Larmes et sourires, modes mineurs et majeurs
Selon certains auteurs, presque tous les tangos comporteraient un instant où la musique change de lumière. La mélodie ne s’arrête pas, l’orchestre ne ralentit pas, et pourtant quelque chose s’ouvre ou se referme. On nomme ce passage, le changement de mode. Dans les faits, le tango procède rarement par bascule franche, comme en musique classique. Il agit plutôt par touches brèves, par altérations, par hésitations calculées. Félix Leclerc disait que le tango avait été inventé par un indécis. La formule vaut aussi pour sa composition. Cet article propose de repérer ces passages entre majeur et mineur, non comme une règle absolue, mais comme un moyen d’aiguiser votre écoute.
Êtes-vous au mode ?
Une gamme n’est pas seulement une suite de sept notes : c’est une suite d’intervalles. Selon la place des tons et des demi-tons dans cette suite, l’oreille perçoit une couleur différente. C’est cette organisation interne que l’on appelle le mode. Le tango s’appuie sur les deux principaux modes de la musique occidentale, le majeur et le mineur, deux des environ trois mille modes existants dans le monde.
Dièses et bémols, attention à ne pas tomber dans le comma
On connaît tous la gamme Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si, suivie d’un nouveau Do, avec une fréquence deux fois plus aiguë que le premier.

Entre le Do et le Ré, en musique occidentale courante, il y a un ton d’écart. Un ton fait neuf commas. Le comma est le plus petit écart de tonalité facilement perceptible par l’oreille.
On remarque aussi que certaines touches blanches ne sont pas séparées par une touche noire. Entre deux touches voisines, blanches ou noires, il y a un demi-ton. Entre deux touches blanches, l’écart peut donc être d’un ton, comme entre Do et Ré, ou d’un demi-ton, comme entre Mi et Fa.

Sur une portée musicale, le compositeur indique que l’on doit utiliser une touche noire en ajoutant un dièse ou un bémol à la note, mais les puristes vont encore râler, alors, voici quelques précisions.
Chaque ton est divisé en 9 parties égales (par exemple, entre le Do et le Ré). Ces divisions sont appelées commas. Cette division en 9 pose un petit problème. En effet, une altération (un dièse ou un bémol) ajoute ou enlève 5 commas. Donc, un Do dièse et un Ré bémol ne sont pas la même note. Elles comportent un comma d’écart. Le comma est le plus petit écart que peut distinguer une oreille ordinaire, même si les oreilles entraînées peuvent déceler des écarts plus réduits.

Un violoniste devrait donc, en théorie, respecter cette subtilité et jouer le Ré bémol un comma plus grave que le Do dièse. Cependant, beaucoup d’instruments, comme le piano, ne permettent pas cela, car ils n’ont qu’une seule touche située à environ 4,5 commas de ses voisines. Conscients de ce problème, les musiciens les moins pinailleurs ont décidé que le tempérament serait égal et que donc, un Do dièse et un Ré bémol seraient la même note. Ainsi, le piano, le bandonéon, la flûte, les instruments à frette, comme la guitare, ne rendront pas la subtilité du comma d’écart. Les violons et les autres cordes sans frettes, la voix et autres garderont cette possibilité, mais, comme ils doivent jouer avec les autres instruments, ils feront comme tout le monde. D’ailleurs, aujourd’hui, seuls les musiciens baroques sont des acharnés de la gamme pythagoricienne. Chacun son tempérament…
Dans l’intervalle se glissent la tierce et la septième
On vient de voir l’écart entre deux notes successives, mais la musique serait monotone si on se contentait de jouer les notes dans l’ordre, un peu comme écrire un livre en mettant les lettres dans l’ordre de l’alphabet. Les musiciens utilisent donc toutes les possibilités, mais en privilégiant certains écarts qui « sonnent » mieux à nos oreilles. Là encore, c’est une question de culture et ce qui ravit une oreille formée à la musique occidentale peut dérouter une oreille orientale.
