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A Manos Brujas

A Manos Brujas, Trio Yumba

Norberto Horacio Ramos, Pastor Cores y Víctor Osvaldo Monteleone

Notre musique du jour est un peu par­ti­c­ulière. Elle a été com­posée en hom­mage à Rodol­fo Bia­gi. Elle s’appelle A Manos Bru­jas et est dédi­cacée à Rodol­fo Bia­gi, dont c’était le surnom. Nous allons donc nous intéress­er à ce surnom, à Bia­gi, au Trio Yum­ba et… au Fox-trot. Ce par­cours nous per­me­t­tra de met­tre à jour une arnaque. Com­mençons l’enquête…

Le trio Yumba et le trio Don Rodolfo, une arnaque pour les fans de Biagi

Ce trio éphémère s’est dédié à hon­or­er Rodol­fo Bia­gi, mort peu avant cet enreg­istrement, le 24 sep­tem­bre 1969. On lui doit deux dis­ques nom­més, Hugo Duval can­ta sus exi­tos con Rodol­fo Biag­gi (avec deux « G »).

Le trio a été con­sti­tué par le pianiste Nor­ber­to Ramos et le ban­donéon­iste Pas­tor Cores, asso­ciés au chanteur Hugo Duval, qui fut un des chanteurs de Bia­gi.

À la con­tre­basse se sont relayés deux frères Mon­teleone, Víc­tor Osval­do pour le disque 1 (trio Yum­ba) et son grand frère, Mario pour le disque 2 (Trio Don Rodol­fo).

Sur les dis­ques, les noms du trio sont passés sous silence. Cette supercherie a sans doute fait croire à beau­coup d’acheteurs qu’ils achetaient un disque inédit de Rodol­fo Bia­gi. En effet, celui-ci a cessé d’enregistrer en 1962 si on excepte quelques titres en 1963 et 1964 (dont la plu­part sont des enreg­istrements d’émissions de radio, peu écouta­bles selon les critères actuels).

En 1970, quelques mois après la mort de Bia­gi et pour l’anniversaire de sa nais­sance (14 mars 1906), ces dis­ques étaient donc des­tinés à faire sen­sa­tion (gag­n­er de l’argent). Les fans orphe­lins pou­vaient retrou­ver leur chef d’orchestre adoré. Enfin, ils pou­vaient le penser, même si ce n’était finale­ment pas du tout le cas.

Un autre élé­ment à charge pour l’éditeur et ce trio est leur dénom­i­na­tion, Trio Yum­ba et Don Rodol­fo. Ces élé­ments fer­ont sans doute penser immé­di­ate­ment à Pugliese, auteur de la Yum­ba et par­fois appelé Don Osval­do, même si San Pugliese est plus courant. Le terme de Don, en tous cas, est une façon de sug­gér­er que l’on par­le d’un grand artiste, une mar­que de respect que l’on peut tout à fait attribuer à Bia­gi.

On notera que l’on trou­ve par­fois la men­tion Don Pugliese, mais celle-ci est fau­tive, Don ne s’emploie qu’avec le prénom, voire le prénom suivi du nom, jamais avec le nom de famille.

Pour revenir à notre trio, on peut sans doute con­clure qu’ils ont fait un coup « mar­ket­ing » avec leur jeune mai­son d’édition, Magen­ta, en essayant de tromper à l’aide de nom­breux indices fal­si­fiés, comme nous allons le voir plus pré­cisé­ment sur les images des dis­ques (LP, puis CD).

Voici les éléments de la tromperie en image :

  • Hugo Duval. C’est le dernier chanteur à avoir enreg­istré avec Bia­gi (si on excepte 5 titres avec Car­los Alma­gro). Les acheteurs poten­tiels sont donc for­cé­ment attirés par ce nom, qui n’est d’ailleurs pas un men­songe, puisqu’il s’agit bien du Hugo Duval qui a tra­vail­lé avec Bia­gi.
  • La men­tion « chante ses suc­cès avec Rodol­fo Biag­gi » est un peu plus trompeuse. En effet, beau­coup de per­son­nes ne font pas atten­tion à l’orthographe par­ti­c­ulière avec deux G. Est-ce une erreur du con­cep­teur de la pochette, ou une volon­té délibérée de la jeune mai­son d’édition Magen­ta (fondée en 1967) ? À leur décharge, on trou­ve par­fois le vrai Bia­gi orthographié avec deux G comme nous le ver­rons ci-dessous.
  • Il y a des pho­tos de Bia­gi sur les deux dis­ques. Pourquoi ne pas met­tre une pho­to de Hugo Duval ? Sans doute pour ren­forcer l’illusion…
  • Le nom du trio Yum­ba n’est pas men­tion­né sur le disque 1 et celui du trio Don Rodol­fo, ne l’est pas plus pour le disque 2. Ils le seront dans cer­taines édi­tions postérieures.
Les deux disques sortis à la mort de Biagi, enregistrés par le Trio Yumba. On remarquera que l’on trouve la mention Hugo Duval et Rodolfo Biaggi (avec deux « G »), ce qui est sans doute destiné à faire accroire qu’il s’agit d’un disque posthume de Rodolfo Biagi avec un de ses chanteurs, Hugo Duval.
Les deux dis­ques sor­tis à la mort de Bia­gi, enreg­istrés par le Trio Yum­ba. On remar­quera que l’on trou­ve la men­tion Hugo Duval et Rodol­fo Biag­gi (avec deux « G »), ce qui est sans doute des­tiné à faire accroire qu’il s’agit d’un disque posthume de Rodol­fo Bia­gi avec un de ses chanteurs, Hugo Duval.

