Archives mensuelles : mars 2026

El criollito oriental

El criollito oriental 1944-03-01 — Orquesta Pedro Laurenz con Alberto Podestá

Alberto Mastra

L’exode rur­al vers les grandes villes est un phénomène qui a aus­si eu lieu en Argen­tine et en Uruguay. Notre milon­ga du jour est l’histoire d’un petit vendeur ambu­lant qui a quit­té sa cam­pagne uruguayenne pour ven­dre des col­ifichets aux belles femmes de Buenos Aires.

Pedro Lau­renz et Alber­to Podestá nous évo­quent cette vie à tra­vers la milon­ga presque auto­bi­ographique écrite par Alber­to Mas­tra, qu’Anibal Troi­lo surnom­mait « Mas­tri­ta ». Extrait musi­cal

El criollito oriental. Partition d’Alberto Mastra.
El criol­li­to ori­en­tal. Par­ti­tion d’Alberto Mas­tra.
El criol­li­to ori­en­tal 1944-03-01 — Orques­ta Pedro Lau­renz con Alber­to Podestá.

Paroles

Yo soy el criol­li­to del viejo cor­ral
El que en 1900 se supo embar­car
De Mon­te­v­ideo que los ori­en­tales
Llam­a­ban entonces “la ban­da ori­en­tal”

Después de una noche llegué a Buenos Aires
Sin más equipa­je que mi cor­netín
Sin otra for­tu­na que algunos reales
Y una tona­di­ta que decía así

Tarí, tarí, este toque es la seña
Tarí, tarí, del criol­li­to ori­en­tal
Tarí, tarí, para que las porteñas
Tarí, tarí, me ven­gan a com­prar

Tarí, tarí, para que las porteñas
Tarí, tarí, me ven­gan a com­prar

Tarí, tarí, escuchame porteña
Tarí, tarí, quiero hac­erte acor­dar
Tarí, tarí, que este toque es la seña
Tarí, tarí, del criol­li­to ori­en­tal
Alber­to Mas­tra

Traduction libre

Je suis le petit criol­lo de l’an­cien cor­ral (ceci évoque ses orig­ines rurales, plus qu’un lieu pré­cis), celui qui, en 1900, savait par­tir de Mon­te­v­ideo que les Ori­en­taux appelaient alors « la frange de l’est ». (Au sens pro­pre, en 1900, on ne par­lait plus de bande ori­en­tale pour l’Uruguay).

Après une nuit, je suis arrivé à Buenos Aires, sans autre bagage que mon cor­net (le cor­net à bouquin était util­isé par les vendeurs ambu­lants pour annon­cer leur pas­sage. Ce pas­sage con­te aus­si la vie de l’auteur, puisqu’à 17 ans, Alber­to Mas­tra tra­ver­sa le Rio de la Pla­ta pour venir à Buenos Aires, non pas avec un cor­net, mais avec sa gui­tare), sans autre for­tune que quelques reals (le réal, sou­venir de l’occupation brésili­enne a fait la place au peso dans les années 1830. Cet autre indice tendrait égale­ment à plac­er cette his­toire, plus dans la pre­mière par­tie du XIXe siè­cle qu’en 1900) et un petit air qui dis­ait ain­si :

Tarí, tarí, du criol­lo ori­en­tal (d’Uruguay)
Tarí, tarí, de sorte que les porteñas (femmes de Buenos Aires)
Tarí, Tarí, vien­nent m’a­cheter

Tarí, tarí, de sorte que les porteñas
Tarí, Tarí, vien­nent m’a­cheter

Tarí, tarí, écoute-moi porteña
Tari, Tari, je veux te faire sou­venir
Tarí, tarí, que cet air est le sig­nal
Tarí, tarí, du criol­lo ori­en­tal

Alberto Mastra

Alberto Mastra. À droite, caricature par Jaime Clara pour le disque Amores Nuevos de Gabriela Morgare.
Alber­to Mas­tra. À droite, car­i­ca­ture par Jaime Clara pour le disque Amores Nuevos de Gabriela Mor­gare.

Alber­to Mas­tra de son nom com­plet Alber­to Mas­trascusa Ilario, Ilario étant le nom de sa mère. Il est né et mort à Mon­te­v­ideo, respec­tive­ment le 9 novem­bre 1909 et le 10 avril 1976.

Les mem­bres de sa famille d’origine ital­i­enne tra­vail­laient prin­ci­pale­ment comme cor­don­niers, ce qui vous rap­pellera les orig­ines de Pugliese (voir l’anecdote sur Recuer­do).

