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Tolérance et scandale dans le tango

Tolérance et scandale dans le tango

Suite à l’expulsion de deux femmes dansant ensem­ble dans une milon­ga portègne, les esprits se sont un peu échauf­fés.

https://www.pagina12.com.ar/2026/03/26/escandalo-en-una-milonga-portena-el-organizador-agredio-y-echo-a-dos-mujeres-por-bailar-juntas

Mon com­men­taire préféré sous l’article est le suiv­ant :

Paroles

Al orga­ni­zador lo sac­aron de un sar­cófa­go o lo tra­jeron con la máquina del tiem­po

Ils ont sor­ti l’organisateur d’un sar­cophage où ils l’ont trans­porté avec la machine à voy­ager dans le temps.

Pour ma part, ayant la chance de bien con­naître les lieux des deux côtés, je vous pro­pose quelques remar­ques, celles d’un sim­ple DJ, pas d’un danseur ou d’un pro­fesseur de danse.

Des hommes qui dansent ensemble, ce n’est pas nouveau

Même si l’article par­le de deux femmes, il sem­ble intéres­sant d’évoquer la danse entre hommes, qui dis­pose d’une lit­téra­ture assez fournie.

Il m'est assez difficile de ne pas trouver cette image ridicule. Elle représenterait des hommes dansant le "tango" en 1904 dans le Rio de la Plata.
Il m’est assez dif­fi­cile de ne pas trou­ver cette image ridicule. Elle représen­terait des hommes dansant le “tan­go” en 1904 dans le Rio de la Pla­ta.

La danse, même de cou­ple entre hommes, est un fait bien établi, y com­pris là où on ne l’attend pas, chez les mil­i­taires. D’ailleurs, encore aujourd’hui, pour la danse tra­di­tion­nelle en France, les épreuves qui per­me­t­tent de mon­ter dans les grades de la danse se nom­ment des « assauts » et les titres obtenus sont prévôt et maître de danse, ce qui cor­re­spond égale­ment à d’autres dis­ci­plines plus attribuées aux mil­i­taires, comme l’escrime.

Le site his­toire-tan­go, est assez dis­ert sur le thème de la danse entre hommes.
https://www.histoire-tango.fr/grands%20themes/hommes%20et%20tango.htm

D’autres auteurs, met­tent en avant des pra­tiques entre hommes, à fin d’entraînement :

« dans les académies et les patios, les hommes pra­ti­quaient entre eux les fig­ures du tan­go […] non comme expres­sion d’un désir, mais comme exer­ci­ce de maîtrise cor­porelle ». (Jorge Salessi ; Médi­cos, maleantes y mar­i­c­as)

« Ces pra­tiques s’inscrivaient dans un univers mas­culin où la prox­im­ité cor­porelle ne remet­tait pas en cause l’ordre sex­uel dom­i­nant ». (Juan José Sebre­li ; Buenos Aires y la vida cotid­i­ana).

Cepen­dant, il con­vient de con­sid­ér­er que cela ne s’applique pas for­cé­ment aux bals pro­pre­ment dits.

Cer­tains auteurs, en effet, comme Lau­ra Fal­coff, souligne que l’on ne trou­ve pas trace de com­porte­ments de danse entre hommes dans les bals soci­aux et que si cela avait été le cas, on en aurait retrou­vé trace dans les reg­istres de police de l’époque. En effet, l’homosexualité et des com­porte­ments jugés « déviants » étaient réprimés sociale­ment et par­fois poli­cière­ment. La police sur­veil­lait les bals, cafés, maisons clos­es.

Il est bien sûr impos­si­ble de prou­ver qu’il n’y aucun enreg­istrement de ce type, du fait que les archives sont lacu­naires et que les chercheurs n’ont pas for­cé­ment tout exploité.

On peut cepen­dant rester sur la ligne qui con­sid­ère que cette pra­tique était mar­ginale en dehors des écoles et lieux de pra­tique.

Comme l’a écrit Mar­ta E. Sav­igliano dans Tan­go and the Polit­i­cal Econ­o­my of Pas­sion, « le tan­go n’a jamais été une forme sta­ble ; il a con­stam­ment négo­cié les ten­sions entre mar­gin­al­ité et respectabil­ité ».

