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Tolérance et scandale dans le tango

Tolérance et scandale dans le tango

Suite à l’expulsion de deux femmes dansant ensem­ble dans une milon­ga portègne, les esprits se sont un peu échauf­fés.

https://www.pagina12.com.ar/2026/03/26/escandalo-en-una-milonga-portena-el-organizador-agredio-y-echo-a-dos-mujeres-por-bailar-juntas

Mon com­men­taire préféré sous l’article est le suiv­ant :

Paroles

Al orga­ni­zador lo sac­aron de un sar­cófa­go o lo tra­jeron con la máquina del tiem­po

Ils ont sor­ti l’organisateur d’un sar­cophage où ils l’ont trans­porté avec la machine à voy­ager dans le temps.

Pour ma part, ayant la chance de bien con­naître les lieux des deux côtés, je vous pro­pose quelques remar­ques, celles d’un sim­ple DJ, pas d’un danseur ou d’un pro­fesseur de danse.

Des hommes qui dansent ensemble, ce n’est pas nouveau

Même si l’article par­le de deux femmes, il sem­ble intéres­sant d’évoquer la danse entre hommes, qui dis­pose d’une lit­téra­ture assez fournie.

Il m'est assez difficile de ne pas trouver cette image ridicule. Elle représenterait des hommes dansant le "tango" en 1904 dans le Rio de la Plata.
Il m’est assez dif­fi­cile de ne pas trou­ver cette image ridicule. Elle représen­terait des hommes dansant le “tan­go” en 1904 dans le Rio de la Pla­ta.

La danse, même de cou­ple entre hommes, est un fait bien établi, y com­pris là où on ne l’attend pas, chez les mil­i­taires. D’ailleurs, encore aujourd’hui, pour la danse tra­di­tion­nelle en France, les épreuves qui per­me­t­tent de mon­ter dans les grades de la danse se nom­ment des « assauts » et les titres obtenus sont prévôt et maître de danse, ce qui cor­re­spond égale­ment à d’autres dis­ci­plines plus attribuées aux mil­i­taires, comme l’escrime.

Le site his­toire-tan­go, est assez dis­ert sur le thème de la danse entre hommes.
https://www.histoire-tango.fr/grands%20themes/hommes%20et%20tango.htm

D’autres auteurs, met­tent en avant des pra­tiques entre hommes, à fin d’entraînement :

« dans les académies et les patios, les hommes pra­ti­quaient entre eux les fig­ures du tan­go […] non comme expres­sion d’un désir, mais comme exer­ci­ce de maîtrise cor­porelle ». (Jorge Salessi ; Médi­cos, maleantes y mar­i­c­as)

« Ces pra­tiques s’inscrivaient dans un univers mas­culin où la prox­im­ité cor­porelle ne remet­tait pas en cause l’ordre sex­uel dom­i­nant ». (Juan José Sebre­li ; Buenos Aires y la vida cotid­i­ana).

Cepen­dant, il con­vient de con­sid­ér­er que cela ne s’applique pas for­cé­ment aux bals pro­pre­ment dits.

Cer­tains auteurs, en effet, comme Lau­ra Fal­coff, souligne que l’on ne trou­ve pas trace de com­porte­ments de danse entre hommes dans les bals soci­aux et que si cela avait été le cas, on en aurait retrou­vé trace dans les reg­istres de police de l’époque. En effet, l’homosexualité et des com­porte­ments jugés « déviants » étaient réprimés sociale­ment et par­fois poli­cière­ment. La police sur­veil­lait les bals, cafés, maisons clos­es.

Il est bien sûr impos­si­ble de prou­ver qu’il n’y aucun enreg­istrement de ce type, du fait que les archives sont lacu­naires et que les chercheurs n’ont pas for­cé­ment tout exploité.

On peut cepen­dant rester sur la ligne qui con­sid­ère que cette pra­tique était mar­ginale en dehors des écoles et lieux de pra­tique.

Comme l’a écrit Mar­ta E. Sav­igliano dans Tan­go and the Polit­i­cal Econ­o­my of Pas­sion, « le tan­go n’a jamais été une forme sta­ble ; il a con­stam­ment négo­cié les ten­sions entre mar­gin­al­ité et respectabil­ité ».

On notera que le fait que des femmes dansent ensem­ble sem­ble moins avoir attiré l’attention et on peut imag­in­er que dans cer­tains lieux lib­ertins, ces pra­tiques pou­vaient avoir eu lieu. Cepen­dant, la majorité des femmes appre­naient plutôt à la mai­son, avec un par­ent et, comme l’indique María Julia Carozzi dans Aquí se baila el tan­go, les femmes ont moins besoin d’apprendre, puisqu’elles sont guidées, ce qui est une par­tic­u­lar­ité du tan­go « les femmes […] n’ont pas besoin de con­nais­sances […] c’est l’homme qui se charge de tout ».

Les deux rôles du tango

Jusqu’à présent, j’ai présen­té des hommes qui appren­nent à danser et en face, des femmes qui sem­blent plus ori­en­tées vers le rôle de suiveur.

Même si cer­tains vont estimer que cela est machiste, plusieurs points his­toriques sont à évo­quer :

  • Le savoir tech­nique est monop­o­lisé par les hommes qui s’entraînent, y com­pris entre hommes.
  • Les femmes sont des êtres à con­quérir. Le fait d’avoir une femme dans les bras est sou­vent un but, plus que celui de trou­ver une parte­naire experte dans la danse. Les paroles de tan­go regor­gent de fan­faron­nades de danseurs qui se trou­vent « mer­veilleux », les femmes sont plutôt mis­es en valeur par leurs qual­ités humaines et physiques.

Cette approche plutôt machiste s’explique aus­si par la men­tal­ité de l’époque. Les femmes avaient des rôles bien dis­tincts de ceux des hommes et cer­taines femmes dans le domaine du tan­go ont util­isé des pseu­do­nymes d’hommes pour écrire des paroles ou des musiques, voire se sont habil­lées à la garçonne.

María Luisa Carnelli sous le pseudonyme Luis Mario est auteur de tango comme la milonga La naranja nació verde. Elle fut également journaliste et correspondante de guerre. Sur la photo de droite, c’est elle, pas Carlos Gardel…
María Luisa Car­nel­li sous le pseu­do­nyme Luis Mario est auteur de tan­go comme la milon­ga La naran­ja nació verde. Elle fut égale­ment jour­nal­iste et cor­re­spon­dante de guerre. Sur la pho­to de droite, c’est elle, pas Car­los Gardel…

N’oublions pas que le tan­go a de fortes racines avec l’Europe et notam­ment la France, où la femme d’après la Pre­mière Guerre mon­di­ale avait obtenu, pour sa vail­lance en péri­ode de guerre, un statut de garçonne et de femme (rel­a­tive­ment) libérée qui a été un des élé­ments de l’émancipation des femmes, même s’il fut loin d’être le seul.

Cepen­dant, le côté religieux très puis­sant en Argen­tine tirait du côté tra­di­tion­nel et pou­vait jus­ti­fi­er les aspects les plus machistes du tan­go.