Sur cette autre édi­tion, ici du disque 2, la tromperie est tou­jours aus­si présente. Il est indiqué Don Rodol­fo, qui est le nom « arti­fi­ciel » du trio Ramos, Cores et Mon­teleone (Mario). Peut-être qu’il y a eu des remon­trances quant à l’utilisation du nom de Bia­gi, même avec deux G et que l’éditeur a pen­sé s’en sor­tir ain­si…

Une édition postérieure du disque 2. Le nom Biaggi a été supprimé, mais une photo de Biagi au piano le remplace avantageusement. Le nom du trio "Don Rodolfo" prolonge l'illusion pour ne pas dire, la tromperie. On notera que Biagi est écrit avec un seul G pour l’attribution de crédit de compositeur pour Campo afuera.
Une édi­tion postérieure du disque 2. Le nom Biag­gi a été sup­primé, mais une pho­to de Bia­gi au piano le rem­place avan­tageuse­ment. Le nom du trio “Don Rodol­fo” pro­longe l’il­lu­sion pour ne pas dire, la tromperie. On notera que Bia­gi est écrit avec un seul G pour l’attribution de crédit de com­pos­i­teur pour Cam­po afuera.

Les titres du disque 1

Face A

  • Como en un cuen­to — Vals can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Car­los Bahr
  • Oh mama mía — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Car­los Marín
  • Mag­dala — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Fran­cis­co Gor­rindo
  • Tan­go soñador — Tan­go — Manuel Oscar de la Fuente
  • Aun te que­da mi perdón — Tan­go can­ta­do — Nor­ber­to Ramos y Pas­tor Cores
  • Manos bru­jas — Tan­go — Nor­ber­to Hora­cio Ramos, Pas­tor Cores y Víc­tor Osval­do Mon­teleone. C’est notre tan­go du jour.

Face B

  • Mi pecado­ra — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente (MyL)
  • Humil­lación — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Car­los Bahr
  • Gól­go­ta — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Fran­cis­co Gor­rindo
  • Can­ción para un car­iño — Tan­go can­ta­do — Luis Mag­gi­o­lo Letra: Reinal­do Yiso
  • Indifer­en­cia — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Juan Car­los Thor­ry
  • El claveli­to — Tan­go can­ta­do — Ángel Cabral Letra: Reinal­do Yiso

Les titres du disque 2

Face A

  • Que­jas de ban­doneón — Tan­go — Juan de Dios Fil­ib­er­to
  • San­gre de mi san­gre — Tan­go can­ta­do — Reinal­do Yiso y Juan Manuel Mañue­co
  • Lágri­mas y son­risas — Vals — Pas­cual De Gul­lo Letra: Pas­cual De Gul­lo
  • Cam­po afuera — Milon­ga can­ta­da — Rodol­fo Bia­gi Letra: Home­ro Manzi
  • Cari­cias — Tan­go can­ta­do — Juan Martí Letra: Alfre­do Bigeschi
  • Baila­r­i­na de tan­go — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente Letra: Hora­cio San­guinet­ti

Face B

  • A la gran muñe­ca — Tan­go — Jesús Ven­tu­ra Letra: Miguel Osés
  • Soñe­mos — Tan­go can­ta­do — Rober­to Caló y Rober­to Rufi­no Reinal­do Yiso
  • Don Rodol­fo — Tan­go — Manuel Oscar de la Fuente
  • Sola­mente Dios y yo — Tan­go can­ta­do — Juan Anto­nio Migliore Manuel Rosas
  • Mi alon­dra — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente (MyL)
  • Mi vida en tus manos — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente (MyL)

On peut con­stater que ces titres ont été joués par Bia­gi pour la plu­part, saufs bien sûr, les morceaux écrits en hom­mage à Bia­gi, comme notre « Manos Bru­jas ».

