Le 2/4 et le 4/4 en tango, Une querelle qui se danse
Cet article démêle le malentendu tenace autour du « 2x4 » en tango. Il distingue le chiffrage de mesure, l’écriture musicale, l’interprétation des orchestres et ce que tout cela change concrètement pour les danseurs.
Une radio à la mesure du tango
Si vous avez déjà pris le taxi à Buenos Aires, vous avez sans doute déjà entendu une radio spécialisée dans le tango, la Dos por cuatro 2x4. Cette radio s’entend aussi par les fenêtres ouvertes, dans certains bars, grâce à sa fréquence FM 92.7. Vous pouvez aussi l’écouter depuis le monde entier, grâce à sa version en ligne. Mais savez-vous pourquoi 2x4 est associé au tango ?
Entrons dans le débat qui divise musiciens et danseurs depuis plus d’un siècle.
Un nom qui prête à malentendu
La 2x4 est une radio proposée par la ville de Buenos Aires (décret n° 1185 du 15 février 1990). Pour les Porteños, ce nom ne pose aucune ambiguïté : c’est un parfait synonyme de tango. Le malentendu est ailleurs, et il a la vie dure. Dans de nombreuses milongas autour du monde, on discute ferme de ce que voudrait dire ce 2x4. Démystifions cela.
On pourrait penser que 2x4 = 8, mais ce calcul ne recouvre aucune réalité musicale. La croix du sigle est graphiquement très réussie ; elle est aussi trompeuse, car le signe original n’est ni une multiplication ni une fraction : c’est un chiffrage de mesure.

L’espagnol n’aide pas, car « por » sert aussi bien à multiplier qu’à mettre en rapport. « Dos por tres son seis », certes, mais « por ciento », « kilómetros por hora » ou « revoluciones por minuto » désignent toutes des divisions. « Dos por cuatro » appartient à cette seconde famille, exactement comme le « two-by-four » qui désigne une planche en anglais et que personne n’a jamais songé à multiplier. Pour comprendre ce qu’il désigne vraiment, il faut un peu de théorie musicale.
La portée de la portée
La musique est codée sur des portées de cinq lignes. Plus les notes sont placées haut et plus elles représentent un son aigu. La durée est exprimée par la forme de la note. Je vous présente ici les plus courantes, sur une portée découpée en mesures à quatre temps.

Vous remarquerez les barres verticales qui délimitent des mesures. Entre chaque barre, la durée est la même, quel que soit le nombre de notes à l’intérieur.
S’il n’y a qu’une seule note dans la mesure, c’est la ronde : elle dure quatre temps. Pour un danseur qui marcherait sur le tempo de la musique, cela ferait quatre posés de pieds sans que la note change. Dans la pratique, on utilisera plutôt cette occasion pour faire un mouvement qui s’étire dans la durée (arrastre, pause…).
La blanche dure deux temps. On peut donc en placer au maximum deux dans une mesure à quatre temps.
La noire dure un temps, c’est la note repère. Celle que l’on utilise en général quand on compte les temps dans certaines danses. Comme elle dure un temps, on peut en mettre quatre dans une mesure à quatre temps.
La croche dure la moitié d’une noire. On peut donc en placer huit dans une mesure à quatre temps.
La double-croche dure encore deux fois moins longtemps. On peut donc en mettre seize dans une mesure à quatre temps.
Pour votre information, il existe des subdivisions plus petites (triples croches, quadruples croches) et des valeurs plus longues, à commencer par la note carrée, qui vaut deux rondes, soit huit temps. Celle-là ne peut évidemment pas tenir dans une mesure à quatre temps. Pour jouer une note qui déborde sur plusieurs mesures, on dispose d’une astuce de notation, la liaison, mais c’est une autre histoire. Restons à notre principe de base.
La signature rythmique
Nous avons vu des exemples de mesures à quatre temps. C’est la plus courante pour la musique actuelle. Mais il faut savoir que l’on peut imaginer toute sorte de mesure. À deux temps, c’est celui de la marche, un, deux, un, deux. À trois temps, c’est celui de la valse. Poum (1) tchi (2) tchi (3).
Pour faciliter la tâche des musiciens, on écrit au début de la portée le nombre de temps que contient une mesure et la figure de note qui vaut un temps. Dans notre exemple, 4/4.