En fait, les tiraille­ments entre ces deux courants sont accen­tués par les crises poli­tiques qui ont tra­ver­sé l’Argentine. Les péri­odes de dic­tature ayant alterné avec des moments plus tolérants et favor­ables à l’augmentation des droits des femmes, et notam­ment de celles du peu­ple.

Les deux rôles sont-ils sexués ?

Aujourd’hui, la société a évolué et les femmes ont enfin obtenu des droits équiv­a­lents à ceux des hommes. Les déter­min­er dans le rôle de suiveur est-il donc encore per­ti­nent ?

Homme + femme  —  Femme + Femme  —  Homme + Homme ?
Homme + femme — Femme + Femme — Homme + Homme ?

Je pro­pose plusieurs élé­ments de réflex­ion :

  • La stature. À Buenos Aires, les danseurs ont générale­ment un abra­zo fer­mé. Celui qui se dirige dans le sens du bal que j’appellerai désor­mais « guideur » peut avoir une vision réduite sur la droite, surtout si le/la parte­naire est plus grand que lui/elle. Les hommes étant sta­tis­tique­ment plus grands que les femmes, il est préférable que le plus grand gère le déplace­ment dans le bal. C’est un argu­ment en faveur du guidage par les hommes. Cepen­dant, il y a des hommes de petite taille qui peu­vent danser avec effi­cac­ité en tirant par­ti d’une par­tic­u­lar­ité du tan­go, on peut beau­coup tourn­er, ce qui per­met de bien gér­er l’espace en ayant une vision périphérique. On notera aus­si que la plu­part des guideurs sont tournés face à l’extérieur de la piste et que donc un guideur petit, voit devant, dans le sens du bal et qu’à la lim­ite, cela suf­fit dans une milon­ga paci­fiée, comme celles de Buenos Aires. Un dernier point, en Europe, on danse sou­vent plus ouvert, ce qui fait que la dif­férence de taille est moins un prob­lème. Cela facilite encore plus le fait que le plus petit puisse guider avec effi­cac­ité.
  • La force. Le tan­go n’est pas une danse de force, con­traire­ment au rock acro­ba­tique, par exem­ple. Le guideur sug­gère et donc, la force mus­cu­laire générale­ment inférieure d’une femme n’est pas un incon­vénient. Bien sûr, au cas où le parte­naire serait un peu insta­ble, avoir la force de retenir un déséquili­bre est un avan­tage. Un parte­naire très sta­ble, bien dans le sol, per­met que le cou­ple reste debout, même si l’autre est un peu ban­cal…
  • L’écoute de la musique. Même si trop de danseurs sont totale­ment her­mé­tiques à la musique, cette dernière est le véri­ta­ble guideur du cou­ple. A min­i­ma, elle per­met de syn­chro­nis­er les pas et, dans les sit­u­a­tions favor­ables, elle favorise l’improvisation. Il n’y a donc pas de rai­son de con­sid­ér­er que les femmes sont plus sour­des que les hommes. De ma posi­tion de DJ, je pour­rais sans doute même affirmer que les femmes écoutent plus la musique que les hommes. On le voit aux petits jeux de pieds qui ponctuent ces traits musi­caux. Rap­pelons que le tan­go n’est pas de la marche mil­i­taire et que danser sur le rythme n’est pas l’apogée du tan­go, c’est une capac­ité oblig­a­toire, mais très loin d’être suff­isante. Un homme qui a fait le ser­vice mil­i­taire, même comme homme de base d’un rég­i­ment, ne sera pas avan­tagé.
  •  Qui dirige ? Il est impos­si­ble de diriger à deux à la fois. La posi­tion asymétrique du tan­go fait que les choses sont claires. Celui qui a la posi­tion du guideur à en charge la con­duite du cou­ple. Les parte­naires qui changent de rôle changent de posi­tion comme l’ont bril­lam­ment démoc­ra­tisé les frères Macana (Enrique et Guiller­mo Di Fazio à ne pas con­fon­dre avec ceux du dessin ani­mé de Han­na-Bar­bera qui avaient des argu­ments mas­sue). Quand on les voit évoluer, on ne peut que s’émerveiller, même si leurs presta­tions sont peu envis­age­ables pour un cou­ple mixte.
  • Déf­i­ni­tion pré­cise des rôles. Beau­coup d’oppositions au côté « machiste » vien­nent d’une incom­préhen­sion. Le guideur est chargé de diriger le cou­ple dans le bal, en respec­tant la cir­cu­la­tion, en évi­tant les acci­dents. Il est le garant de l’harmonie de la milon­ga. Un guideur en mode mou­ve­ment brown­ien pour­ri­ra la milon­ga. Ces com­porte­ments sont sou­vent le fait des hommes, qui pilo­tent le cou­ple dans la milon­ga, comme leur voiture dans la cir­cu­la­tion, en changeant de file, en sor­tant les coudes, en lançant des regards noirs ou des coups de klax­on (amusez-vous à répar­tir ces activ­ités entre la con­duite auto­mo­bile et la pra­tique du tan­go). L’autre rôle est défi­ni comme suiveur. C’est vrai­ment réduc­teur et c’est ne pas com­pren­dre les danseuses que de penser que les femmes sont reléguées au rôle de mar­i­on­nettes. En effet, elles écoutent générale­ment la musique. Comme elles sont dégagées de la respon­s­abil­ité de la cir­cu­la­tion, elles peu­vent s’y plonger à 100 % et donc elles devi­en­nent « force » de propo­si­tion. Elles appor­tent des élé­ments de dia­logue. Une légère résis­tance fait sen­tir au danseur qu’elle souhaite effectuer un mou­ve­ment, met­tre en valeur un instant de la musique, ou tout sim­ple­ment éviter une col­li­sion avec un mal­adroit qui se déplace dans l’angle mort du guideur. La danse résul­tante est le résul­tat de cette négo­ci­a­tion muette, de cette syn­chro­ni­sa­tion. Quand les deux parte­naires ressen­tent de la même façon de la musique, ils peu­vent danser en har­monie. Com­bi­en de femmes doivent être frus­trées quand elles veu­lent met­tre en valeur un élé­ment léger de la musique, un change­ment d’instrument dom­i­nant et que leur bour­rin de guideur con­tin­ue de labour­er la piste avec ses gros sabots.

Ces points étant pré­cisés, on se rend compte qu’il reste peu d’arguments pour que le tan­go reste une pra­tique où seul l’homme guide et la femme seule suit.

Les goûts et les couleurs

On peut préfér­er guider ou préfér­er suiv­re. On peut aus­si être gêné de danser avec des per­son­nes du même sexe de façon ser­rée.

On peut aus­si préfér­er danser avec cer­taines per­son­nes. Même si je n’ai pas de grande expéri­ence de danseur, je dois tout de même rap­porter que j’ai vu des femmes diriger de façon un peu autori­taire, avec de grands gestes, comme si elles com­pen­saient une force physique moin­dre. Lorsqu’une de ces femmes reprend un rôle de suiveur, il reste par­fois un élé­ment d’autorité qui com­plique la ges­tion de la danse, le guideur se retrou­ve dans une lutte de pou­voir, ce qui est totale­ment étranger à l’esprit du tan­go. Bien sûr, il y a des hommes qui gèrent la danse de cette façon et c’est mépris­able, d’autant plus qu’ils ont la force physique et que cela peut être une arme red­outable.