Les dis­ques ont été réédités en CD selon exacte­ment la même organ­i­sa­tion (sauf bien sûr, la divi­sion par face A et B… Une pre­mière ver­sion reprend exacte­ment la mise en page des dis­ques LP que j’ai présen­tés en pre­mier, la sec­onde dont je repro­duis la cou­ver­ture ci-dessous ren­force la tromperie en met­tant des por­traits de Bia­gi encore plus recon­naiss­ables et en le met­tant même en fond de page, jouant du piano sur la réédi­tion, ce qui n’avait pas été fait pour l’édition orig­i­nale en LP et la pre­mière ver­sion en CD.

La couverture des deux CD est tout autant trompeuse que celle des disques LP. On peut penser qu'on achète un véritable enregistrement par Biagi.
La cou­ver­ture des deux CD est tout autant trompeuse que celle des dis­ques LP. On peut penser qu’on achète un véri­ta­ble enreg­istrement par Bia­gi.
Revers de deux éditions différentes en CD. À gauche, le revers du CD 1 dont la couverture est identique à la pochette du disque LP 1 présenté ci-dessus. Les titres y sont indiqués sans aucune précision. Sur les deux revers de droite, il y a le nom des compositeurs, mais toujours pas de mention du trio Yumba ou Don Rodolfo… On notera également, que les crédits de compositeur de Biagi y sont indiqués avec l’orthographe Biaggi, ce qui renforce encore le doute de l’acheteur qui pense encore plus fort que le Biaggi est juste une coquille et pas une tromperie. On remarque le crédit des trois auteurs Norberto Horacio Ramos, Pastor Cores et Víctor Osvaldo Monteleone.
Revers de deux édi­tions dif­férentes en CD. À gauche, le revers du CD 1 dont la cou­ver­ture est iden­tique à la pochette du disque LP 1 présen­té ci-dessus. Les titres y sont indiqués sans aucune pré­ci­sion. Sur les deux revers de droite, il y a le nom des com­pos­i­teurs, mais tou­jours pas de men­tion du trio Yum­ba ou Don Rodol­fo… On notera égale­ment, que les crédits de com­pos­i­teur de Bia­gi y sont indiqués avec l’orthographe Biag­gi, ce qui ren­force encore le doute de l’acheteur qui pense encore plus fort que le Biag­gi est juste une coquille et pas une tromperie. On remar­que le crédit des trois auteurs Nor­ber­to Hora­cio Ramos, Pas­tor Cores et Víc­tor Osval­do Mon­teleone.

Un piège pour les DJ

Cer­tains DJ ne sont pas atten­tifs à l’erreur d’orthographe ou s’imaginent que Don Rodol­fo est pour men­tion­ner Bia­gi lui-même. Ils croient de bonne foi pass­er un titre de Bia­gi, tout comme ils peu­vent pass­er Huracán par Laz­zari (enreg­istré en 1987, soit 11 ans après la mort de D’Arienzo) en pen­sant que c’est un titre des artistes évo­qués…

Atten­tion, ce piège peut en cacher en autre… En effet, il y a des enreg­istrements de Bia­gi réédités en dis­ques LP avec une erreur de nom (deux G).

Un disque de Rodolfo Biaggi avec une erreur sur son nom.
Un disque de Rodol­fo Biag­gi avec une erreur sur son nom.

Voilà qui peut donc per­dre quelques DJ peu atten­tifs. Heureuse­ment, à l’écoute, il est facile de faire la dif­férence. Bien plus que pour des enreg­istrements d’orchestres dans le style de D’Arienzo, comme Las Solis­tas de D’Arienzo, ce qui est dans ce cas logique, puisque les instru­men­tistes sont les mêmes que ceux de l’orchestre de D’Arienzo, con­traire­ment aux trios Yum­ba ou Don Rodol­fo, qui sont con­sti­tués d’étrangers à l’orchestre ini­tial, hormis, bien sûr, Duval, le chanteur.

Extrait musical

A Manos Bru­jas, Trio Yum­ba.

On notera que le titre est générale­ment asso­cié à Hugo Duval, alors que ce dernier n’y chante pas… encore un indice qui indique que l’on a cher­ché à faire oubli­er l’absence du maître récem­ment décédé.
Il est cer­tain que Nor­ber­to Ramos ne peut pas être com­paré à Rodol­fo Bia­gi. Le résul­tat est mignon, mais il me sem­ble peu prob­a­ble qu’un audi­teur atten­tif puisse penser qu’il écoute un enreg­istrement par le vrai Mano Bru­jas. Il faut recon­naitre à la décharge du trio que trois musi­ciens, c’est un peu juste pour se com­par­er à un orchestre typ­ique (2 à 3 ban­donéons et 3 à 4 vio­lons de plus…).