N’ayant pas la culture et le temps de vous parler des 3000 modes, ni même des 266 modes diatoniques distincts (ceux dont les écarts sont de 4 commas…), je me contenterai de parler des modes majeurs et mineurs, ceux qui sont utilisés dans le tango de l’âge d’or.
Pour rester simple (je vous jure qu’on peut faire beaucoup plus compliqué), on prendra une gamme commençant par un Do, celle que tout le monde connaît depuis qu’il a vu la Mélodie du bonheur.
Si les sonorités de la gamme majeure sont assez familières, le mode mineur sonne différemment. C’est, car les écarts entre les notes successives sont différents.
Dans une gamme de Do (Majeur), Do, Ré, Mi, Fa, Sol, La, Si, Do, les notes sont espacées d’un ton, sauf entre le Mi et le Fa et entre le Si et le Do.
En mode mineur, tout se joue, ou presque, sur la troisième et la septième note de la gamme, comptées depuis la tonique (le Do, celle qui donne le ton).
En mode majeur, l’écart entre la tonique et cette tierce (la troisième note, donc le Mi) vaut deux tons (un ton entre le Do et le Ré et un ton entre le Ré et le Mi). La note suivante, le Fa, sera un demi-ton plus haut (il n’y a pas de touche noire intermédiaire sur le clavier du piano, ce qui rappelle que l’intervalle n’est que d’un demi-ton).
En mode mineur, on baisse le Mi d’un demi-ton à l’aide d’un… oui, un bémol, bravo. On a donc un écart d’un ton et demi entre la tonique, Do et ce Mi bémol (un ton entre le Do et le Ré et un demi-ton entre le Ré et le Mi bémol (assimilable à un Ré dièse comme nous venons de le voir). La note suivante, le Fa, sera donc un ton plus aigu que le Mi bémol. Le demi-ton, qui était entre le Mi et le Fa, se retrouve maintenant entre le Ré et le Mi bémol.

Nous avons évoqué deux gammes commençant par Do. On peut commencer une gamme à partir de n’importe quelle touche blanche, voire des touches noires pour les plus facétieux. La position des tons et des demi-tons fait que si on commence à jouer à partir du Do, uniquement sur les touches blanches, on a la gamme de Do majeur, mais si on commence à partir du La, toujours seulement sur les touches blanches, on obtient La mineur (naturel). Je vous laisse penser à la question, par exemple en jouant sur ce site : https://tomplay.com/fr/tools/scales/piano/natural_minor/a?notation=eu (acceptez le contrôle de votre interface Midi pour écouter les notes du piano).
Il ne faut pas confondre la tonalité (la note de référence, la hauteur, la tonique) et le mode (la manière dont les intervalles s’organisent à partir de la tonique).
Un mineur ne joue pas seul
Si le mode majeur est unique, par exemple Do majeur avec ses intervalles identiques à ceux des touches blanches du piano, le mode mineur a plusieurs variantes. Le mode naturel qui n’utilise pour le La mineur, que les touches blanches et que nous avons vu ci-dessus, le mineur harmonique qui a des airs orientalisants et le mineur mélodique.
Le tango utilise majoritairement le mineur harmonique, avec des descentes en mineur naturel. Cela explique la fréquence de l’enchaînement La mineur, Sol, Fa, Mi qui correspond à la cadence dite andalouse et que l’on retrouve dans la habanera ou le flamenco.
Mettez votre armure
Rassurez-vous, la musique adoucit les mœurs et je ne vais pas vous parler de musique militaire. L’armure en musique à un tout autre sens.

On voit donc que l’armure protège en mettant une seule fois au début du morceau (ou de la partie), toutes les altérations (soit des dièses, soit des bémols). Le compositeur n’aura pas besoin de s’enquiquiner à dessiner un dièse ou un bémol devant toutes les notes concernées. Une belle économie d’encre et surtout de la lisibilité pour les musiciens. Ceux-ci regardent les altérations à l’armure et savent que désormais ils joueront avec ces notes altérées et, par conséquent dans une tonalité précise, ici à La majeur ou Fa dièse mineur (comme Do majeur et La mineur naturel, ce sont les mêmes trois notes qui sont altérées).