La recherche d’harmonie

Le tan­go est, en tout pre­mier lieu, une recherche d’harmonie.

Har­monie avec la musique qui ani­me chaque cou­ple et à plus grande échelle, toute la piste de la milon­ga. C’est d’ailleurs le plus grand plaisir du DJ, voir com­ment la com­mu­nauté ne fait plus qu’un et que la musique enveloppe le tout.

Har­monie dans le cou­ple où les « négo­ci­a­tions » sont flu­ides, cha­cun apporte une petite pierre à l’édifice de la danse, faisant ressen­tir à l’autre des sub­til­ités de la musique, en l’incitant à pouss­er son impro­vi­sa­tion, à sor­tir de la rou­tine.

Har­monie du bal où tous les danseurs dansent la même musique, sem­blent respir­er à l’unisson. Même si cette har­monie n’est pas tou­jours présente, on peut essay­er à min­i­ma de respecter les espaces entre les cou­ples, faire en sorte que les dif­férents couloirs tour­nent à la même vitesse autour du cen­tre de la piste et que tout s’arrête lors d’un break (pause dans la musique).

La tolérance

Chaque indi­vidu a une his­toire, des con­vic­tions, des croy­ances, des exi­gences, des blessures, des craintes, des cer­ti­tudes, des goûts, des aspi­ra­tions qui peu­vent dif­fér­er de celle du voisin.

Nous sommes tous un patchwork de croyances, de certitudes, de doutes qui devrait nous inciter à la tolérance.
Nous sommes tous un patch­work de croy­ances, de cer­ti­tudes, de doutes qui devrait nous inciter à la tolérance.

L’anecdote évo­quée en début d’article mon­tre un manque de tolérance de la part d’un organ­isa­teur. Le com­men­taire que j’ai cité ensuite mar­que le manque de tolérance envers cet organ­isa­teur d’un lecteur.

Là, je vais peut-être paraître faire de la provo­ca­tion. Cer­taines com­mu­nautés, par exem­ple, les amish ont des cou­tumes très par­ti­c­ulières qui sem­blent à l’opposé de ce que d’autres esti­ment devoir être la norme pour la façon de vivre. Je pense que per­son­ne n’aurait l’idée d’aller oblig­er des amish à utilis­er des voitures de sport, à faire porter des mini-jupes aux femmes. La tolérance, c’est accepter qu’ils exer­cent leur mode de vie, dans la mesure où cela ne nuit pas à autrui.

Revenons au cas de la milon­ga Cachir­u­lo, objet du scan­dale ini­tial. Cette milon­ga se tar­gue d’un cer­tain tra­di­tion­al­isme. Elle attire donc des gens qui ont cette sen­si­bil­ité. Est-ce qu’il est indéfend­able de con­sid­ér­er que l’organisateur peut pro­pos­er des règles ?

C’est une ques­tion dif­fi­cile. Si les règles sont claires et exposées aux « clients », libres à eux d’accepter ou de refuser. On doit avoir une tenue cor­recte dans cer­tains lieux de culte, il faut se par­fois se déchauss­er, se cou­vrir la tête ou, au con­traire la décou­vrir. Si on n’accepte pas ces règles, est-il nor­mal de se voir refuser l’accès ?

Peut-on faire le parallèle entre le tango et un lieu de culte ?

Les reli­gions ne bril­lent pas toutes par leur tolérance et par­fois même, elles jus­ti­fient des guer­res.

Peut-on con­sid­ér­er que le tan­go peut don­ner lieu à dif­férentes « reli­gions » ? Par exem­ple, on pour­rait imag­in­er deux types d » églis­es » :

Les tra­di­tion­al­istes où on inter­di­rait les invi­ta­tions sans cabeceo et les voleos, où on exig­erait une tenue « ele­gante sport » et où on ne tolér­erait pas des cou­ples du même sexe sur la piste ?

Les réno­va­tri­ces où seraient les tolérés les voleos à hau­teur de tête, les tenues indé­centes, les invi­ta­tions insis­tantes, voire grossières à la table, la cir­cu­la­tion désor­don­née et les cou­ples de même sexe ?

La réponse n’est pas si facile, même si je l’ai posée de façon provo­cante en met­tant sur le même plan des aspects dif­férents. Un cou­ple de même sexe peut par­faite­ment respecter tous les critères des milon­gas strictes, sauf bien sûr, le fait d’être d’un sexe dif­férent.

De la même façon, un cou­ple avec des parte­naires de gen­res dif­férents peut danser dans la sec­onde caté­gorie et gên­er tous les autres danseurs par leurs mou­ve­ments désor­don­nés et dan­gereux, voir cho­quer la pudeur ou le sens du bon goût de cer­tains.

Ce mois-ci, j'animerai une milonga dans une église.
Ce mois-ci, j’animerai une milon­ga dans une église.

Cha­cun a son cre­do. Pour ma part, comme DJ, je préfère les milon­gas avec har­monie, où les danseurs dansent la musique le fait qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes entre eux ne m’importe pas. D’ailleurs je pho­togra­phie les deux types de cou­ples (j’associe à mon activ­ité de DJ, celle de pho­tographe). En revanche, je ne pho­togra­phie pas les « m’as-tu-vu », ceux qui font le show en pen­sant être l’ornement de la milon­ga alors qu’ils en sont qu’une ver­rue qui détru­it l’harmonie du bal en gênant les autres danseurs.

Les règles tuent-elles ou préservent-elles le tango ?

Je plac­erai la réponse sur deux zones géo­graphiques dis­tinctes. Buenos Aires et l’Europe, celles où j’interviens majori­taire­ment comme DJ, même si j’ai quelques vis­ites à mon act­if dans d’autres espaces.

Les danseurs de Buenos Aires sont en grande majorité issus du « moule » portègne et donc habitués à une cer­taine éti­quette et à des règles que l’on ne remet pas for­cé­ment en ques­tion. Les danseurs du monde entier vien­nent à Buenos Aires pour se sourcer ou ressourcer. Quel intérêt de faire des mil­liers de kilo­mètres pour retrou­ver le même cli­mat que dans sa ville de rési­dence ? Oui, bien sûr, on me rétor­quera que cer­tains ne man­gent que chez Mac Don­ald et que donc, ils n’ont pas envie de goûter une cui­sine dif­férente quand ils voy­a­gent.

Dans ce rôle, Buenos Aires serait une sorte de musée. Ce mod­èle a toute­fois un gros incon­vénient, la mor­tal­ité des danseurs his­toriques et les con­di­tions finan­cières (baisse énorme de pou­voir d’achat des retraités) font qu’il y a de moins en moins de danseurs « tra­di­tion­nels » dans les milon­gas (beau­coup con­tin­u­ent de danser, mais seule­ment une ou deux fois par semaine au lieu de tous les jours).