Pourquoi Manos Brujas ?

“Manos” = mains
“Bru­jas” = sor­cières

On imag­ine facile­ment, que les mains sor­cières, enchan­tées, peu­vent faire référence à sa vir­tu­osité de pianiste.
Lorsqu’il a été viré de l’orchestre de Juan D’Arienzo, car il com­mençait à pren­dre la vedette au directeur, Bia­gi s’est tourné vers la radio et notam­ment LR3 Radio Bel­gra­no.
Le directeur de la pub­lic­ité de Pal­mo­live, Juan Bautista Berg­erot, spon­sor du pro­gramme (« Té dan­zante Pal­mo­live del aire » qui y pas­sait les samedis de 16 h 30 à 20 h 00, l’a alors surnom­mé « Manos Bru­jas ». Ce surnom, plutôt flat­teur, lui est resté.

À gauche, un détail de la revue Sintonia en 1940 qui annonce le retour de Biagi (avec deux G...) en compagnie d'Ortiz dans les programmes de Radio Belgrano. Au centre et à droite, une affiche de 1947et une publicité dans la revue Radiolanda du 27 janvier 1951 annonçant le "Té danzante Palmolive del aire", le programme qui lui a valu le surnom de Manos Brujas.
À gauche, un détail de la revue Sin­to­nia en 1940 qui annonce le retour de Bia­gi (avec deux G…) en com­pag­nie d’Or­tiz dans les pro­grammes de Radio Bel­gra­no. Au cen­tre et à droite, une affiche de 1947et une pub­lic­ité dans la revue Radi­olan­da du 27 jan­vi­er 1951 annonçant le “Té dan­zante Pal­mo­live del aire”, le pro­gramme qui lui a valu le surnom de Manos Bru­jas.

Bia­gi s’est pris au jeu, car en ouver­ture de ses con­certs radio­phoniques, il jouait quelques notes d’un fox-trot de José María Aguilar juste­ment dénom­mé Manos bru­jas.
Mal­heureuse­ment, je n’ai pas trou­vé trace d’enregistrement de ce jin­gle. J’imagine qu’il doit s’agir de la par­tie finale qui se prête assez bien à une presta­tion vir­tu­ose pour en faire une bonne intro­duc­tion pour le con­cert. Pour cela, je vous pro­pose d’écouter quelques enreg­istrements de ce fameux Fox-Trot qu’interprétait Bia­gi.

Autres versions

Le tan­go A Manos Bru­jas est un hom­mage à Bia­gi, il n’a pas d’autre enreg­istrement à ma con­nais­sance.

Manos Bru­jas 1227 – Fox-Trot — José María Aguilar et Rafael Pagés.

Il s’agit prob­a­ble­ment du plus ancien enreg­istrement de ce Fox-trot et par son auteur.

Manos bru­jas 1928-07-23 — Fox-Trot — Car­los Gardel accom­pa­g­né des gui­taristes Guiller­mo Bar­bi­eri et José Ricar­do.
Manos bru­jas 1928-12-22 — Fox-Trot — Car­los Gardel accom­pa­g­né des gui­taristes Guiller­mo Bar­bi­eri et José Ricar­do auquel s’est adjoint le com­pos­i­teur, José María Aguilar.
Manos bru­jas 1929 – Fox-Trot — Alber­to Vila avec orchestre (prob­a­ble­ment de la Vic­tor).
Manos bru­jas 1930 — Fox-Trot — José Maria Aguilar.

Nou­v­el enreg­istrement par l’auteur qui démon­tre la vir­tu­osité de ce gui­tariste qui aura un des­tin con­trasté avec Gardel et qui sera un sur­vivant de l’accident d’avion où le fameux Toulou­sain trou­vera la mort.

Manos bru­jas 1944-10-25 — Fox-Trot — Orques­ta Enrique Rodríguez con Arman­do Moreno.

C’est sans doute une des ver­sions les plus con­nues et la fin assez vir­tu­ose peut don­ner une idée de ce à qui pou­vait ressem­bler le jin­gle de Bia­gi pour ses con­certs radio­phoniques, même s’il est prob­a­ble que ce soit le piano de Bia­gi, plus que le ban­donéon qui aurait été la vedette de de jin­gle..

Manos bru­jas 1949 — Fox-Trot — José Dames y sus Paisanos.
Manos bru­jas 1959 — Fox-Trot — Héc­tor Mau­ré con su con­jun­to, dirigé par Pas­cual Eli­ay.
A Manos Bru­jas 1970 – Tan­go — Trio Yum­ba. C’est notre tan­go du jour qui n’a donc rien à voir avec le fox-trot d’Aguilar.