Si exceptionnellement une note qui est avec une altération à la clef (à l’armure), on lui place un petit signe pour annuler l’altération, un bécarre. Le bécarre, comme les altérations (dièse ou bémol) ; situé juste avant une note dans la partition ne valent que pour la mesure en cours. À la mesure suivante, la note sera jouée naturelle ou altérée, comme indiqué à l’armure.

Relatif ou homonyme, les changements de mode
Le mode, tout comme la mode, peut changer. Le compositeur peut décider que les différentes parties de son morceau peuvent avoir des tonalités, des « couleurs », des atmosphères différentes. Il peut donc décider de passer d’un mode majeur à mineur (ou autre), ou l’inverse.
Le tango utilise surtout deux manières de suggérer ce changement de couleur :
- Le relatif : même armure, tonique déplacée d’une tierce mineure. Par exemple, entre Do majeur et La mineur. Le passage est subtil, tout en douceur. C’est le procédé habituel entre deux sections d’un même morceau. Il ne se détecte que lorsque les notes altérées différemment sont jouées et l’atmosphère change de façon discrète ou appuyée en fonction de la répartition des notes utilisées par le compositeur.
- L’homonyme (ou parallèle) : La tonique reste la même, mais l’armure est changée. La tonique, la note de référence ne bouge pas, mais elle change d’éclairage avec une nouvelle répartition des dièses ou des bémols. On passe par exemple de Do majeur (sans altérations), à Do mineur (trois bémols). L’effet est plus marqué, ce qui le réserve aux effets théâtraux, aux conclusions.
Les dièses et bémols indiqués à l’armure apparaissent dans un ordre précis. Un dièse, c’est un Fa, deux dièses sont un Fa et un Do et ainsi de suite, dans l’ordre suivant : Fa, Do, Sol, Ré, La, Mi, Si et l’ordre inverse pour les bémols. Ainsi, un musicien compte combien il y a de dièses ou de bémols. S’il voit 2 bémols, il sait automatiquement que ce sont le Si, le Mi et le La et il comprendra qu’il est en Do mineur (ou Mi bémol majeur). On se souvient que pour chaque mode, il existe son pendant avec les mêmes altérations, comme Do majeur et La mineur précédemment vus.
Une précaution : le mineur n’est pas la tristesse
L’équivalence mineur = triste, majeur = gai est une convention culturelle occidentale, tardive et poreuse, non une propriété acoustique.
Pour comprendre les limites de ce concept, je vous propose un exemple visuel.

Ces deux photos représentent le même mannequin de vitrine avec la même coiffure, la même peinture (maquillage) et le même point de vue. Les images ont cependant une atmosphère très différente. La seconde image peut donner une impression d’étrangeté. C’est que la lumière vient du bas, comme la lumière du feu. Notre cerveau, inconsciemment, associe cet éclairage à quelque chose d’inhabituel qui provoque une gêne, voire un début d’angoisse. C’est l’éclairage utilisé pour les films d’horreur.
Toutes proportions gardées, nous sommes face à un phénomène similaire avec des modes différents de la musique. Le mode majeur est utilisé dans les chansons enfantines et la musique simple. Les oreilles occidentales y sont donc particulièrement accoutumées.
Écoutez les différentes versions de la chanson enfantine « Frères Jacques » [Martinillo (Fray Santiago), Brother John (Are You Sleeping?), Bruder Jakob, Frei João ou Fra Martino) sur ce site. Vous êtes habitués à la version en mode majeur, aussi, l’écoute d’une des versions en mode mineur, donne une impression étrange. C’est simplement le déplacement des intervalles dans la gamme qui provoque cette sensation. Si on écoute une musique utilisant une gamme orientale, on en reconnait tout de suite l’origine, ou a minima l’originalité de cette gamme. Je me souviens d’une pièce de musique que je jouais, enfant, au piano à mes tout débuts et qui s’appelait Mah Jong. Elle n’utilisait que les touches noires (gamme pentatonique) et c’était très amusant de créer d’autres musiques « orientalisantes », en ignorant les touches blanches.