Cela provoque un manque à gag­n­er pour les organ­isa­teurs, manque à gag­n­er rel­a­tive dans le cas de Buenos Aires, car beau­coup de milon­gas sont large­ment sub­ven­tion­nées. Cepen­dant, une milon­ga presque vide n’est pas moti­vante et en dehors de l’aspect financier, la recherche du rem­plis­sage est une néces­sité.

Une solu­tion con­siste à baiss­er le « droit d’entrée ». Par exem­ple, en faisant pay­er moins cher les habitués et en tolérant des touristes moins respectueux des codes.

Cela provoque des réac­tions plus ou moins vio­lentes.

Sur le prix, que je trou­ve par­faite­ment jus­ti­fié dans la mesure où les revenus des touristes sont sans com­mune mesure avec ceux de la plu­part des danseurs autochtones, des touristes s’offusquent. Mais si les organ­isa­teurs ne favori­saient pas un peu les Portègnes, ils viendraient encore moins et les touristes se retrou­veraient entre eux et les taxi dancers.

Sur les tolérances à pro­pos des règles, être trop per­mis­sif, c’est ris­quer de faire par­tir les plus exigeants. Être très rigoureux, comme l’organisateur de Cachir­u­lo, c’est con­forter sa com­mu­nauté. L’équilibre peut être dif­fi­cile à trou­ver.

La réac­tion du pro­prié­taire de El Beso me sem­ble assez saine. Il con­sid­ère que, dans son étab­lisse­ment, expulser des danseurs du même sexe n’est pas admis­si­ble. L’organisateur a donc le choix de trou­ver une autre salle ou de devenir plus tolérant.

En ce qui con­cerne la tenue, il est facile de refuser l’entrée à des per­son­nes dont l’aspect ne cor­re­spond pas à ce que l’on souhaite voir dans la milon­ga. Je ne par­le bien sûr pas de couleur de peau ou de par­tic­u­lar­ités physiques, mais de tenues nég­ligées, voire choquantes. Une tenue élé­gante sport n’est pas si dif­fi­cile à assumer.

De nom­breux danseurs n’envisagent pas de danser avec des per­son­nes qui ne cor­re­spon­dant pas à l’image qu’ils se font d’un danseur com­pat­i­ble. Le fait de porter une tenue nég­ligée, voire, mal­heureuse­ment par­fois, des critères racistes font que cer­tains danseurs sont exclus, ou tout du moins peu sol­lic­ités. Par­fois, le critère est une hygiène déplorable, ce qui est beau­coup plus impor­tant à Buenos Aires que dans cer­tains pays européens où les nar­ines sem­blent bien moins sen­si­bles.

Il y a des critères objec­tifs de danse. En général, les danseurs portègnes obser­vent la piste et, lorsqu’ils déci­dent de danser avec un étranger, c’est en con­nais­sance de cause. Générale­ment, c’est, car ils ont recon­nu la capac­ité de danse, mais il faut aus­si le dire, c’est aus­si bien sou­vent sur l’esthétique du parte­naire poten­tiel qui fait par­fois oubli­er le critère pre­mier qui est la qual­ité de la danse.

Il y a donc des règles non écrites d’inclusion et d’exclusion qui sont pro­pres à chaque par­tic­i­pant et il me sem­ble néfaste de légifér­er sur ce point.

On voit pass­er un nom­bre impor­tant de touristes à Buenos Aires qui ne font pas l’effort de s’intégrer. Ils sec­ouent la pre­mière danseuse venue (ce tra­vers est surtout mas­culin) et s’étonnent ensuite que per­son­ne n’accepte de danser avec eux, sauf éventuelle­ment d’autres touristes en mal d’invitation.

Pour les danseuses, il y a les taxi-danseurs pro­posés par les organ­isa­teurs ou les racoleurs de tables, qui passent de table en table en essayant de faire lever une touriste, les Portègnes ne voulant pas danser avec eux.

Je rap­pellerais égale­ment qu’il y a plusieurs dizaines de milon­gas par jour à Buenos Aires et que les danseurs peu­vent faire l’effort d’aller dans celles qui leur con­vi­en­nent. Il y a même des milon­gas queers. Il y a une très large grad­u­a­tion dans les styles égale­ment. De milon­gas plutôt tra­di­tion­nelles, par­fois avec une moyenne d’âge élevée. D’autres au con­traire plutôt jeunes et plus libres, mais toute­fois avec une musique plus proche de celle des milon­gas tra­di­tion­nelles que de celles de cer­taines milon­gas d’Europe.

Cette diver­sité de l’offre fait qu’il me sem­ble référable que les danseurs choi­sis­sent chaus­sure à leur pied, plutôt que de forcer une chaus­sure trop petite pour eux. Les habitués apprécieront de pou­voir con­serv­er leurs tra­di­tions et ceux qui ont d’autres aspi­ra­tions seront con­tents de retrou­ver des per­son­nes qui parta­gent leurs goûts et, s’ils ne trou­vent pas, c’est qu’ils font autre chose que du tan­go. Dans ce cas, autant rester dans leur pays d’origine, par exem­ple en Europe.

Et l’Europe dans tout cela

Les normes sont bien moins strictes en Europe et la scène qui s’est déroulée à Cachir­u­lo n’y est pas pens­able. Le niveau de tolérance est très élevé, par­fois trop. On se plairait à ce que des organ­isa­teurs aient le courage de remet­tre à leur place des indi­vidus gênants. Cela peut être fait élégam­ment, rel­a­tive­ment dis­crète­ment et en rem­bour­sant l’entrée, comme cela se fait à Buenos Aires.

Les autres danseurs débar­rassés des ven­ti­la­teurs sauront gré aux organ­isa­teurs qui font respecter l’harmonie du bal.

Par­fois, le prob­lème est inverse. Cer­tains danseurs restent immo­biles sur la piste, blo­quant la cir­cu­la­tion. À Buenos Aires, ils sont rejetés au milieu de la piste par les autres danseurs, en Europe, on les laisse pour­rir la milon­ga. Dans ce cas, ce serait plutôt une ques­tion d’éducation. Par exem­ple, dans un « encuen­tro milonguero », cer­tains débu­tants ont peur de faire des mou­ve­ments inter­dits et restent tétanisés. Les organ­isa­teurs pour­raient, plus sou­vent, expli­quer com­ment se pra­tique le tan­go social.

Pour don­ner envie de faire du tan­go, cer­tains vont chercher des musiques éton­nantes, font appren­dre des choré­gra­phies stupé­fi­antes et, finale­ment, ils s’éloignent de plus en plus de l’esprit du tan­go, par­fois sim­ple­ment, car ils trou­vent plus sim­ple d’enseigner un truc qu’ils maîtrisent que de faire eux-mêmes le par­cours ini­ti­a­tique vers le tan­go.

À les enten­dre, ce serait dans le but d’empêcher le tan­go de mourir en le faisant évoluer. Une prom­e­nade dans les bois en écoutant le chant des oiseaux, c’est un déplace­ment avec de la musique. Sous pré­texte de mod­erniser l’expérience, faut-il rem­plac­er la marche par la moto et les chants d’oiseaux par de la musique tech­no dif­fusée à fort vol­ume sous le casque ? Cela reste du déplace­ment, mais l’expérience est-elle la même que la prom­e­nade à pied sous les frondaisons ?

