteur.
- Contexte : retour d’un concert en Israël ; père juif allemand réfugié, mère chrétienne. Drexler voulait « la chanson la plus uruguayenne possible » : d’où la milonga.
- Chicho Sánchez Ferlosio (1940–2003) : fils du phalangiste Rafael Sánchez Mazas, frère de l’écrivain Rafael Sánchez Ferlosio, auteur anonyme de « Gallo rojo, gallo negro » — un personnage romanesque à lui seul.
- Reprises : José Mercé (flamenco), Rozalén, Las Migas…
Et on ferme la boucle
Espinel (Ronda, 1591) → payadores du Río de la Plata → Yupanqui → Borges → Drexler (Madrid, 2004) — la décima fait l’aller-retour Espagne/Amérique en quatre siècles, la milonga est son véhicule de retour.