Pourquoi le tango balance-t-il entre ces deux modes ?
Le tango n’a pas inventé cette alternance. Il en a hérité, puis l’a systématisée au point d’en faire un trait de style.
Un héritage qui évolue
Les tangos de la Guardia Vieja adoptent la coupe des danses de salon du XIXe siècle (polka, mazurka, valse, habanera, marche…) avec une succession de parties contrastées, souvent trois, dont la dernière, le trio, change fréquemment de tonalité et de mode. Le changement de couleur y est d’abord un outil formel, un moyen d’éviter la monotonie sur des sections de seize mesures répétées.
Avec la naissance du tango-canción (vers 1917), la forme se réduit à deux parties, mais le principe demeure, une section claire et une section sombre. La manière dont l’orchestre négocie le passage de l’une à l’autre devient une part importante de sa signature.
Une bonne part du répertoire ancien, joyeux et volontiers grivois, est en majeur. Le tournant sentimental des années 1920 à 1930 installe le mineur comme couleur dominante du tango chanté et notamment celui d’écoute. Les valses et les milongas restent plus volontiers fidèles au mode majeur.
C’est aussi une des raisons pour laquelle injecte ces tandas plus optimistes par nature dans les milongas pour donner une respiration et alléger l’atmosphère.
Bien sûr, ces éléments ne sont pas des règles et, souvent, le passage d’un mode à l’autre est très subtil. La musique de tango de l’âge d’or est très élaborée et les compositeurs savent doser les effets pour renouveler le plaisir du danseur. Pour être franc, ces changements ne sont pas réellement des changements de mode, tels qu’on les trouve en musique classique, avec une nouvelle armure après une double barre. Ce sont juste quelques notes altérées, qui changent la couleur, sans tout remettre en cause. Ce sont ces accents subtils qui ont fait dire à certains commentateurs que le tango alternait entre les modes majeur et mineur. En fait, la bascule complète n’est pas la règle. Il y a toujours une retenue qui garde l’ambiance d’un côté ou de l’autre, que ce soit majoritairement majeur ou majoritairement mineur. Je vous propose l’étude de Adiós muchachos pour bien cerner ce phénomène.
Dans les années cinquante, avec le déclin du tango, le mode mineur et les chansons à écouter, souvent très nostalgiques prennent de plus en plus d’importance. Cette période a contribué fortement à renforcer l’image de tristesse et nostalgie que beaucoup, à l’instar du suicidaire Diciepolo, ont attribué au tango. Mon slogan, Le tango est une pensée joyeuse qui peut se danser, se veut un rappel du rôle du DJ qui est là pour faire danser, pas pour que les danseurs se coupent les veines.
C’est là que tout bascule, avec larmes et sourires
Je vous propose un petit exercice qui consiste à écouter ce qui se passe autour de cette transition. Voici une valse de Pascual De Gullo qui annonce la couleur dès son titre, Lágrimas y sonrisas (larmes et sourires). Elle est construite sur l’opposition entre les larmes d’un côté et les sourires de l’autre, le mineur et le majeur dialoguant. Dans mon Anecdota de tango sur cette valse, je vous invite à écouter ces transitions.
Adiós muchachos, analyse mesure par mesure d’un tango
Je vous invite à consulter mon étude, mesure par mesure d’Adiós muchachos de Julio César Sanders.

La tonalité n’est pas un absolu
Après ce long article, il est temps de relativiser. On trouve souvent au début d’une partition de musique classique l’indication de la tonalité et du mode ; Symphonie n° 5 en Mi mineur, Concerto pour violon et orchestre en Ré majeur, ou pour faire un petit clin d’œil, le Tango en Ré d’Isaac Albéniz. Cette œuvre de musique classique, malgré son titre, est d’inspiration cubaine. On y reconnaitra facilement le rythme de la habanera. On pourrait en faire un maillon de la chaîne qui unit la musique espagnole et la musique argentine via Cuba, mais c’est une autre histoire.