Paroles du Fox-Trot (le tango est instrumental)

Entre tus manos nacaradas
yo fui un juguete del amor,
manos per­fec­tas embru­jadas
que sólo causaron dolor.
Bajo el hechizo de tus manos
sen­tí la dicha y el plac­er,
mis pobres ensueños vanos
que nun­ca pudieron ser.

Amor, amor,
car­iño cru­el
después que fiel
yo te adoré.
¡Amor, amor,
des­dén fatal
para mi mal
eso cau­so tu ingra­to amor!

Lle­vo en el alma la amar­gu­ra
que me per­sigue sin cesar,
una doliente mord­e­du­ra
que sólo causa pesar.
Libre por fin del mal­efi­cio
que me per­sigue sin cesar,
¡gozo feliz del ben­efi­cio
que llena mi corazón!
Jose Maria Aguilar

Traduction libre des paroles du fox-trot

Entre tes mains nacrées, j’é­tais un jou­et d’amour, des mains par­faites ensor­celées qui ne causèrent que de la douleur.
Sous le charme de tes mains, j’ai ressen­ti la félic­ité et le plaisir, mes pau­vres rêves vains qui jamais ne pour­ront exis­ter.
Amour, amour, affec­tion cru­elle après t’avoir adoré fidèle­ment. Amour, amour, mépris fatal pour mon mal causé par ton amour ingrat !
Je porte en mon âme l’amer­tume qui me hante sans cesse, une mor­sure douloureuse qui ne provoque que du cha­grin.
Libre, enfin, du malé­fice qui me pour­suit sans cesse, je jouis du bien­fait qui rem­plit mon cœur !

On se rend compte que ce Fox-Trot n’a aucun lien avec Bia­gi en ce qui con­cerne ses paroles. L’enchantement sor­ci­er ne se réfère pas du tout à des mains agiles, telles que l’on pour­rait décrire celle de Rodol­fo Bia­gi.

Pour terminer non pas en chanson, mais en poésie

Un poème dédié à Mano bru­jas, Don Rodol­fo Bia­gi, par Osval­do France.

Manos bru­jas
Con la fina exquis­itez secun­dan­do al gran Car­l­i­tos
Quizás, hal­laste el hito para labrarte un des­ti­no,
Encon­tran­do los caminos de ese innegable tal­en­to
Que solo tienen sus­ten­tos para lle­gar a la glo­ria,
Los que for­jaron his­to­rias con­ser­vadas en el tiem­po…

Por eso es que rev­er­en­cio al artista con su embru­jo
Lle­va­do por el influ­jo de su vibrante com­pás,
Y reinan­do como el que más con pros­apia arra­balera,
Filosofía orillera que con­sagró el bailarín
Con tanguero berretín, en mil noches milongueras…

Cuan­do lle­ga a mi alma rea tu musa se entron­iza
Y al escucharte cual misa donde aque­l­los feli­gre­ses,
Al cielo ele­van sus pre­ces para no olvi­darte nun­ca,
Manos bru­jas no se trun­can, siguen en la palestra
Y en una pal­pa­ble mues­tra con el tan­go van en yun­ta.


Ded­i­ca­do a un grande del tan­go: don Rodol­fo Bia­gi. (14/03/1906 – 24/09/1969)
Osval­do France (Osval­do Fran­cel­la)

Traduction du poème d’Osvaldo France

Mains ensor­celées

Avec cette finesse exquise, qui a peut-être suivi le grand Car­l­i­tos, as-tu trou­vé le repère pour te forg­er un des­tin, trou­vant les chemins de ce tal­ent iné­gal­able qui n’ont que leurs moyens pour attein­dre la gloire, ceux qui ont forgé des his­toires préservées dans le temps…
C’est pourquoi je vénère l’artiste avec son charme porté par l’in­flu­ence de son rythme vibrant,
Et rég­nant comme la plu­part avec une lignée faubouri­enne, Philoso­phie des rives qui con­sacra le danseur avec le tan­go fan­tasque, en mille nuits milongueras…
Quand elle atteint mon âme, ta muse est intro­n­isée et, quand je t’en­tends, c’est comme une messe avec ses fidèles, au ciel, ils élèvent leurs prières pour ne jamais t’ou­bli­er, les mains ensor­celées ne se coupent pas, elles sont tou­jours sous les pro­jecteurs et, dans une démon­stra­tion sen­si­ble avec le tan­go, elles vont, enchaînées (sous le joug, comme une paire de bœufs).
Con­traire­ment au Fox-Trot, ce poème est claire­ment dédié à Rodol­fo Bia­gi. Peut-être qu’on pour­rait associ­er ces paroles à notre tan­go du jour, pour faire un hom­mage com­plet à Manos Bru­jas, ce pianiste prodi­ge qui a com­mencé à treize ans à jouer dans les ciné­mas (pour accom­pa­g­n­er les films muets), puis qui a joué à 24 ans pour Car­los Gardel, puis dans divers orchestres, comme ceux de Juan Bautista Gui­do, Juan Canaro, puis Juan Car­los Thor­ry avant de révo­lu­tion­ner l’orchestre de D’Arienzo.

