Alberto Mastra
L’exode rural vers les grandes villes est un phénomène qui a aussi eu lieu en Argentine et en Uruguay. Notre milonga du jour est l’histoire d’un petit vendeur ambulant qui a quitté sa campagne uruguayenne pour vendre des colifichets aux belles femmes de Buenos Aires.
Pedro Laurenz et Alberto Podestá nous évoquent cette vie à travers la milonga presque autobiographique écrite par Alberto Mastra, qu’Anibal Troilo surnommait « Mastrita ». Extrait musical

Paroles
Yo soy el criollito del viejo corral
El que en 1900 se supo embarcar
De Montevideo que los orientales
Llamaban entonces “la banda oriental”Después de una noche llegué a Buenos Aires
Sin más equipaje que mi cornetín
Sin otra fortuna que algunos reales
Y una tonadita que decía asíTarí, tarí, este toque es la seña
Tarí, tarí, del criollito oriental
Tarí, tarí, para que las porteñas
Tarí, tarí, me vengan a comprarTarí, tarí, para que las porteñas
Tarí, tarí, me vengan a comprarTarí, tarí, escuchame porteña
Tarí, tarí, quiero hacerte acordar
Tarí, tarí, que este toque es la seña
Tarí, tarí, del criollito oriental
Alberto Mastra
Traduction libre
Je suis le petit criollo de l’ancien corral (ceci évoque ses origines rurales, plus qu’un lieu précis), celui qui, en 1900, savait partir de Montevideo que les Orientaux appelaient alors « la frange de l’est ». (Au sens propre, en 1900, on ne parlait plus de bande orientale pour l’Uruguay).
Après une nuit, je suis arrivé à Buenos Aires, sans autre bagage que mon cornet (le cornet à bouquin était utilisé par les vendeurs ambulants pour annoncer leur passage. Ce passage conte aussi la vie de l’auteur, puisqu’à 17 ans, Alberto Mastra traversa le Rio de la Plata pour venir à Buenos Aires, non pas avec un cornet, mais avec sa guitare), sans autre fortune que quelques reals (le réal, souvenir de l’occupation brésilienne a fait la place au peso dans les années 1830. Cet autre indice tendrait également à placer cette histoire, plus dans la première partie du XIXe siècle qu’en 1900) et un petit air qui disait ainsi :
Tarí, tarí, du criollo oriental (d’Uruguay)
Tarí, tarí, de sorte que les porteñas (femmes de Buenos Aires)
Tarí, Tarí, viennent m’acheter
Tarí, tarí, de sorte que les porteñas
Tarí, Tarí, viennent m’acheter
Tarí, tarí, écoute-moi porteña
Tari, Tari, je veux te faire souvenir
Tarí, tarí, que cet air est le signal
Tarí, tarí, du criollo oriental
Alberto Mastra

Alberto Mastra de son nom complet Alberto Mastrascusa Ilario, Ilario étant le nom de sa mère. Il est né et mort à Montevideo, respectivement le 9 novembre 1909 et le 10 avril 1976.
Les membres de sa famille d’origine italienne travaillaient principalement comme cordonniers, ce qui vous rappellera les origines de Pugliese (voir l’anecdote sur Recuerdo).
Alberto Mastra a deux caractéristiques physiques, sa petite taille qui le fera appeler Mastrita par Troilo et, comme on peut le voir sur la photo du centre, il était gaucher. Cependant, contrairement à la plupart des guitaristes gauchers, il conservait l’ordre des cordes de sa guitare. C’est-à-dire que le « mi-grave » se trouvait en bas au lieu d’être en haut. Cela lui donnait un jeu particulier, car le bourdon n’était pas effectué avec le pouce.
Son quartier de naissance est relativement central et a perdu depuis la fin du XIXe son caractère semi-rural. Donc pas d’enfance dans un corral comme le héros de la milonga du jour. Il est en effet né dans le quartier de la Aguada qui disposait de fontaines et de puits où allaient s’approvisionner les aguateros (vendeurs d’eau). Sa maison natale était située au 125 de la rue “Yi” (Le nom Yi est un peu intrigant. C’est celui d’une rivière qui coule d’est en ouest, depuis le Cerro Chato jusqu’au Río Negro et qui sert de frontière aux départements de Flores et Durazno). Pour être précis, la partie de la rue Yi où est né Mastra s’appelle désormais Carlos Quijano (du nom d’un journaliste et politique uruguayen mort en 1984).
Ses chansons et ses poèmes partiellement autobiographiques font généralement référence à une période plus ancienne, au 19e siècle, exprimant une notable nostalgie.
Cependant, ils donnent quelques clefs sur sa vie. Dans miriñaque (crinoline) il mentionne en 1910 le chanteur Pepo (José Mayuri) qui était aussi vendeur ambulant et dont la voix était semble-t-il exceptionnelle. Malheureusement, il ne semble pas y avoir d’enregistrement de cet artiste décédé en 1924.