En musique classique, les partitions sont composées pour des instruments précis. Elles sont donc normalement respectées. Dans les musiques populaires et en tango, il devient plus délicat d’affirmer qu’un tango est en telle ou telle tonalité. Les orchestres transposaient couramment pour accommoder un chanteur qui aurait du mal à assurer sans cela les notes plus aiguës ou les plus graves. Transposer consiste à jouer plus aigu ou plus grave que ce qui est écrit sur la partition. Les intervalles restent les mêmes. C’est comme si toutes les notes de la portée avaient été glissées en même temps vers le haut (aigu) ou le bas (grave). Les éditeurs de partitions simplifiaient pour les amateurs, et pour évoquer le travail du DJ, les copies modernes d’enregistrements anciens peuvent différer de la tonalité exacte utilisée par l’orchestre. Les « ingénieurs » du son qui ont procédé à la numérisation, ou au repiquage à l’époque des microsillons, ont pu faire tourner le 78 tours plus ou moins vite et donc, avec une vitesse modifiée, la tonalité change.
Un débat fait rage entre certains DJ sur la tonalité réelle d’un tango. Pour cela, ils se fient au diapason, diapason qui n’est pas une valeur unique et intemporelle. Voir mon article sur le sujet… En admettant qu’un orchestre a joué le morceau avec des instruments bien accordés sur un diapason bien référencé. Ce qui est amusant dans cette querelle, c’est que les diapasons ne sont pas si exacts qu’ils semblent le croire. Par exemple, Troilo avait son bandonéon accordé en 435 Hz jusqu’en 1943. Sur les enregistrements de 1943, on peut entendre cette transition en comparant le piano et les bandonéons. Le piano sonne un peu plus aigu, d’environ un comma. À partir de septembre 1943, tous les instruments ont été réaccordés, ce qui demande un retour en atelier pour les bandonéons. L’écart entre le bandonéon et le piano disparait alors, tous les instruments sont affinés à 440Hz. Cela restera vrai jusqu’en 1961, époque ou La Victor passe au diapason à 442 Hz. En effet, monter le diapason permet de rendre un peu plus brillante la musique. C’est une des raisons pour laquelle le diapason est régulièrement remonté, pour le malheur des instruments très anciens qui n’ont pas été conçus pour des tensions de cordes si élevées. Les orchestres baroques jouent plus grave, aussi pour cette raison.
Les DJ fanatiques essayent donc de modifier la vitesse de l’enregistrement pour qu’elle colle avec le diapason supposé de l’orchestre. Une partition en fa majeur (en supposant que l’orchestre ait réellement joué dans cette tonalité) permet, en modifiant la vitesse sans compenser la tonalité, de caler le disque sur la vitesse supposée d’exécution. Mais cela peut faire oublier un autre phénomène qui est le jeu de la compagnie de disque qui « trafique » la vitesse lors des enregistrements. En effet, le procédé de ces DJ permet de retrouver une « vérité de l’enregistrement », mais à la condition express que l’orchestre ait réellement joué dans la tonalité supposée, ce qui est une certitude difficile à obtenir, tant les enregistrements où ce n’est pas le cas sont importants. On sait cependant que Troilo se plaignait en 1974 auprès d’Horacio Ferrer que ses enregistrements chez La Victor de l’époque Goñi étaient reproduits « un demi-ton plus haut ». En effet, les enregistrements de la Victor de 1941, alors que le bandonéon était affiné en 435 Hz sonnaient à 445 Hz.
Et pour terminer, il faudrait aussi signaler que les disques 78 tours correspondent à 78,26 tr/min en 60 Hz (fréquence secteur aux USA) et 77,92 en 50 Hz (fréquence secteur en Europe).