À bien­tôt, mes chers amis.
Je dédi­cace cet arti­cle à mon élève DJ prodi­ge, JPM, qui m’a sug­géré d’écrire cette anec­dote.

La viruta 1970-04-09 — Orquesta Florindo Sassone

Vicente Greco Letra : Ernesto Temes (Julián Porteño)

On reste avec Vicente Gre­co comme com­pos­i­teur et Julián Porteño pour les paroles. Ce sont eux qui nous avaient don­né Rodríguez Peña hier. La Viru­ta avec une majus­cule c’est une célèbre milon­ga de Buenos Aires. Mais le terme de viru­ta est déli­cieuse­ment poly­sémique. Nous allons voir cela à par­tir de cette ver­sion fort sur­prenante délivrée par Sas­sone, il y a seule­ment 54 ans et 58 ans après l’écriture du titre.

Viruta, tu es qui, tu es quoi ?

En bon espag­nol, une viru­ta, c’est un copeau de bois ou de métal. Faire un tan­go sur ce sujet, cela sem­ble un peu léger.
On se sou­vient cepen­dant que dans Arra­balera 1950-10-03 par le Quin­te­to Pir­in­cho, Canaro inter­vient à deux repris­es. La pre­mière fois, il lance : « Sácale viru­ta al piso, has­ta romper los zap­atos ». Enlève le copeau au planch­er, jusqu’à bris­er les chaus­sures. Il est à not­er que les paroles sont nor­male­ment « has­ta romper los taman­gos », taman­gos est un syn­onyme de zap­atos (avec par­fois une accep­tion de vieilles chaus­sures, mais pas for­cé­ment et cer­taine­ment pas dans ce cas). Enlever le copeau du bois, c’est danser avec énergie, éventuelle­ment bien. C’était par­ti­c­ulière­ment adap­té au style canyengue.
D’autres textes font référence à la viru­ta dans ce sens, comme un texte de Cadicamo, Vil­la Urquiza, chan­té par Adri­ana Varela accom­pa­g­née par Nés­tor Mar­coni « Se va por un com­pro­miso, Don Ben­i­to Avel­lane­da, pero “Fini­to” se que­da pa’ sacar viru­ta al piso… » (dernier cou­plet).
Mais revenons à Arra­balera de Canaro (atten­tion, pas la ver­sion de Tita Merel­lo qui a été com­posée par Sebastián Piana et Cátu­lo Castil­lo, dont le seul point com­mun est d’avoir été joué par Canaro qui accom­pa­gne Tita Merel­lo. Vous suiv­ez tou­jours ? Bra­vo ! On par­le beau­coup moins de cette sec­onde phrase dite par Canaro dans cette milon­ga.

Détail de la par­ti­tion de Arra­balera de Fran­cis­co Canaro et Rosendo Men­dizá­ba. Le pas­sage « chan­té » par Canaro. La pre­mière ligne est dite vers le milieu de la milon­ga et la sec­onde, lors de la reprise, vers la fin de la milon­ga.

Cette fin est un peu coquine, ou pas : « Sácale, el hilo a esa chaucha, si es que tienes bue­nas uñas ». En effet, si les paroles peu­vent paraître bénignes, puisqu’il s’agirait de retir­er le fil des hari­cots à con­di­tion d’avoir de bons ongles. Mais ce serait oubli­er les dou­bles sens chers au lun­far­do. La chaucha est aus­si le pénis et Canaro prononce hilo (le fil) un peu comme virú, sans doute pour rap­pel­er viru­ta.

Arra­balera 1950-10-03 — Quin­te­to Pir­in­cho dir. Fran­cis­co Canaro con refrán por Fran­cis­co Canaro

Une viru­ta, cela peut aus­si être un petit truc sans impor­tance, un homme insignifi­ant, voire un rouleau de bil­lets que l’on peut sor­tir de sa chaucha (hari­cot, mais ici le porte­feuille). Je vous avais annon­cé plein de sens pos­si­ble. Le compte est bon.
Alors, voici la musique annon­cée :

Extrait musical

La viru­ta 1970-04-09 — Orques­ta Florindo Sas­sone

Le moins que l’on puisse dire que la musique est un peu grandil­o­quente, ou plutôt, qu’elle est un mélange de pas­sages épiques et d’autres, plus anec­do­tiques.