Le nombre du haut (on l’appellerait numérateur en mathématiques) indique le nombre de temps dans une mesure. Le nombre du bas (dénominateur) indique le type de note représentative de chaque temps.
4 est la noire. Donc, une mesure notée 4/4 comporte quatre noires, comme celles que j’ai prises en exemple au début. Nous avons donc ici des mesures à 4/4 (rouge), 2/4 (jaune) et 3/4 (bleue) : quatre noires, deux noires et trois noires. On remarque aussi d’autres dénominateurs : le 2 de 2/2, c’est-à-dire deux blanches, et le 8 de 6/8, c’est-à-dire six croches. Si vous êtes doué en mathématiques, vous aurez envie de simplifier ces fractions et vous constaterez que plusieurs peuvent couvrir une durée totale équivalente : 4/4 = 2/2 (quatre noires durent autant que deux blanches) et 3/4 = 6/8 (trois noires durent autant que six croches).
Retenez cette dernière égalité, mais retenez aussi sa limite. Elle porte sur la durée, jamais sur l’organisation interne. Une mesure à 6/8 n’est pas une valse à trois temps (3/4), c’est une mesure à deux temps de noire pointée. Même durée, métrique différente. Nous allons retrouver exactement ce piège dans un instant, avec le 2/4 et le 4/8.
Un dernier point avant d’entrer dans le vif du sujet. Depuis le début, je répète que la noire vaut un temps. C’est vrai dans tous mes exemples, parce qu’ils ont tous un 4 en bas. Mais ce n’est pas une loi de la nature : c’est précisément ce que le chiffre du bas décide. Changez-le, et c’est une autre figure qui devient le temps. Dans 6/8, par exemple, c’est la croche. Tout cet article tient dans ce constat.
Là où on retrouve notre 2x4
Inutile de prolonger le suspense : le « dos por cuatro », c’est ce que les musiciens notent 2/4, c’est-à-dire deux noires par mesure. Rien à voir avec une éventuelle multiplication. Le nom de la radio et son sigle sont donc trompeurs.
Ce rythme est parfaitement adapté à la marche, le tango étant une musique de marche, on peut comprendre le succès de cette métrique.
À partir de là, la question n’est plus seulement de savoir ce que signifie 2/4, mais ce que l’on gagne ou perd quand on choisit une autre manière d’écrire la même pulsation.

On lit 2/4 au début de la portée.
Si l’on excepte l’anacrouse (ou levée, une note ou un ensemble de notes précédant le premier temps fort d’une phrase musicale), chaque mesure contient bien l’équivalent de deux noires. Prenons la deuxième : une croche (une demi-noire) suivie de deux doubles-croches (un quart plus un quart, soit une demi-noire) ; le total fait donc une noire. Le motif est répété dans la seconde moitié de la mesure, ce qui donne bien deux noires. Vous pouvez vous entraîner sur le reste de l’extrait ; la première mesure de la seconde ligne vous offrira un cas un peu différent, mais le résultat sera le même. Notez au passage l’indication « Tempo di Tango » : dans une partition de tango en 2/4, la noire tourne autour de 60 à 66, et c’est donc la croche qui correspond au pas du danseur. Retenez-le, nous allons en avoir besoin.
La 2x4 a donc repris cette dénomination. Ce qui est amusant, c’est que la majorité des tangos qu’elle passe sont au rythme de 4/4 ; la référence à l’antique 2/4 est une référence culturelle et surtout sentimentale.
C’est là que les détails comptent…
Ne vous inquiétez pas, je vais entrer dans le débat qui fait fureur dans les milongas entre les partisans du 2/4 et ceux du 4/4. C’est un vieux débat inauguré par les orchestres au début du siècle dernier. Mais avant de faire un peu d’histoire, intéressons-nous à ce que cela change vraiment. La précision, ici, est une vertu musicale.
Ce que ça change pour la musique
Si la présentation ne change presque rien à l’oreille, elle change beaucoup à l’exécution. En effet, une partition n’est pas seulement un enregistrement de hauteurs et de durées, c’est une instruction de phrasé pour les musiciens.
Le vocabulaire de l’orchestre typique le dit sans ambiguïté. On y parle de « marcato en dos » et de « marcato en cuatro » comme de deux formules d’accompagnement distinctes, et le marcato en quatre est l’une des formules fondamentales du genre. Horacio Salgán en fait un point pivot de son Curso de Tango (Buenos Aires, 2001).