Quelle image vous évoque le plus l’idée d'une merveilleuse promenade en forêt ?
Quelle image vous évoque le plus l’idée d’une mer­veilleuse prom­e­nade en forêt ?

La balade en moto peut être égale­ment très agréable, mais est-ce qu’on peut con­sid­ér­er que c’est la même chose ?

Où met­tre la lim­ite ? Est-ce que le fait de courir au lieu de marcher fait une dif­férence ? Sans doute moins que l’utilisation de la moto.

Il me sem­ble donc qu’il faut des con­ser­va­teurs, des gar­di­ens du tem­ple pour mod­ér­er l’ardeur des inno­va­teurs.

Le retour de la tolérance

Ces gar­di­ens, tout comme les inno­va­teurs, ont la respon­s­abil­ité de l’avenir du tan­go. N’accepter aucune évo­lu­tion, c’est prob­a­ble­ment con­damn­er le tan­go, mais lui gref­fer n’importe quoi, c’est aus­si le tuer. Peut-être qu’il y aura des pra­ti­quants de cette nou­veauté, mais les car­ac­tères pro­pres du tan­go n’existeront plus.

La tolérance et l'harmonie, racines du tango.
La tolérance et l’har­monie, racines du tan­go.

Par­mi tous les critères énon­cés, lesquels devraient être « sacrés ». Je pense que cha­cun aura sa liste et que la tolérance aidera à faire coex­is­ter les dif­férentes sen­si­bil­ités.

Ma petite liste

Même si je ne suis que DJ, je con­sid­ère que j’ai un rôle à jouer dans cette aven­ture. Je m’efforce de con­naître le mieux pos­si­ble cette musique et même de partager cer­tains élé­ments de cul­ture, par exem­ple avec mes anec­dotes de tan­go.

Même si je pense que l’on peut ani­mer 100 % d’une milon­ga avec de la musique dite « tra­di­tion­nelle », j’ai occa­sion­nelle­ment musi­cal­isé des milon­gas alter­na­tives où il n’y a aucune musique de tan­go. J’avoue toute­fois ma réserve pour appel­er cela tan­go, mais je recon­nais l’intérêt de cette pra­tique pour laque­lle il faudrait trou­ver un nom adap­té.

Le réper­toire tra­di­tion­nel est telle­ment riche, que l’on peut pro­pos­er des décou­vertes et renou­vel­er l’intérêt, même en restant dans une fourchette tem­porelle très étroite, par exem­ple 1935–1955. Pas besoin de pro­pos­er des musiques qui n’ont rien à voir et je déteste quand on passe des chamames ou des fox­trots en milon­ga, des rancheras en valse ou des zam­bas en tan­go. Ces mer­veilleuses dans­es méri­tent d’être appris­es et pra­tiquées et, d’ailleurs, en Argen­tine, ces dans­es sont dan­sées pour ce qu’elles sont. Ma fierté en Europe est d’encourager la chacar­era et par­fois la zam­ba. Je pro­pose par­fois des fox­trots en corti­na ou en moments ludiques avant la milon­ga ou après la com­par­si­ta finale.

Je n’ai pas de légitim­ité pour m’exprimer sur ce que peu­vent tolér­er les danseurs, mais je pense que cer­tains élé­ments de bons sens pour­raient amélior­er le con­fort de tous.

  • Respect de la cir­cu­la­tion dans le bal. On tourne sans arrêt autour de la piste, sans dou­bler et sans s’arrêter. On laisse au moins un pas d’écart avec le cou­ple qui précède et on reste dans sa ligne. Le béné­fice de ce respect est de pou­voir danser en sécu­rité sans risque de col­li­sion, même quand la piste est chargée. La sécu­rité per­met l’improvisation, car elles dimin­u­ent la charge cog­ni­tive des guideurs qui n’ont plus à gér­er les mou­ve­ments erra­tiques des autres danseurs. Il me sem­ble que les com­porte­ments déviants devraient faire l’objet de péd­a­gogie, voire de fer­meté en cas de non-respect volon­taire et fla­grant de ces exi­gences de con­fort et de sécu­rité.
  • Respect des autres danseurs en s’interdisant les mou­ve­ments dan­gereux. Les voléos mal­adroits causent de nom­breux acci­dents. Peut-être qu’il est pos­si­ble de ne pas les inter­dire, mais ils devraient a min­i­ma n’être exé­cutés qu’à la demande du guideur qui s’est préal­able­ment assuré que cela pou­vait être fait sans dan­ger.
  • Respect de l’hygiène et de la tenue cor­recte. Il me sem­ble que pour la vie en société, c’est bien de ne pas impor­tuner les autres avec des odeurs dérangeantes.
  • Je ter­mine en revenant au DJ. Je me donne comme critère le plaisir des danseurs. Ce sont les réac­tions qui me guident dans la suite de la musique que je passe. J’observe un peu la piste et beau­coup ceux qui dansent peu ou pas et mon but est tou­jours que tout le monde soit sur la piste, si pos­si­ble avec le sourire. En effet, le bon­heur est le cadeau le plus impor­tant qu’un DJ peut apporter quand tous les autres ingré­di­ents qui ne dépen­dent pas de lui sont réu­nis.

Le tan­go, selon cer­taines légen­des, serait né dans les bor­dels que l’on appelait par­fois des maisons de tolérance. Faisons en sorte que nos milon­gas devi­en­nent ou restent des lieux de tolérance.

À bien­tôt, les amis !

Silencio 1932-08-29 — Orquesta Francisco Canaro

Humberto Canaro

J’ai déjà évo­qué un tan­go nom­mé “Silen­cio”, notam­ment par Fran­cis­co Canaro et Car­los Gardel. Notre tan­go du jour, égale­ment inter­prété par Fran­cis­co Canaro, a été écrit par son frère Hum­ber­to. Comme il s’agit d’un tan­go instru­men­tal, il est dif­fi­cile de dire s’il fait référence, comme celui de Gardel, à la guerre de 1914–1918.
Je pense que oui et c’est peut-être plus cette ver­sion qui est inspirée de l’his­toire de Paul Doumer que celle de Gardel.

Je vous invite à vous reporter à mon anec­dote sur l’autre Silen­cio pour vous faire votre pro­pre idée…

Extrait musical

Silen­cio 1932-08-29 — Orques­ta Fran­cis­co Canaro

La musique marche, presque comme une marche mil­i­taire. Elle a des accents épiques, ce qui ren­force l’idée qu’elle est inspirée de la guerre.
Cepen­dant, elle est sans doute moins triste que ce que pour­rait évo­quer la tragédie de la famille Doumer.
Il nous fau­dra donc peut-être con­tin­uer de pass­er sous silence la source d’inspiration de ce thème…

Autres versions

Il ne sem­ble pas y avoir d’autres ver­sions enreg­istrées de cette œuvre d’Humberto, mais je vous invite à con­sul­ter les dif­férentes ver­sions de la ver­sion de Car­los Gardel et Hora­cio G. Pet­torossi pour rester dans la thé­ma­tique du silence.