Cela pour­rait don­ner de la var­iété et donc être intéres­sant pour la danse, mais il y a de petits prob­lèmes. Le pre­mier est que les change­ments d’ambiance sont un peu dif­fi­ciles à devin­er si on ne con­naît pas déjà le titre et l’autre est que mal­gré cette var­iété, on a une impres­sion de monot­o­nie.

Les paroles

Même s’il n’existe a pri­ori pas de ver­sion avec les paroles chan­tées, il y a bien des paroles écrites en 1912 par Julian Porteño.

Con la pun­ta del zap­a­to,
bai­lan­do así,
tu nom­bre, pren­da,
quiero escribir
sobre el encer­a­do
de este salón,
al com­pás del tan­go.
Ni el tiem­po lo va a bor­rar,
pues ha de quedar graba­do
fiel en mi corazón,
porque la pasión
que se ani­da en el
es noble como tu varón.

Seguime en el vaivén
del tan­go embria­gador,
viru­ta de plac­er,
can­ción de nue­stro amor.
Seguime en el tanguear,
vibran­do de ilusión,
tu cuer­po unido al mío,
corazón a corazón.

Vicente Gre­co Letra: Julian Porteño

Traduction libre et indications

Avec la pointe de ma chaus­sure, dansant ain­si, ton nom, femme (pren­da, c’est le vête­ment, mais en lun­far­do, c’est aus­si la femme), j’ai envie d’écrire sur l’enfermement de ce salon, au rythme du tan­go.
Même le temps ne l’effacera pas, car il faut qu’il reste fidèle­ment gravé dans mon cœur, parce que la pas­sion, celle qui se niche en lui est noble, comme ton homme.
Suis-moi dans le bal­ance­ment du tan­go enivrant,
Un éclat de plaisir, chan­son de notre amour.
Suis-moi dans le tan­go, vibrant d’illusion.
Ton corps uni au mien, cœur à cœur.

Grâce à ce texte « oublié », on a la sig­ni­fi­ca­tion du nom du tan­go. Il s’agit d’un éclat de plaisir, mais rien n’interdisait aux audi­teurs de l’époque de penser à la viru­ta à enlever du planch­er en dansant comme un Dieu… ou à la viru­ta (rouleau de bil­lets) qu’il fau­dra sor­tir de la chaucha pour pay­er ses petits plaisirs.

La milonga, la Viruta

Il y a à Buenos Aires, une milon­ga assez dif­férente, La Viru­ta. Elle a plusieurs par­tic­u­lar­ités par rap­port aux autres milon­gas de Buenos Aires.

  • On y danse dans la pénom­bre. Cela ne dépay­sera pas cer­tains européens qui pensent que le tan­go se danse dans l’obscurité, ce qui est tout le con­traire pour la majorité des portègnes qui souhait­ent voir les danseurs et surtout pou­voir faire la mira­da dans de bonnes con­di­tions, la mira­da est presque impos­si­ble à faire à la Viru­ta.
  • Elle est gra­tu­ite après deux heures du matin, ce qui per­met à de nom­breux jeunes de venir occu­per la piste sans se ruin­er. Il est toute­fois à not­er que ces jeunes dansent sur la même musique que leurs grands-par­ents et que s’ils dansent de façon vir­tu­ose, ils respectent les lignes de danse et l’espace des voisins, notam­ment en effec­tu­ant leurs fig­ures dans un cylin­dre qui se déplace autour de la piste avec régu­lar­ité et pas dans des mou­ve­ments brown­iens.
  • Il y a des médi­alu­nas (vien­nois­eries en forme de crois­sant) à la fin de la nuit.

C’est un des hauts lieux du folklore. Cela peut paraître surprenant vu le public plus jeune, mais toutes les milongas, ou presque proposent des intermèdes de folklore.

On la trou­ve à Arme­nia 1366, au siège de l’association cul­turelle arméni­enne.

Un OVNI pour par­ler de la milon­ga La Viru­ta de Buenos Aires.

Otra noche en la Viru­ta 2007 — Otros Aires (Miguel Di Géno­va, Omar Mas­sa ; Diego Ramos Letra : Miguel Di Géno­va).

Comme quoi, il n’y a pas que Sas­sone qui sait faire des musiques ennuyeuses, mais là vous avez en prime une vidéo kitch. La milon­ga « la Viru­ta » de Buenos Aires mérit­erait un hom­mage plus sym­pa­thique…

Autres versions

Ce titre a don­né lieu à d’innombrables ver­sions. Je vous en pro­pose quelques-unes par ordre antéchronologique de la ver­sion de Sas­sone à la plus anci­enne en stock.