Le marcato en deux appuie fermement deux fois par mesure. Cela produit une marche, un rebond, un balancement. C’est aussi le une deux des militaires qui marchent au pas en frappant plus fort le talon gauche.
La mesure à deux temps devient vite un carcan pour une musique expressive, et les compositeurs, en quête de raffinement, ont fait sauter ce corset. De Caro, comme nous le verrons plus bas, a commencé par changer, non pas la mesure elle-même, mais l’unité de comptage : il a adopté le 4/8, qui est le correspondant exact du 2/4.
Le mot « exact » est à prendre au pied de la lettre. Une mesure à 4/8 contient quatre croches, soit rigoureusement la même durée qu’une mesure à 2/4, qui contient deux noires. Rien n’est réécrit : aucune note ne change de valeur, aucune barre de mesure ne se déplace. Ce qui change, c’est le rang des positions. Ce qui était une subdivision coincée entre deux temps devient un temps à part entière.
Un peu plus tard, pour gagner encore en lisibilité, la signature 4/4 se généralisera. On double alors les valeurs sur le papier. Les croches deviennent des noires, sans rien changer à la musique.

En haut, l’écriture en 2/4, la noire à 63 pulsations par minute, soit environ une par seconde. Au milieu, 4/8 : mêmes notes, mais c’est la croche que l’on compte, d’où l’indication à 126. En bas, 4/4. Les valeurs sont doublées sur le papier, la noire redevient le temps, à 126. Les trois portées sonnent rigoureusement à l’identique ; seule change la façon de compter. Aux vitesses indiquées, chacune des trois exécutions dure 1,9 seconde.
Pour le musicien, le gain n’est pas tant dans l’écriture que dans le comptage, c’est-à-dire, le phrasé.
C’est ici que naissent la plupart des malentendus. En passant du 2/4 au 4/8, on ne change pas la vitesse. La croche dure exactement ce qu’elle durait. Simplement, au lieu de dire « la noire vaut 63 », on dit « la croche vaut 126 ». Le chiffre du métronome double parce que l’unité a été divisée par deux, pas parce que la musique a accéléré. On entend parfois dire qu’un orchestre passé au 4/8 jouait plus lentement, ou plus vite : c’est une illusion d’arithmétique, pas une différence de vitesse réelle. On notera que les vitesses portées sur certaines partitions ne sont que des indications pour les musiciens, la vitesse qu’avait imaginée le compositeur. Les orchestres restent libres de jouer plus vite ou plus lentement.
Avec un marcato réparti sur quatre appuis dans la mesure, le rythme devient plus régulier et plus développé, ce qui ouvre plus facilement la voie au fraseo. Les musiciens peuvent s’écarter de la pulsation, en retardant, anticipant, voire en s’y opposant sans la détruire. Le tango-canción, le legato de Di Sarli, le rubato de Troilo supposent ce fond régulier et plus souple.
Comparer concrètement les écritures 2/4, 4/8 et 4/4
Le succès des cours de musicalité montre que les danseurs ont soif de comprendre ce qu’ils entendent, même si on leur sert parfois de la théorie approximative. Voici donc de quoi alimenter les causeries au coin de la milonga, en image.

Analyse de la portée 2/4 (ligne 1)
Les points de couleur que j’ai ajoutés sont censés coder les accents sur la musique. Sur la première ligne, les croches dominent. Cela masque un peu le motif « militaire » un, deux, un, deux, puisqu’il y a des notes entre les temps. En rouge, les temps forts, en gris les temps faibles. On joue plus fort les temps forts, comme le fantassin frappe plus fort du talon gauche que du droit. Les notes avec un cercle en pointillés sont jouées normalement, sans accentuation. Elles s’insèrent entre les temps forts et faibles, ce qui casse la rythmique trop régulière. Cette cassure est encore plus marquée par le recours à des éléments qui décalent les temps. Je les ai indiqués par une ellipse bleue. Dans cette phrase musicale, on en trouve deux, que j’ai appelés « surprises » — ce qui n’est pas un terme de musique, juste une facétie de ma part. Une marquée S et une marquée C. La première correspond à une syncope, c’est-à-dire que la note précédente se poursuit sur le temps de la note suivante, qui n’est donc pas jouée. Cela produit un petit décalage qui évite la monotonie. La milonga est très friande de cette figure. L’autre ellipse est marquée d’un C pour contretemps. Dans ce cas, le moment où devrait tomber une note est remplacé par un silence. L’effet est du même ordre que celui de la syncope. Ces petites astuces évitent la monotonie et font toute la richesse de la musique.
