Francisco Canaro et Ivo Pelay
Il est impossible de ne pas avoir le cœur rongé en croisant ces maisons anciennes affublées d’une pancarte annonçant leur destruction prochaine. Buenos Aires semble ne pas se soucier du passé et, à défaut d’élever son âme, cherche à élever ses murs, même si c’est au prix de la perte de sa personnalité. Comme Ivo Pelay, on ne peut que regretter la perte de ces merveilles à dimension humaine qui s’effacent humblement devant des tours prétentieuses et insensibles.
Cette anecdote étant écrite un 2 janvier, dans cette période où les résolutions de Nouvel An n’ont pas encore été abandonnées, j’ai choisi une version moins connue et plus récente, enregistrée le 2 janvier 1957. Comme d’habitude, vous trouverez d’autres versions, notamment celles de Canaro(s) dont la plus connue, enregistrée avec Roberto Maida, 22 ans avant celle du jour, mais aussi d’autres, plus récentes, et qui peuvent exprimer la douleur de la perte de toutes ces merveilles architecturales, sacrifiées sur l’autel de la modernité.
Extrait musical

Vous avez sans doute dans l’oreille des enregistrements plus anciens de ce thème. Celui-ci est manifestement une version chanson. En 1957, les vieilles maisons laissaient la place à de nouveaux immeubles et les vieux tangos laissaient la place à de nouvelles musiques, comme le rock. Les orchestres se tournaient donc vers des versions à écouter à la radio, plus que vers des versions de bal.
Il se peut que la voix de Rolón, associée avec les enregistrements de Canaro pendant seulement trois années (1955 à 1957) vous chatouille l’oreille, car elle n’a pas eu le temps de creuser un sillon aussi profond que celle de Roberto Maida, qui créa le titre en 1935.
Voyez‑y une marque du temps qui passe, les nouvelles voix remplacent les anciennes, tout comme les maisons s’effacent devant les nouvelles constructions.
Tout comme l’architecture moderne sait susciter des émotions, l’enregistrement de 1957 n’est pas dénué d’intérêt, sauf peut-être pour les danseurs…
Le début est extrêmement lié dans les quinze premières secondes avant de devenir très marqué, ce qui crée un contraste, comme celui des anciennes maisons avec leurs remplacements.
La voix de Rolón s’élance dès 43 secondes, bien plus tôt que dans la version de Maida. Rolón met de l’émotion dans sa voix, et cela est sans doute au détriment de la musique qui se cantonne dans l’accompagnement. Tout du moins jusqu’à la dernière minute où elle prend le dessus avec le bandonéon de Minotto Di Cicco. Rolón, ne revient que pour faire disparaître le souvenir des maisons.
Au sujet de Minotto, rappelons que ce bandonéoniste uruguayen, comme Canaro avait deux frères, Ernesto, également bandonéoniste et que nous pouvons entendre dans cet enregistrement, de façon plus discrète, et Fioravanti, pianiste. Celui-ci a eu une carrière plus secondaire que celle de ses ainés et s’il est intervenu un temps dans l’orchestre de Minotto, ce n’est pas le cas dans celui de Canaro, où le pianiste, est Oscar Sabino, qui a succédé à Mariano Mores, lui-même remplaçant de Luis Riccardi, le compagnon de la première heure de Canaro, encore plus fidèle que les bandonéonistes Di Cicco, qui se sont alternés dans l’orchestre de Canaro.
Paroles
¿Quién vivió,
quién vivió en estas casas de ayer?
¡Viejas casas que el tiempo bronceó!
Patios viejos, color de humedad,
con leyendas de noches de amor…
Platinados de luna los vi
y brillantes con oro de sol…
Y hoy, sumisos, los veo esperar
la sentencia que marca el avión…
Y allá van, sin rencor,
cómo va al matadero la res
¡sin que nadie le diga un adiós!Se van, se van…
Las casas viejas queridas.
demás están…
Han terminado sus vidas.