Remembranza 1956-07-04 — Orquesta Osvaldo Pugliese con Jorge Maciel

Mario Melfi Letra: Mario Battistella

Si on ne doit se sou­venir que d’une com­po­si­tion de Mario Melfi, c’est sans con­teste de Poe­ma. Mais si on doit se sou­venir de deux, alors, Remem­bran­za, notre tan­go du jour est assuré­ment dans la liste. Ce qui en revanche est curieux est que l’on asso­cie très peu ces deux titres, très sem­blables. Mais peut-être qu’il y a une ou plusieurs solu­tions…

Tandas mixtes

Hier, dans un groupe de DJ, une ques­tion très étrange a été posée. Com­bi­en de tan­das mixtes peu­vent être passées dans une milon­ga ?
J’avoue que j’ai relu deux fois la ques­tion pour voir de quoi il s’agissait. Il arrive en effet, que l’on mélange dans la même tan­da, des orchestres dif­férents. C’est assez fréquent pour les milon­gas et les valses et je le fais par­fois, par exem­ple pour associ­er des enreg­istrements de Cara­bel­li avec son pro­pre orchestre et de la Típi­ca Vic­tor, dirigée par lui. Je le fais égale­ment quand il y a un titre orphe­lin, qui n’a pas de tan­go com­pat­i­ble par le même orchestre et qu’un autre orchestre à quelque chose qui peut bien se com­bin­er avec. L’étrangeté de la ques­tion vient de « com­bi­en de tan­das mixtes »…
Je n’ai pas répon­du au groupe, mais ma réponse aurait pu être, le DJ fait ce qu’il veut dans la mesure où les danseurs sont con­tents. Faire de bonnes tan­das mixtes est dif­fi­cile, faire 100 % de tan­das mixtes serait un défi très dif­fi­cile à relever…
Poe­ma est asso­cié à l’enregistrement de Canaro et Mai­da de 1935. Remem­bran­za a plusieurs points d’accroche. Notre enreg­istrement du jour avec Pugliese et Maciel est sans doute le plus con­nu. 21 ans sépar­ent ces deux enreg­istrements, un écart encore plus grand existe entre les styles des orchestres, ce qui rend bien évidem­ment ces deux enreg­istrements totale­ment incom­pat­i­bles dans une même tan­da.
Cepen­dant, la struc­ture des morceaux est tout à fait com­pat­i­ble, on trou­ve même des extraits de phras­es musi­cales com­pa­ra­bles entre les deux œuvres. Remem­bran­za aurait été enreg­istré par Canaro et Mai­da, ou Poe­ma par Pugliese et Maciel et on aurait deux piliers solides pour une tan­da.
Ce rêve existe cepen­dant. Je vous le présen­terai en fin d’article…

Extrait musical

Remem­bran­za 1956-07-04 – Orques­ta Osval­do Pugliese con Jorge Maciel
Par­ti­tion argen­tine de Remem­bran­za.

Paroles

Cómo son largas las sem­anas
cuan­do no estás cer­ca de mí
no sé qué fuerzas sobre­hu­manas
me dan val­or lejos de ti.
Muer­ta la luz de mi esper­an­za
soy como un náufra­go en el mar,
sé que me pier­do en lon­tanan­za
mas no me puedo res­ig­nar.
¡Ah
¡qué triste es recor­dar
después de tan­to amar,
esa dicha que pasó…
Flor de una ilusión
nues­tra pasión se mar­chitó.
¡Ah
¡olvi­da mi des­dén,
retor­na dulce bien,
a nue­stro amor,
y volverá a flo­re­cer
nue­stro quer­er
como aque­l­la flor.
En nue­stro cuar­to tibio y rosa
todo quedó como otra vez
y en cada adorno, en cada cosa
te sigo vien­do como ayer.
Tu foto sobre la mesi­ta
que es cre­den­cial de mi dolor,
y aque­l­la hort­en­sia ya mar­chi­ta
que fue el can­tar de nue­stro amor.

Mario Melfi Letra : Mario Bat­tis­tel­la

Autres versions

Les versions françaises

Je pense vous sur­pren­dre en vous indi­quant que les deux pre­miers enreg­istrements de ce titre ont été chan­tés en français. En effet, Melfi et Bat­tis­tel­la étaient à Paris à l’époque. Mario Melfi a même fait l’essentiel de sa car­rière en France où il est mort en 1970. Le titre en français est Ressou­ve­nance, un terme aujourd’hui tombé en désué­tude…
C’est donc Mario Melfi qui ouvre le bal des ver­sions avec un enreg­istrement de 1934, chan­té, donc en français, par Mar­cel Véran et appelé donc Ressou­ve­nance et pas Remem­bran­za.

Ressou­ve­nance 1934 — Mario Melfi Chant Mar­cel Véran (en français). Paroles de Robert Cham­fleury et Hen­ry Lemarc­hand.

C’est le plus ancien enreg­istrement, de plus, réal­isé par l’auteur de la musique, Mario Melfi. En ce qui con­cerne les paroles en français, on se rend compte qu’elles sont proches de celles de Bat­tis­tel­la. On peut donc penser que Bat­tis­tel­la est bien l’auteur orig­i­nal, puisqu’il était à Paris et que Robert Cham­fleury et Hen­ry Lemarc­hand ont adap­té (avec plus de tal­ent que moi) les paroles en français. Vous pour­rez en trou­ver la tran­scrip­tion après le chapitre autres ver­sions.

Ressou­ve­nance 1934 — Auguste Jean Pesen­ti et son Orchestre Tan­go Chant Guy Berry (en français).

Mer­ci à mon col­lègue Michael Sat­tler qui m’a fourni une meilleure ver­sion de ce titre. Si c’est le sec­ond enreg­istrement, il sem­blerait que Guy Berry fut le pre­mier à chanter le titre.

Cou­ver­ture de la par­ti­tion de 1934. On voit que Berry a créé le tan­go et les paroliers sont unique­ment les deux français. On notera égale­ment que Melfi est crédité de son suc­cès de Poe­ma.
Ressou­ve­nance 1934-12-13 — Orlan­do et son orchestre Chant Jean Clé­ment (en français).
Remem­bran­za 1944 — Ramón Men­diz­a­bal. Remem­bran­za a été gravé sur la face B du disque, la face A étant réservée à Obses­sion.

Avec cet enreg­istrement, j’arrête la liste des ver­sions « français­es » (même si la dernière n’est pas chan­tée). Et je vous pro­pose main­tenant les ver­sions « Argen­tines ».

Les versions argentines

Remem­bran­za 1937-05-11 — Héc­tor Pala­cios con gui­tar­ras.

Après les ver­sions français­es avec orchestres, les gui­tares de Héc­tor Pala­cios ne font pas tout à fait le poids. Cepen­dant, ce titre est com­pat­i­ble avec ce type de ver­sion intime et si le résul­tat n’a rien à faire en milon­ga, il est plutôt agréable à écouter.

Remem­bran­za 1943-02-12 — Orques­ta Ricar­do Maler­ba con Orlan­do Med­i­na.

Une jolie ver­sion, dans le style de Maler­ba et Med­i­na qui a sa sonorité par­ti­c­ulière.