Analyse de la portée 4/8 (ligne 2)
On remarque que les notes sont exactement à la même place que sur la ligne 1, et que les barres de mesure n’ont pas bougé davantage. On pourrait donc croire que les deux chiffrages sont identiques. Pour vous convaincre du contraire, observez les pastilles. Les pastilles orange apparaissent là où le 2/4 avait ses temps faibles ; les grises, là où il n’avait rien du tout, sur ses positions « hors-temps ». Chaque position de la mesure possède désormais un statut, et la palette est plus riche. Les temps les plus forts, qui ne se trouvent qu’au début des mesures, sont un peu adoucis par le rebond du troisième temps. La musique est moins « militaire », plus coulante. Les deux « surprises » sont toujours au même endroit, mais elles ne pèsent plus le même poids : ce qui était hors-temps est devenu temps faible.
Analyse de la portée 4/4 (ligne 3)
Nous sommes ici en présence de l’écriture de la très grande majorité des musiques de tango à partir des années 30, et de la musique contemporaine, de variété ou autre. On remarque tout de suite que la présentation est plus aérée. C’est plus agréable pour le musicien qui déchiffre la partition, mais surtout, cette simplicité permet d’ajouter de la complexité sans rendre la partition trop compliquée. On comprend donc l’intérêt des compositeurs pour ce choix, qui autorise une plus grande finesse dans la composition. On notera que les pastilles de couleur correspondent exactement à celles de la ligne en 4/8. Bien sûr, la référence étant désormais la noire et non plus la croche, il conviendra de jouer deux fois plus vite que l’indication du 2/4 pour conserver la même vitesse d’exécution : c’est-à-dire au même chiffre de métronome qu’en 4/8, soit 126.
Analyse de la portée 4/4 (ligne 4)
Cette version est la seule des quatre à changer réellement la métrique. Elle conserve la croche comme unité et allonge la mesure, si bien que deux mesures des lignes précédentes n’en font plus qu’une. Les positions intercalées de la version 2/4 réapparaissent donc, et les temps forts sont deux fois moins nombreux. C’est aussi la seule qui apporte un vrai confort d’écriture : une mesure plus longue accueille des notes plus longues sans recourir à la liaison par-dessus la barre. Le phrasé et la perception de la musique en seraient légèrement différents. Cette écriture n’a jamais existé pour Don Juan ; je la donne pour montrer ce qui se serait passé si l’on avait pris l’autre chemin.
Pour conclure sur cet aspect
La façon dont est écrite la musique n’est pas figée. On a vu que des arrangeurs pouvaient changer le chiffrage de mesure. Parfois, un air marchant est transformé en valse, mais des modifications bien plus fines sont le propre de tous les arrangeurs. Ces modifications font une partie de la couleur de chaque orchestre, avec la répartition des rôles entre les instruments. Autrement dit, l’écriture originale d’un morceau n’épuise jamais ses possibilités : une même musique peut être jouée de façons très diverses. Mes Anecdotas de tango vous ont fait entendre, pour des centaines de titres, des versions très différentes, enregistrées parfois par le même orchestre, mais aussi par différents orchestres et sur une grande diversité de périodes.
Ce que ça change pour la danse
C’est ici que l’affaire cesse d’être théorique pour devenir subjective. Le danseur va poser ses pieds sur les temps ou entre les temps. Les temps les plus forts de la musique, ceux qui sont situés au début de chaque mesure, seront plus marqués. Rarement « oubliés ». Ce sont eux qui permettent aux partenaires de se synchroniser.
En 2/4, le pas du danseur ne tombe pas sur la noire, mais sur la croche : nous venons de le voir avec Caminito, où la noire tourne autour de 63 et la croche autour de 126. Un pas sur deux tombe donc entre les temps, sur ces positions que ma figure marque d’un cercle pointillé. C’est de là que vient le rebond, bien plus que d’un appui simplement plus léger. Le musicien exploite naturellement cette alternance, et le danseur y répond par des pas plus courts, une cadence marquée, une envie de traspié et de cadencia. C’est le tango de D’Arienzo, celui qui met en mouvement même ceux qui ne savent pas danser, même quand il est écrit en 4/4. Biagi, qui a introduit cela chez D’Arienzo, en abusera avec son propre orchestre.