¡Llegó el motor y su roncar
ordena y hay que salir!
El tiempo cruel con su buril
carcome y hay que morir…
Se van, se van…
¡Llevando a cuestas su cruz!
¡Como las sombras se alejan
y esfuman ante la luz!El amor…
El amor coronado de luz,
esos patios también conoció
Sus paredes guardaron la fe
y el secreto sagrado de dos.
Las caricias vivieron aquí…
¡Los suspiros cantaron pasión!…
¿Dónde fueron los besos de ayer?
¿Dónde están las palabras de amor?
¿Dónde están ella y él?
¡Como todo, pasaron, igual que estas casas
que no han de volver!…
Francisco Canaro Letra: Ivo Pelay
Traduction libre
Qui vivait, qui vivait dans ces maisons d’hier ?
De vieilles maisons que le temps a patinées (bronzées) !
De vieux patios, couleur d’humidité, avec des légendes de nuits d’amour…
Je les ai vues argentées de lune et brillantes d’or du soleil…
Et aujourd’hui, soumises, je les vois attendre la sentence que prononce l’avion…
Et les voilà parties, sans rancune, comme le bœuf va à l’abattoir,
sans que personne ne lui dise au revoir !
Elles partent, elles partent…
Les vieilles maisons adorées. Elles sont de trop… Elles terminent leurs vies.
Le moteur est arrivé, son ronflement commande et il faut partir !
Le temps cruel avec son burin ronge et il faut mourir…
Elles partent, elles partent…
Portant leur croix sur le dos !
Comme les ombres s’éloignent et disparaissent devant la lumière !
L’amour… l’amour couronné de lumière, il connaissait aussi ces patios. Ses murs gardaient la foi et le secret sacré de deux.
Les caresses vivaient ici…
Les soupirs chantaient la passion…
Où sont les baisers d’hier ?
Où sont les mots d’amour ?
Où sont, elle et lui ?
Comme tout le reste, ils sont passés, tout comme ces maisons qui ne reviendront pas…
Autres versions
Bien sûr, j’imagine que c’est la version que vous attendiez. Celle qui résiste à la pioche des démolisseurs et qui est encore empreinte des pas lourds du canyengue.
Le titre alterne des passages marqués aux pas lourds avec des vagues plus légères des violons, jusqu’à ce qu’à 1:34, Maida lance de sa voix chaude les paroles d’Ivo Pelay, et cela pendant moins d’une minute et le bandonéon, comme dans notre tango du jour. Cette fois, c’est Ciriaco Ortiz qui déroule le motif. On notera que Ernesto Di Cicco fait également partie de l’orchestre pendant cette éclipse de son petit frère, Minotto qui intervenait dans le Quinteto Don Pancho du même Canaro…
Selon sa coutume, Canaro a enregistré à quelques jours d’intervalle, une version à écouter, celle avec Maida étant destiné à la danse. Le début est très différent. Il s’agit clairement du lancement d’une chanson. D’ailleurs, Charlo intervient tout de suite, d’une voix chargée d’émotion. Ada n’intervient qu’à 1:50 en Duo avec Charlo. On notera d’ailleurs le montage peu esthétique réalisé avec les moyens du bord à l’époque. Faut-il en conclure que l’orchestre a eu du mal à effectuer la transition entre Charlo et le duo et que l’on s’est résolu à combiner deux prises différentes ? Le duo n’est pas désagréable, mais je ne le trouve pas aussi réussi que d’autres. Les passages les plus intéressants me semblent être quand la voix d’Ada s’échappe et s’envole, comme à 2:50 dans les dialogues avec Charlo.