Alber­to Mas­tra a deux car­ac­téris­tiques physiques, sa petite taille qui le fera appel­er Mas­tri­ta par Troi­lo et, comme on peut le voir sur la pho­to du cen­tre, il était gauch­er. Cepen­dant, con­traire­ment à la plu­part des gui­taristes gauch­ers, il con­ser­vait l’ordre des cordes de sa gui­tare. C’est-à-dire que le « mi-grave » se trou­vait en bas au lieu d’être en haut. Cela lui don­nait un jeu par­ti­c­uli­er, car le bour­don n’était pas effec­tué avec le pouce.

Son quarti­er de nais­sance est rel­a­tive­ment cen­tral et a per­du depuis la fin du XIXe son car­ac­tère semi-rur­al. Donc pas d’enfance dans un cor­ral comme le héros de la milon­ga du jour. Il est en effet né dans le quarti­er de la Agua­da qui dis­po­sait de fontaines et de puits où allaient s’approvisionner les aguateros (vendeurs d’eau). Sa mai­son natale était située au 125 de la rue “Yi” (Le nom Yi est un peu intri­g­ant. C’est celui d’une riv­ière qui coule d’est en ouest, depuis le Cer­ro Cha­to jusqu’au Río Negro et qui sert de fron­tière aux départe­ments de Flo­res et Durazno). Pour être pré­cis, la par­tie de la rue Yi où est né Mas­tra s’appelle désor­mais Car­los Qui­jano (du nom d’un jour­nal­iste et poli­tique uruguayen mort en 1984).

Ses chan­sons et ses poèmes par­tielle­ment auto­bi­ographiques font générale­ment référence à une péri­ode plus anci­enne, au 19e siè­cle, exp­ri­mant une notable nos­tal­gie.

Cepen­dant, ils don­nent quelques clefs sur sa vie. Dans mir­iñaque (crino­line) il men­tionne en 1910 le chanteur Pepo (José Mayuri) qui était aus­si vendeur ambu­lant et dont la voix était sem­ble-t-il excep­tion­nelle. Mal­heureuse­ment, il ne sem­ble pas y avoir d’enregistrement de cet artiste décédé en 1924.

Le chanteur José Mayuri "Pepo" évoqué dans la milonga miriñaque. Il était également vendeur ambulant de légumes.
Le chanteur José Mayuri “Pepo” évo­qué dans la milon­ga mir­iñaque. Il était égale­ment vendeur ambu­lant de légumes.

Le héros de notre milon­ga du jour, comme Pepo était un vendeur ambu­lant.

Les vendeurs ambulants

Vendeurs ambulants, vendeur d'ail et oignon, vers 1900, vendeur de Loro (perroquets) 1901, vendeur de parapluies (1905), vendeur de friandises (1950).
Vendeurs ambu­lants, vendeur d’ail et oignon, vers 1900, vendeur de Loro (per­ro­quets) 1901, vendeur de para­pluies (1905), vendeur de frian­dis­es (1950).

Ces vendeurs, tout comme aujourd’hui, déam­bu­laient dans les rues des villes, à la recherche de clients. J’ai déjà évo­qué le père de Niño bien qui était vendeur de fainás (galettes à base de farine de pois chiche que l’on trou­ve tou­jours aujourd’hui dans les pizze­rias portègnes).

À défaut de cor­net à bouquin, ces vendeurs avaient leur voix et les « cris » per­me­t­taient d’attirer l’attention des futurs clients. Dans cette vidéo, vous pou­vez voir cer­tains de ces métiers et les cris asso­ciés (pre­goneros).

Cette vidéo est d’autant plus intéres­sante qu’elle évoque la péri­ode colo­niale, elle à laque­lle sem­ble se référ­er Mas­tra pour ses œuvres.

Ses compositions

Mas­tra aurait créé une cen­taine d’œuvres. Il sem­blerait qu’un tiers env­i­ron nous soit par­venu. Voici une liste établie à par­tir de l’excellent mémoire Mas­tri­ta, el que siem­pre vuelve de Susana Ibar­bu­ru (2023–08).