En 4/4, les quatre appuis sont quatre temps. La marche devient égale, plus lisse. C’est la caminata du tango « salón » : un pas par temps, sans rebond. La mesure devient une unité de quatre appuis, et la phrase de huit mesures en propose donc trente-deux. C’est de là que vient le compte sur huit temps de certains professeurs, avec le 1 et le 5 plus accentués.
Le 4/4 ouvre trois possibilités que le 2/4 offrait moins facilement :
- la phrase longue : une figure peut se déployer sur une mesure entière. La métrique de 2/4 coupant, même inconsciemment, les envolées plus longues.
- la pause : le temps 3, demi-fort, offre un point d’arrêt qui n’est ni le début ni la fin d’une mesure ; on peut y suspendre sans casser la marche ;
- le demi-temps : sur un tango lent, le danseur peut choisir de marcher un pas toutes les deux pulsations, et laisser la musique remplir l’intervalle. C’est la respiration qu’on associe à Di Sarli ou à Pugliese.

Les grands orchestres de l’âge d’or n’ont pas choisi entre les deux. La yumba de Pugliese, avec ses appuis lourds sur 1 et 3, réintroduit une pulsation binaire à l’intérieur d’un cadre quaternaire. Le danseur y entend simultanément les deux grilles. C’est justement cette ambiguïté qui rend la musique dansable de plusieurs manières.
Cette coexistence du deux et du quatre n’est pas un accident. Elle est le résultat d’un siècle d’allers-retours entre notation, orchestre et piste de danse.
Les allers-retours historiques
Guardia Vieja (années 1890–1920)
Les premières partitions publiées de tango sont en 2/4, héritage direct de la habanera, de la milonga et du tango andalou. Le chiffrage colle à la formule d’accompagnement de l’époque, où la cellule rythmique se lit naturellement en deux groupes de deux croches.

On remarquera dans cette partition les ensembles de deux croches, deux par mesure (donc, quatre croches par mesure). Pour la main gauche, plusieurs notes sont alignées verticalement. Elles sont jouées en même temps, ce sont des accords. Au piano, il suffit de plaquer en même temps plusieurs doigts pour les réaliser.
Le tournant décarien (milieu des années 1920)
Julio De Caro abandonne l’écriture en 2/4 au profit du 4/8. L’historiographie argentine décrit cette innovation comme imperceptible pour l’amateur et capitale pour l’exécutant, tout en faisant remarquer qu’elle correspondait mieux au pas de la danse. Ce n’est pas un hasard : le 4/8 fait précisément ce qu’on a décrit plus haut, il promeut les quatre appuis du danseur au rang de temps.

Cette remarque sur les éditions vaut plus qu’une citation. Si les partitions publiées de De Caro lui-même portent 2/4, c’est que le passage au 4/8 n’a jamais été une affaire d’imprimerie : c’était une affaire de comptage et d’interprétation. Nous allons retrouver exactement le même phénomène dix ans plus tard avec D’Arienzo, mais en sens inverse.
Le sexteto de De Caro, le tango-canción après Mi noche triste, l’arrivée de l’enregistrement électrique et de la radio : tout pousse dans le même sens. On notera tout de même une petite ironie. Si De Caro a favorisé une plus grande richesse pour la danse, il n’est pas réputé comme orchestre de danse. En revanche, son innovation a été magnifiée par son admirateur Osvaldo Pugliese, qui a parfaitement su équilibrer le tango de danse et le tango à écouter en creusant les deux univers, alors que son mentor s’est plutôt dirigé vers l’écoute, tout comme le fera ensuite Piazzolla qui, soit dit en passant, introduira des signatures rythmiques bien plus ésotériques que celles que nous avons évoquées.
1935 : le « retour » au 2x4
Juan D’Arienzo engage le pianiste Rodolfo Biagi, qui le pousse à revenir au compás rapide et joueur des tangos primitifs. L’orchestre passe, selon la formule consacrée, du quatre par huit au deux par quatre. La légende ajoute que D’Arienzo, arrivé en retard à un engagement, aurait découvert le changement en l’entendant depuis la salle. Cela plait aux danseurs et D’Arienzo devient el Rey del Compás. L’expression « 2x4 » renait.