La viru­ta 1970-04-09 — Orques­ta Florindo Sas­sone. C’est le tan­go du jour.
La viru­ta 1967-07-04 — Orques­ta Héc­tor Varela. Une ver­sion énergique et boum boum, qui rap­pelle la ver­sion con­tem­po­raine de l’année d’avant par D’Arienzo.
La viru­ta 1966-07-25 — Orques­ta Juan D’Arienzo. Énergique, mais D’Arienzo ne fai­sait pas grand-chose d’autres dans les années 60…
La viru­ta 1957-09-27 — Orques­ta Osval­do Frese­do. Je vous vois venir, vous allez penser que Frese­do a copié sur Sas­sone et Varela. Eh bien, non, regardez la date, c’est enreg­istré dix ans plus tôt. Ceux qui pensent que Frese­do, c’est unique­ment la vieille garde se trompent.
La viru­ta 1952-12-12 — Orques­ta Car­los Di Sar­li. Même Di Sar­li met beau­coup d’énergie dans cette ver­sion. Une assez jolie ver­sion, même si les enreg­istrements de 18 952 ne sont pas les meilleurs sur le plan tech­nique.
La viru­ta 1948-07-22 — Orques­ta Rodol­fo Bia­gi. Une superbe ver­sion avec un Bia­gi qui fait des vagues au piano. Sans doute une des plus belles ver­sions. À com­par­er à celle qu’il a enreg­istrée douze ans plus tôt avec D’Arienzo.
La viru­ta 1947-05-16 — Orques­ta Alfre­do Gob­bi. L’orchestre d’Alfredo Gob­bi n’est pas très appré­cié des danseurs, mais cette ver­sion de La viru­ta ne démérite pas.
La viru­ta 1943-08-05 — Orques­ta Car­los Di Sar­li, tou­jours en remon­tant le temps, on retrou­ve un Di Sar­li au com­pas mar­qué de façon plus sèche. Il n’a pas encore le « zoom » qui fait entr­er de façon pro­gres­sive les attaques de ses vio­lons.
La viru­ta 1938-12-13 — Quin­te­to Don Pan­cho dir. Fran­cis­co Canaro. Une ver­sion plus calme, plutôt joli. Légère par la taille de l’orchestre (quin­tette). En plus cette ver­sion est très joueuse. Elle devrait donc plaire à beau­coup de danseurs, mal­gré son air un peu ancien, mais plutôt reposant après les gros pavés que nous venons d’entendre.
La viru­ta 1936-12-30 — Orques­ta Juan D’Arienzo. On retrou­ve Bia­gi, cette fois sous la coupe de D’Arienzo. Le piano est bien plus timide que dans l’enregistrement de 1948, mais il y a quelques petites fior­i­t­ures « à la Bia­gi » qui per­me­t­tront aux danseurs qui con­nais­sent bien le titre, de les mar­quer.
La viru­ta 1933-11-09 — Miguel Orlan­do et son Orchestre du Bag­dad. Une ver­sion avec des « fusées de feu d’artifice » (comme dans fue­gos arti­fi­ciales). Le com­pas est tou­jours présent, mais sait se faire dis­cret pour laiss­er la parole aux instru­ments solistes. Les attaques des vio­lons évo­quent celles de D’Arienzo. Le résul­tat est un peu répéti­tif, mais ce titre pour­ra plaire aux ama­teurs de ver­sions peu con­nues et lim­ite canyengue.
En France, il a notam­ment joué à Paris, juste­ment au Bag­dad (168, rue du Faubourg Saint-Hon­oré, Paris 8°). Son petit neveu, Mario Orlan­do est DJ de tan­go à Buenos Aires.
La viru­ta 1928-07-02 — Orques­ta Luis Petru­cel­li. Une ver­sion qui devient tout de même un peu anci­enne, mais il y a des sons des vio­lons qui méri­tent d’être enten­dus.
La viru­ta 1913 — Cuar­te­to Juan Maglio « Pacho ». Et on ter­mine par l’arrière-grand-mère de toutes ces ver­sions. Un rythme soutenu et de jolies notes de flûtes. Peut-être un peu monot­o­ne, les dif­férentes repris­es sont com­pa­ra­bles, même si un petit change­ment appa­raît sur les dernières mesures.

Voilà, nous sommes arrivés au terme du voy­age.

Rien ne vous empêche main­tenant de faire des sauts dans le temps pour retrou­ver votre ver­sion préférée.

La viru­ta.