Remem­bran­za 1947-05-09 — Orques­ta Ricar­do Tan­turi con Osval­do Ribó.

Si les ver­sions précé­dentes avec orchestre, y com­pris les ver­sions français­es étaient har­monieuses, je trou­ve que celle-ci souf­fre d’un manque de cohérence entre la voix de Ribó et l’orchestre de Ricar­do Tan­turi. Le tal­ent des deux n’est pas en cause, Osval­do Ribó avec un orchestre plus présent aurait don­né une très belle ver­sion et inverse­ment.

Remem­bran­za 1948-09-08 — Orques­ta Alfre­do Gob­bi con Jorge Maciel.

La voix tra­vail­lée de Maciel n’a peut-être pas trou­vé l’orchestre idéal pour sa mise en valeur. On sent Gob­bi un peu réservé, là encore, le résul­tat ne me con­vînt pas totale­ment.

Remem­bran­za 1952-05-23 — Loren­zo Bar­bero y su orques­ta típi­ca con Car­los del Monte.

Encore une ver­sion qui ne va pas provo­quer des ondes d’enthousiasme. De plus, elle n’est pas des­tinée à la danse, mais c’est intéres­sant de temps à autre de présen­ter un de ces deux-cent d’orchestres qui ont œuvré à l’âge d’or et qui n’ont pas eu droit à la recon­nais­sance de la postérité.

Remem­bran­za 1954-12-28 — Orques­ta Alfre­do De Ange­lis con Car­los Dante.

On arrive dans des ver­sions un peu plus tra­vail­lées. On remar­quera l’introduction très par­ti­c­ulière de cette ver­sion de De Ange­lis.

Mais atten­dez la suite, les choses sérieuses com­men­cent.

Remem­bran­za 1956-07-04 — Orques­ta Osval­do Pugliese con Jorge Maciel. C’est notre tan­go du jour.

Les essais de voix plus tra­vail­lées enten­dus précédem­ment trou­vent un meilleur ter­rain avec l’orchestre de Pugliese. Le mariage de la voix de Jorge Maciel avec l’orchestre est bien plus abouti dans cette ver­sion que dans celle de Gob­bi, 8 ans plus tôt.

Remem­bran­za 1963 — Orques­ta Juan Canaro con Susy Lei­va.

J’aurais présen­té les choses à l’envers, Susy Lei­va accom­pa­g­née par l’orchestre de Juan Canaro. C’est une ver­sion à écouter, la voix de Susy Lei­va est expres­sive et a de l’émotion. Mais bon, revenons à nos piliers.

Remem­bran­zas 1964-09-25 — Orques­ta Juan D’Arienzo con Jorge Valdez.

Avec Jorge Valdez, D’Arienzo a un peu mis de côté le tan­go de danse pour suiv­re la mode de l’époque qui était plus radio­phonique ou télévi­suelle que dansante.
D’Arienzo inter­prète le titre dans ses con­certs, comme ici à Mon­te­v­ideo en 1968.

Remem­bran­zas 1968 — Orques­ta Juan D’Arienzo con Osval­do Ramos. Cet enreg­istrement a été réal­isé à Mon­te­v­ideo (Uruguay).

On revient avec Jorge Valdez qui gagne la palme du chanteur qui a le plus enreg­istré Remem­bran­za, encore une émis­sion de télévi­sion.

Jorge Valdez en Grandes Val­ores (une émis­sion des années 70).

Paroles de la version chantée en français par Guy Berry, Marcel Véran, Jean Clément et autres chanteurs français

Com­bi­en est longue une journée
Quand tu n’es pas auprès de moi.
Com­ment ai-je pu deux années
Vivre sans enten­dre ta voix ?
Je n’ai pour con­sol­er ma peine
Que les doux rêves du passé,
Car ni les jours ni les semaines
N’ont jamais pu les effac­er…
Ah !… Qu’il est trou­blant, chéri(e),
D’évoquer, comme on prie,
Ce bon­heur, hélas trop court.
Rien n’a pu ternir
Le sou­venir de ces beaux jours.
Ah !… Par­donne à ma folie.
Reviens je t’en sup­plie
À notre amour.
Rien ne pour­ra me gris­er
Que tes bais­ers,
Comme aux anciens jours.
Dans notre cham­bre tiède et rose,
Tout est resté comme autre­fois.
Et chaque objet et chaque chose
Ne me sem­ble atten­dre que toi.
Ton por­trait sur la chem­inée
Sem­ble sourire à mon espoir.
Dans un livre, une fleur fanée
Rap­pelle nos ser­ments d’un soir…

Mario Melfi Letra : Mario Bat­tis­tel­la (adap­té en français par Robert Cham­fleury et Hen­ry Lemarc­hand)

Remembranza et Poema unis dans une tanda idéale

Nous avons vu en début d’article qu’il n’y avait pas d’enregistrement com­pat­i­ble de ces deux titres à l’âge d’or du tan­go. C’est une grande frus­tra­tion pour les DJ et sans doute les danseurs.
En fait, ce n’est pas tout à fait vrai, car les Pesen­ti ont enreg­istré Poe­ma et Ressou­ve­nance, mais ce ne sont sans doute pas des ver­sions suff­isantes pour les danseurs avancés. Je vous laisse en juger.

Poe­ma 1933 – Orques­ta Típi­ca Auguste Jean Pesen­ti du Col­iséum de Paris con Nena Sainz.
Ressou­ve­nance 1934 — Auguste Jean Pesen­ti et son Orchestre Tan­go Chant Guy Berry (en français).
Poe­ma 1937 – René Pesen­ti et son Orchestre de Tan­go con Alber­to.

Je rajoute cette ver­sion de Poe­ma par le frère de Auguste Jean, René Pesen­ti. Elle est com­pat­i­ble et présente l’avantage d’être chan­tée par un homme (Alber­to), ce qui peut être préféré par cer­tains qui n’aiment pas trop les mélanges dans une tan­da.

Si vous avez estimé que ces ver­sions n’étaient pas à la hau­teur, il nous faut chercher ailleurs. Je pense que l’orchestre qui va nous don­ner ce plaisir est la Roman­ti­ca Milonguera. Il a enreg­istré les deux titres dans des ver­sions com­pat­i­bles et de belle qual­ité, presque équiv­a­lentes à la ver­sion de Canaro et Mai­da.
Je vous présente ces deux enreg­istrements en vidéo. Une belle façon de ter­min­er cette anec­dote du jour, non ?

Orques­ta Roman­ti­ca Milonguera — Poe­ma
Orques­ta Roman­ti­ca Milonguera — Remem­bran­za

Mer­ci à la Roman­ti­ca Milonguera et à demain, les amis !

Mañanitas de Montmartre 1928-02-13 (Tango) — Orquesta Francisco Canaro

Lucio Demare (Letra : Agustín Irusta; Roberto Fugazot)

Mis mañan­i­tas de Mont­martre tan queri­das
son para mí un delirio y una gran pasión.