Précisons toutefois que ce virage ne signifie pas que l’on ait repris les partitions pour les retranscrire en 2/4. Comme pour le tournant décarien dix ans plus tôt, c’est dans l’interprétation que tout se joue : on accentue le rebond, ce côté binaire qui rend la musique plus ludique. La musique de D’Arienzo privilégie l’élan, la relance et l’efficacité rythmique davantage que la densité expressive recherchée par De Caro ou Pugliese. Elle s’adresse à d’autres sensibilités, ces sensibilités dont chaque pilier représente un phare : D’Arienzo, Di Sarli, Pugliese et Troilo.
Contrairement aux danseurs, la critique n’a pas unanimement applaudi. José Gobello, écrivant bien plus tard, objectait que revenir au 2x4 primitif revenait à effacer Canaro, Cobián, De Caro et tous les orchestres des années quarante. Il se demandait si le jeu en valait la chandelle. Luis Adolfo Sierra parlait d’une exécution rythmiquement simple, mais servie par un ajustement instrumental remarquable, ce qui revient à reconnaître que la manière de D’Arienzo, aiguillonné par Biagi, était propice au jeu.
Les deux sensibilités vont s’affronter ou plutôt se compléter dans tout l’âge d’or. Les DJ d’aujourd’hui puisent dans ce répertoire et dans cette diversité pour composer des milongas qui respectent les envies et goûts de tous les danseurs présents.
L’histoire ne raconte donc pas le remplacement simple d’un chiffrage par un autre. Elle montre plutôt comment le tango a conservé une mémoire binaire dans des écritures de plus en plus quaternaires. D’ailleurs, si on regarde la plupart des rééditions modernes de partitions, il sera assez difficile de trouver autre chose que du 4/4…
Retour à la radio et conclusion
Le nom de La 2x4 est donc un fossile linguistique. Il conserve dans la langue courante un chiffrage que la pratique musicale a délaissé au milieu des années 1920. Il désigne aujourd’hui non plus une mesure, mais un genre entier, le tango, notre tango et tout particulièrement le tango de danse.
Malgré son patronyme, ce que la radio diffuse le plus, ce n’est pas de la musique écrite en 2/4, c’est de la musique écrite en quatre où le deux ne cesse de remonter à la surface. Chez D’Arienzo par principe, chez Pugliese avec la yumba, chez Tanturi ou Rodríguez par la vivacité de la marche, et dans le chan-chan final (tsoin tsoin) de la plupart des orchestres, qui est un accent binaire posé sur une musique quaternaire.
Ce final est à la fois une signature et un jeu des orchestres. Tanturi espace le second tsoin, Caló le remplace par un petit défilé de notes, et Rodríguez joue si faiblement le chan final qu’il se trouve noyé dans le bruit du disque dans la plupart des enregistrements. Petite revanche du 2/4 qui termine la plupart des tangos. On notera aussi que la milonga est toujours fidèle au 2/4.
Alors, la prochaine fois que vous entendrez le ton monter entre des partisans de chacune de ces formes, vous pourrez rester de marbre et aller danser avec un sourire en coin en pensant à mettre un peu de 2/4 dans votre 4/4 (je n’ai pas écrit 4x4, c’est un blog de tango, pas d’automobile).
Le 2x4 n’est pas le chiffrage du tango. C’est ce qui, dans le tango, refuse de se laisser complètement mettre en quatre.
Pour aller plus loin
- La 2x4/FM 92.7, Gobierno de la Ciudad Autónoma de Buenos Aires. Une présentation de la radio et la référence du décret n° 1185 du 15 février 1990. https://buenosaires.gob.ar/gcaba_historico/la2x4/la-radio
- Juan María Solare, Los compases del tango (Worpswede, 7 octobre 2012). Une piste pour explorer plus curieusement les notions de 2/4 contre 4/4, le 4/8, le 3+3+2 (par exemple chez Piazzolla) et les métriques irrégulières. https://juanmariasolare.com/compas_tango.html
- Horacio Salgán, Curso de Tango, Buenos Aires, 2001. Le théoricien du marcato en dos et en cuatro.
- Julián Peralta, La orquesta típica. Pour mieux connaître les formules d’accompagnement (marcato, síncopa, arrastre, yumba, 3–3‑2).