En résumé, ce qui reste stable d’une version à l’autre, ce n’est donc pas la tonalité absolue, mais la relation entre les parties. Le fait que la deuxième période soit au relatif majeur de la première en mode mineur ne dépend ni du chanteur ni de la platine disque. C’est cette relation qu’il faut écouter.
Exercices pratiques d’écoute
Sur la piste, comme danseur, il n’est pas question de trop réfléchir, laissez-vous porter. En revanche, plus votre cerveau sera entraîné et plus il vous sera facile, instinctivement, de vous synchroniser avec l’atmosphère de la musique.
Voici quelques « trucs » :
- Repérer les parties, c’est-à-dire les moments où l’histoire de la musique semble changer. Par exemple, dans Adios muchachos auquel j’ai consacré une anécdota sur son analyse. Ces parties sont toutefois des moments de bascule généralement discrets, des changements d’éclairage, mais pas si souvent que le disent certains, des changements réels de mode pour une partie entière.
- Chanter la note de repos à la fin d’une période, puis chercher la tierce au-dessus. Si elle sonne haute et ouverte, on est en majeur ; basse et resserrée, en mineur (écart de deux tons et demi pour le majeur et de deux tons pour le mineur.
- Guetter la basse. Un changement de mode s’accompagne presque toujours d’un déplacement de la fondamentale ; le contrebassiste ou la main gauche du piano ou du bandonéon le signale avant la mélodie.
- Détecter les transitions. Elles peuvent se situer entre les parties, c’est l’assemblage, parfois un pont, entre elles. Il peut s’agir de plusieurs notes, d’un accord, d’un silence (respiration), parfois de plusieurs mesures de transition (pont). Elles arrivent généralement à la fin d’une phrase. Les phrases faisant souvent huit temps, cela est une justification pour les compteurs du tango 1, 2, 3, 4… ce qui est pour moi une hérésie, car cela déconcentre de l’écoute de la musique et donc, éloigne les possibilités d’improvisation.
- Comparer deux versions du même morceau. Ce qui persiste est structurel, ce qui varie relève de l’arrangement. De nombreux orchestres rajoutent des parties, changent l’ordre des parties, ajoute une variation, souvent une « improvisation » plus rapide et virtuose qui permet de terminer en beauté, sur le climax du morceau.
Ce que cela change sur la piste, ma conclusion
Selon certains théoriciens de la danse, pour le danseur, le changement de mode est un des rares repères structurels audibles, sans compter les mesures : il signale un début de section, donc un endroit où l’on peut se permettre de changer de logique, d’ouvrir ou de resserrer. Beaucoup de danseurs le suivent d’instinct sans savoir le nommer, et ce sont souvent ceux-là qui paraissent les plus musicaux. C’est certain qu’ils doivent être musicaux pour détecter des phénomènes qui n’existent pas, peu, ou pour le moins dans une très faible part du répertoire…
Pour le DJ, la couleur modale est un critère de cohérence. Cette unité que l’oreille perçoit immédiatement permet de ne pas heurter les sensibilités avec un titre fortement mineur glissé entre trois pages lumineuses.
J’ai essayé d’être le plus honnête possible, même si cela va un peu à contre-courant de ce qu’affirment certains. Il est impossible de généraliser en matière de tango, sauf à ne connaître que très superficiellement la question. Pour chaque exemple, on trouvera dix contre-exemples. S’il existe des tangos qui basculent franchement de mode entre deux parties, l’essentiel du répertoire passe d’un mode à l’autre de façon beaucoup plus fluide, dans des hésitations calculées, ces indécisions dont se moquait Félix Leclerc en voyant les hésitations, un pas en avant, un en arrière, un sur le côté, réalisées par les danseurs « Le tango a dû être inventé par un indécis ».
Le tango a dû être inventé par un indécis.
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Il y a des maisons où les chansons aiment entrer.
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Quand on le coupe, il repousse, le talent.
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Trois citations successives extraites de « Le calepin d’un flâneur » de Félix Leclerc (Fides 1961)