  • Abran can­cha 1934 — Alber­to Mas­tra (MyL) – Milon­ga
Abran can­cha 1934 — Alber­to Mas­tra
  • Aguan­tate Casimiro 1957 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • Así fui yo 1957 — Alber­to Mas­tra (MyL) – Milon­ga
  • Ave María 1948 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Bolero
  • Bon­jour mama 1952 — Alber­to Mas­tra y Jose­fi­na Bar­roso Letra: Alber­to Mas­tra — Can­ción
  • Can­ción de mayo 1970 (SADAIC) — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • Can­dombe fed­er­al 1933 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­dombe
  • Con per­miso 1942 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
  • Cuan­do mi madre era niña 1942 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­ción
  • Después del gris 1970 (SADAIC) — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • El canari­to ciego 1938 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Bolero
  • El criol­li­to ori­en­tal 1940 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
  • El pelu­quero 1959 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
  • El via­je del negro 1936 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­ción
  • Eloí­na 1949 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • Fatal­mente nada 1966 — Manuel Such­er Letra: Alber­to Mas­tra — Tan­go
  • Hari­na amar­ga 1956 – Alber­to Mas­tra y Mario Núnez Letra: Alber­to Mas­tra — Tan­go
  • La fulana 1955 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
  • La tril­la 1945 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­ción campera
La tril­la 1945 — Alber­to Mas­tra y Adol­fo Berta
  • Luna more­na — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­dombe
  • Mal­don­a­do 1939 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
  • Mi viejo el remendón 1955 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • Milon­ga arra­balera 1931 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
Milon­ga arra­balera 1931 — Alber­to Mas­tra
  • Mir­iñaque 1947 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
  • No la quiero más 1951 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Bolero
  • Otra auro­ra 1976 (SADAIC) — Ricar­do Dub­cov­sky Naital Letra: Alber­to Mas­tra — Vals
  • Pobre viejo — Alber­to Mas­tra (MyL) — Huel­la
  • Potreri­to 1950 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • Se va la car­reta 1937 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­ción (“fan­tasía criol­la
  • Seño­ra Mon­te­v­ideo 1970 (SADAIC) — Alber­to Mas­tra (MyL) — Milon­ga
  • Solo un hom­bre — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • Un tan­go para Estherci­ta 1953 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Tan­go
  • Una can­ción para mi pueblo 1945 — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­ción
  • Una pobre melodía — Alber­to Mas­tra (MyL) — Can­ción
  • Zan­jones 1938 — Alber­to Mas­tra (MyL) – Milon­ga
Zan­jones 1938 — Alber­to Mas­tra

Alberto Mastra guitariste

Vous avez écouté ci-dessus, qua­tre de ses inter­pré­ta­tions de ses pro­pres œuvres. En effet, Mas­tra chan­tait très majori­taire­ment ses créa­tions, mais il a égale­ment enreg­istré d’autres titres, comme sur ce disque de 1958 :

Disque Odeon 52368 - Face A, El espiante - Face B, La guitarrita par Alberto Mastra et son conjunto de guitarras.
Disque Odeon 52368 — Face A, El espi­ante — Face B, La gui­tar­ri­ta par Alber­to Mas­tra et son con­jun­to de gui­tar­ras.
El espi­ante 1958 — Alber­to Mas­tra y su con­jun­to de gui­tar­ras (Osval­do Nicolás Frese­do)
La gui­tar­ri­ta 1958 — Alber­to Mas­tra y su con­jun­to de gui­tar­ras (Eduar­do Aro­las Letra: Gabriel Clausi)

Le tango mis en bouteille

Une mal­adie du foie a con­traint Mas­tra à rester alité pen­dant une longue péri­ode durant l’été 1959. Sa petite-fille, âgée de cinq ans à l’époque, lui avait demandé un jou­et et, lors de sa pre­mière sor­tie, Mas­tra fut émer­veil­lé par un voili­er dans une bouteille vue dans une vit­rine. Il déci­da de fab­ri­quer lui-même le cadeau pour la fil­lette et cela fut le début de sa nou­velle activ­ité, la réal­i­sa­tion de saynètes mis­es en bouteille.

Exemples de bouteilles réalisées par Alberto Mastra. En haut, une épicerie (almacen) et une scène de rue, en bas, Carlos Gardel…
Exem­ples de bouteilles réal­isées par Alber­to Mas­tra. En haut, une épicerie (alma­cen) et une scène de rue, en bas, Car­los Gardel…

Vous com­prenez main­tenant pourquoi j’ai pro­posé cette pho­to de cou­ver­ture qui représente un petit vendeur face à des portègnes, le tout dans une bouteille…

El criollito oriental
El criol­li­to ori­en­tal

Pour en savoir plus sur Mastra

Une vidéo très intéres­sante par Igna­cio Var­chausky. Je l’ai décou­verte une fois que j’avais ter­miné d’écrire cette anec­dote. Il y a aura donc un peu de red­ite entre les deux, mais la répéti­tion est aus­si un acte péd­a­gogique et le tal­ent d’Ignacio vous fera sans doute mieux pass­er le mes­sage.

  • Ensayo de Alber­to Mas­tra; González, Ramón; Mon­te­v­ideo : Tangue­dia; 2013 (Livre)
  • Pour ter­min­er en musique, une des com­po­si­tions les plus célèbres de Mas­tra, Mir­iñaque¸ par Gabriela Mor­gare.

À bien­tôt les amis ! Écoutez mon cor­net qui vous annonce que je viens vous faire danser.