Est-ce que Canaro était de mon avis ? Ce qui est sûr est qu’il ne renouvèlera l’expérience de ce duo qu’une fois, le mois suivant, et cette fois en généralisant le procédé du dialogue. C’était dans “No hay amor para mí, sin tu amor” 1935-09-20, une jolie valse lente, presque à trois voix avec un violon chanteur. On notera que sur le disque il est mentionné « Fox-Trot » et que les auteurs sont Canaro et Pelay, les mêmes que pour notre tango du jour.
Voici un autre enregistrement par le duo Ada Falcón et Charlo. Une association, à mon avis, mieux réussie, par le parti pris de dialogue, plus que de duo, les voix ne s’assemblant pas si bien.
Pour terminer d’étudier ce point, voici un dernier exemple, Besos de miel, un enregistrement antérieur aux deux précédents.
Ce fox-trot, plus typique que le précédent, selon moi, est le troisième exemple d’enregistrement de Charlo et Ada.
De l’autre côté de l’Atlantique, en France, le tango continue à susciter l’enthousiasme, comme en témoigne cet enregistrement du petit frère de Francisco avec Luis Scalón, originaire de La Plata, mais qui passa l’essentiel de sa carrière en France. Le résultat n’est pas vilain, mais manque peut-être un peu de brillant.
Ce duo de chanteurs s’est fait une spécialité de chanter à la dixième (octave plus tierce). Mettons cette version au rang des curiosités…
Une version chantée destinée à l’écoute et pas à la danse par le chanteur chilien Nino Lardi. Cet enregistrement est le deuxième de la face A d’un disque daté de 1973, mais je pense que l’enregistrement est nettement antérieur. Malheureusement, les renseignements sur Nino Lardi sont très lacunaires et seuls les milieux cinéphiles semblent en avoir gardé le souvenir avec notamment le film El Idolo de 1952. https://www.cclm.cl/cineteca-online/el-idolo/
Nino Lardi y joue un rôle secondaire… Le réalisateur de ce film est Pierre Chenal, né à Bruxelles, Belgique, mais qui a fait sa carrière en France, avec deux parenthèses, un exode en Argentine pour éviter le régime nazi (il était juif), puis un séjour au Chili où il tourna El Idolo à Viña del Mar (Chili).
L’orchestre du bandonéoniste Armando Pontier accompagne avec des sonorités modernes le « Polonais », Roberto Goyeneche. Cette version par la musique appartient à une certaine modernité. Est-ce que la voix de Goyeneche évoque les vieilles maisons et la musique le monde moderne qui les ronge ? Un mélange étonnant qui fait de cette version une composition très intéressante, pour l’écoute, bien sûr.
J’adore Nelly Omar et cette version ne me fera pas changer d’avis. On notera le lancement théâtral du thème, puis la magie de la voix de Nelly lance l’évocation des vieilles maisons que s’en vont s’en vont (« se van se van »). Une belle version pour l’écoute dans une maison vieille, ou dans un immeuble tout neuf…
Curieusement, le thème semble avoir attiré des orchestrations originales. Omar Romano est un chanteur uruguayen (originaire de Paysandú) et Los Del Altillo est un groupe traditionnel du même pays. Le résultat est une version « folklorique ». Une curiosité, donc.
Ce chanteur colombien a également interprété ce thème. Nous terminerons par lui, mais je sens que vous avez l’irrésistible envie de réécouter la version la plus célèbre, celle de Francisco Canaro et Roberto Maida. Je vous laisse donc faire preuve de nostalgie et souhaite que l’an neuf voie se préserver de nombreuses anciennes maisons chargées d’histoire, y compris dans ma ville folle de Buenos Aires.
Ils ont détruit la maison de Pichuco
Lorsque j’ai publié cette anecdote est apparu un élément de « trending » rappelant l’anecdote que j’avais écrit sur la démolition de la maison de Anibal Troilo. Je ne sais pas très bien comment j’ai activé cette fonctionnalité sur le site, mais, pour une fois, cet appel à consulter un autre article tombe vraiment bien…
Ils ont détruit la maison de Pichuco !