Le héros de notre milonga du jour, comme Pepo était un vendeur ambulant.
Les vendeurs ambulants

Ces vendeurs, tout comme aujourd’hui, déambulaient dans les rues des villes, à la recherche de clients. J’ai déjà évoqué le père de Niño bien qui était vendeur de fainás (galettes à base de farine de pois chiche que l’on trouve toujours aujourd’hui dans les pizzerias portègnes).
À défaut de cornet à bouquin, ces vendeurs avaient leur voix et les « cris » permettaient d’attirer l’attention des futurs clients. Dans cette vidéo, vous pouvez voir certains de ces métiers et les cris associés (pregoneros).
Cette vidéo est d’autant plus intéressante qu’elle évoque la période coloniale, elle à laquelle semble se référer Mastra pour ses œuvres.
Ses compositions
Mastra aurait créé une centaine d’œuvres. Il semblerait qu’un tiers environ nous soit parvenu. Voici une liste établie à partir de l’excellent mémoire Mastrita, el que siempre vuelve de Susana Ibarburu (2023–08).
- Abran cancha 1934 — Alberto Mastra (MyL) – Milonga
- Aguantate Casimiro 1957 — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- Así fui yo 1957 — Alberto Mastra (MyL) – Milonga
- Ave María 1948 — Alberto Mastra (MyL) — Bolero
- Bonjour mama 1952 — Alberto Mastra y Josefina Barroso Letra: Alberto Mastra — Canción
- Canción de mayo 1970 (SADAIC) — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- Candombe federal 1933 — Alberto Mastra (MyL) — Candombe
- Con permiso 1942 — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- Cuando mi madre era niña 1942 — Alberto Mastra (MyL) — Canción
- Después del gris 1970 (SADAIC) — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- El canarito ciego 1938 — Alberto Mastra (MyL) — Bolero
- El criollito oriental 1940 — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- El peluquero 1959 — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- El viaje del negro 1936 — Alberto Mastra (MyL) — Canción
- Eloína 1949 — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- Fatalmente nada 1966 — Manuel Sucher Letra: Alberto Mastra — Tango
- Harina amarga 1956 – Alberto Mastra y Mario Núnez Letra: Alberto Mastra — Tango
- La fulana 1955 — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- La trilla 1945 — Alberto Mastra (MyL) — Canción campera
- Luna morena — Alberto Mastra (MyL) — Candombe
- Maldonado 1939 — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- Mi viejo el remendón 1955 — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- Milonga arrabalera 1931 — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- Miriñaque 1947 — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- No la quiero más 1951 — Alberto Mastra (MyL) — Bolero
- Otra aurora 1976 (SADAIC) — Ricardo Dubcovsky Naital Letra: Alberto Mastra — Vals
- Pobre viejo — Alberto Mastra (MyL) — Huella
- Potrerito 1950 — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- Se va la carreta 1937 — Alberto Mastra (MyL) — Canción (“fantasía criolla
- Señora Montevideo 1970 (SADAIC) — Alberto Mastra (MyL) — Milonga
- Solo un hombre — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- Un tango para Esthercita 1953 — Alberto Mastra (MyL) — Tango
- Una canción para mi pueblo 1945 — Alberto Mastra (MyL) — Canción
- Una pobre melodía — Alberto Mastra (MyL) — Canción
- Zanjones 1938 — Alberto Mastra (MyL) – Milonga
Alberto Mastra guitariste
Vous avez écouté ci-dessus, quatre de ses interprétations de ses propres œuvres. En effet, Mastra chantait très majoritairement ses créations, mais il a également enregistré d’autres titres, comme sur ce disque de 1958 :

Le tango mis en bouteille
Une maladie du foie a contraint Mastra à rester alité pendant une longue période durant l’été 1959. Sa petite-fille, âgée de cinq ans à l’époque, lui avait demandé un jouet et, lors de sa première sortie, Mastra fut émerveillé par un voilier dans une bouteille vue dans une vitrine. Il décida de fabriquer lui-même le cadeau pour la fillette et cela fut le début de sa nouvelle activité, la réalisation de saynètes mises en bouteille.

Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai proposé cette photo de couverture qui représente un petit vendeur face à des portègnes, le tout dans une bouteille…

Pour en savoir plus sur Mastra
Une vidéo très intéressante par Ignacio Varchausky. Je l’ai découverte une fois que j’avais terminé d’écrire cette anecdote. Il y a aura donc un peu de redite entre les deux, mais la répétition est aussi un acte pédagogique et le talent d’Ignacio vous fera sans doute mieux passer le message.
- Ensayo de Alberto Mastra; González, Ramón; Montevideo : Tanguedia; 2013 (Livre)
- https://arteotroenuruguay.blogspot.com/2015/01/tangos-embotellados-la-faceta-naif-de.html (sur les bouteilles).
- Pour terminer en musique, une des compositions les plus célèbres de Mastra, Miriñaque¸ par Gabriela Morgare.
À bientôt les amis ! Écoutez mon cornet qui vous annonce que je viens vous faire danser.