Le tan­go du jour par­le des aubes de Mont­martre (Paris, France).
Le tan­go est né à Paris…
Par­don, sans Paris, le tan­go ne serait pas ce qu’il a été/est. C’est dans cette ville qu’il a acquis ses let­tres de noblesse et qu’il a pu revenir en Argen­tine et devenir ce que l’on sait. Si vous ne le savez pas, regardez mon arti­cle sur l’âge d’or du tan­go.

Plusieurs cen­taines de tan­gos font référence à la France et à Paris, mais aus­si aux grisettes, ces jeunes Français­es qui à l’in­star de Madame Yvonne quit­taient la France pour le “rêve” argentin (voir par exem­ple Bajo el cono azul).
Canaro qui a fait à divers­es repris­es le voy­age à Paris a sans doute été sen­si­ble à cette com­po­si­tion de Demare qui devait égale­ment lui évo­quer les paysages de la Butte Mont­martre.

Extrait musical

Mañan­i­tas de Mont­martre 1928-02-13 — Fran­cis­co Canaro

L’archive sonore présen­tée ici, l’est à titre d’ex­em­ple didac­tique. La qual­ité sonore est réduite à cause de la plate­forme de dif­fu­sion qui n’ac­cepte pas les fichiers que j’u­tilise en milon­ga et qui sont env­i­ron 50 fois plus gros et de bien meilleure qual­ité. Je pense toute­fois que cet extrait vous per­me­t­tra de décou­vrir le titre en atten­dant que vous le trou­viez dans une qual­ité audio­phile.

Paroles

Las gris­es mañan­i­tas de Mont­martre,
donde ilu­so der­roché mi juven­tud,
serán eter­nas en mi triste vida,
porque las recuer­do para mi inqui­etud.
Al igual que un amor cica­triza­do
e imborrable en un tier­no corazón,
mis mañan­i­tas de Mont­martre tan queri­das
son para mí un delirio y una gran pasión.

Pero sos, mujer,
pobre insen­sa­ta que en el mun­do tri­un­fás;
la frágil bar­ca de tu vida quizás
naufra­gará porque el timón de tu esper­an­za
se que­brará en la mar,
y humil­la­da ya,
mis mañan­i­tas de Mont­martre verán
la fría nieve del des­ti­no caer
sobre tu almi­ta acon­go­ja­da
destruyen­do aque­l­los sueños
que for­jaste con afán.

Nue­va­mente volverás a ser aque­l­la
que pasea­ba exen­ta de pudor
por esas calles en que todas las mujeres
pecado­ras, guard­a­ban su dolor.
Y en las tinieblas de tu pobre vida,
por ingra­ta nun­ca más encon­trarás
quien te devuel­va con un beso de car­iño
la luz de tu esper­an­za, que se apa­ga ya.

Lucio Demare Letra : Agustín Irus­ta; Rober­to Fuga­zot

Traduction des paroles

Les petits matins gris de Mont­martre, où j’ai insou­ci­amment gaspillé ma jeunesse, seront éter­nels dans ma triste vie, parce que je m’en sou­viens par mon inquié­tude.
Comme un amour cica­trisé et indélé­bile dans un cœur ten­dre, mes petits matins de Mont­martre tant chéris sont pour moi un délire et une grande pas­sion.
Mais tu es, femme, une pau­vre insen­sée, qui tri­om­phe dans le monde ;
La frêle bar­que de ta vie fera peut-être naufrage parce que le gou­ver­nail de ton espoir se bris­era en mer, et, déjà humil­iée, mes petits matins de Mont­martre ver­ront la neige froide du des­tin tomber sur ta petite âme angois­sée, détru­isant ces rêves que tu t’es forgés avec empresse­ment.
Une fois de plus, tu rede­vien­dras celle qui a marché sans honte dans ces rues où toutes les femmes pécher­ess­es gar­daient leur douleur.
Et dans les ténèbres de ta pau­vre vie, pour être ingrate, plus jamais tu ne trou­veras quelqu’un pour te ren­dre avec un bais­er d’af­fec­tion la lumière de l’espoir qui s’est déjà éteinte.

Mañan­i­tas De Mont­martre — Cou­ver­ture de la revue La Can­ción Mod­er­na du 16 juil­let 1928.

Autres enregistrements

Ce titre n’a pas été beau­coup enreg­istré, mais on trou­ve quelques ver­sions intéres­santes :

Mañan­i­tas de Mont­martre (Mañani­ta de Mont­martre) 1928 – Lucio Demare y su Orques­ta Típi­ca Argenti­na.

Superbe ver­sion. Elle est générale­ment attribuée au Trío Argenti­no, Agustín Irus­ta (ténor), Rober­to Fuga­zot (ténor) et Lucio Demare (pianiste), mais comme vous pou­vez l’entendre, c’est une ver­sion instru­men­tale et il me sem­ble qu’il faut donc l’attribuer à l’Orquesta Típi­ca Argenti­na, celui qui a tra­vail­lé en Espagne (Notam­ment à Barcelone de 1928 à 1935) et dont le noy­au était effec­tive­ment le trio des deux chanteurs et du pianiste envoyé par Canaro pour dif­fuser la musique argen­tine en Espagne.

Mañan­i­tas de Mont­martre 1928-02-13 — Orques­ta Fran­cis­co Canaro. C’est notre tan­go du jour.
Mañan­i­tas de Mont­martre 1930 — Lucio Demare (piano).

Ver­sion instru­men­tale par le com­pos­i­teur.

Mañan­i­tas de Mont­martre 1930 — Agustín Irus­ta accomp. Lucio Demare (piano).

Agustín Irus­ta est accom­pa­g­né au piano par Lucio Demare pour cet autre enreg­istrement. C’est le dernier de la série enreg­istrée par Demare en Espagne. On dirait une ver­sion enreg­istrée de façon ama­teur.

No nos ver­e­mos más – Mañan­i­tas de Mont­martre 1952-06-18 — Lucio Demare (piano).

Lucio Demare encore au piano avec « No nos ver­e­mos más » la valse que nous avons présen­tée le 11 févri­er dans le cadre des Anec­do­tas de Tan­go

Mañan­i­tas de Mont­martre 1968-07-30 — Lucio Demare (piano).

Tou­jours Lucio Demare et encore au piano.

Mañan­i­tas de Mont­martre 1970-04-14 — Orques­ta Aníbal Troi­lo.
Mañan­i­tas de Mont­martre 1972-08-18 — Orques­ta Aníbal Troi­lo arr. de Raúl Garel­lo.

Cet enreg­istrement a été effec­tué lors d’un con­cert organ­isé par la SADAIC (la SACEM argen­tine). On recon­naî­tra l’ orches­tra­tion et les arrange­ments effec­tués par Raúl Garel­lo qui ont assez pro­fondé­ment mod­i­fié le car­ac­tère de l’œuvre.

La ver­sion de Canaro est rel­a­tive­ment archaïque, de style canyengue, mais c’est la seule qui peut se prêter à la danse.

Lucio Demare est un pianiste et un des rares com­pos­i­teurs à avoir enreg­istré beau­coup de tan­gos au piano. Ce pianiste égaré dans les rues sous l’aube pâle de Mont­martre est sans aucun doute Lucio Demare. Il joue du piano debout…