On notera que le fait que des femmes dansent ensem­ble sem­ble moins avoir attiré l’attention et on peut imag­in­er que dans cer­tains lieux lib­ertins, ces pra­tiques pou­vaient avoir eu lieu. Cepen­dant, la majorité des femmes appre­naient plutôt à la mai­son, avec un par­ent et, comme l’indique María Julia Carozzi dans Aquí se baila el tan­go, les femmes ont moins besoin d’apprendre, puisqu’elles sont guidées, ce qui est une par­tic­u­lar­ité du tan­go « les femmes […] n’ont pas besoin de con­nais­sances […] c’est l’homme qui se charge de tout ».

Les deux rôles du tango

Jusqu’à présent, j’ai présen­té des hommes qui appren­nent à danser et en face, des femmes qui sem­blent plus ori­en­tées vers le rôle de suiveur.

Même si cer­tains vont estimer que cela est machiste, plusieurs points his­toriques sont à évo­quer :

  • Le savoir tech­nique est monop­o­lisé par les hommes qui s’entraînent, y com­pris entre hommes.
  • Les femmes sont des êtres à con­quérir. Le fait d’avoir une femme dans les bras est sou­vent un but, plus que celui de trou­ver une parte­naire experte dans la danse. Les paroles de tan­go regor­gent de fan­faron­nades de danseurs qui se trou­vent « mer­veilleux », les femmes sont plutôt mis­es en valeur par leurs qual­ités humaines et physiques.

Cette approche plutôt machiste s’explique aus­si par la men­tal­ité de l’époque. Les femmes avaient des rôles bien dis­tincts de ceux des hommes et cer­taines femmes dans le domaine du tan­go ont util­isé des pseu­do­nymes d’hommes pour écrire des paroles ou des musiques, voire se sont habil­lées à la garçonne.

María Luisa Carnelli sous le pseudonyme Luis Mario est auteur de tango comme la milonga La naranja nació verde. Elle fut également journaliste et correspondante de guerre. Sur la photo de droite, c’est elle, pas Carlos Gardel…
María Luisa Car­nel­li sous le pseu­do­nyme Luis Mario est auteur de tan­go comme la milon­ga La naran­ja nació verde. Elle fut égale­ment jour­nal­iste et cor­re­spon­dante de guerre. Sur la pho­to de droite, c’est elle, pas Car­los Gardel…

N’oublions pas que le tan­go a de fortes racines avec l’Europe et notam­ment la France, où la femme d’après la Pre­mière Guerre mon­di­ale avait obtenu, pour sa vail­lance en péri­ode de guerre, un statut de garçonne et de femme (rel­a­tive­ment) libérée qui a été un des élé­ments de l’émancipation des femmes, même s’il fut loin d’être le seul.

Cepen­dant, le côté religieux très puis­sant en Argen­tine tirait du côté tra­di­tion­nel et pou­vait jus­ti­fi­er les aspects les plus machistes du tan­go.

En fait, les tiraille­ments entre ces deux courants sont accen­tués par les crises poli­tiques qui ont tra­ver­sé l’Argentine. Les péri­odes de dic­tature ayant alterné avec des moments plus tolérants et favor­ables à l’augmentation des droits des femmes, et notam­ment de celles du peu­ple.

Les deux rôles sont-ils sexués ?

Aujourd’hui, la société a évolué et les femmes ont enfin obtenu des droits équiv­a­lents à ceux des hommes. Les déter­min­er dans le rôle de suiveur est-il donc encore per­ti­nent ?

Homme + femme  —  Femme + Femme  —  Homme + Homme ?
Homme + femme — Femme + Femme — Homme + Homme ?

Je pro­pose plusieurs élé­ments de réflex­ion :

  • La stature. À Buenos Aires, les danseurs ont générale­ment un abra­zo fer­mé. Celui qui se dirige dans le sens du bal que j’appellerai désor­mais « guideur » peut avoir une vision réduite sur la droite, surtout si le/la parte­naire est plus grand que lui/elle. Les hommes étant sta­tis­tique­ment plus grands que les femmes, il est préférable que le plus grand gère le déplace­ment dans le bal. C’est un argu­ment en faveur du guidage par les hommes. Cepen­dant, il y a des hommes de petite taille qui peu­vent danser avec effi­cac­ité en tirant par­ti d’une par­tic­u­lar­ité du tan­go, on peut beau­coup tourn­er, ce qui per­met de bien gér­er l’espace en ayant une vision périphérique. On notera aus­si que la plu­part des guideurs sont tournés face à l’extérieur de la piste et que donc un guideur petit, voit devant, dans le sens du bal et qu’à la lim­ite, cela suf­fit dans une milon­ga paci­fiée, comme celles de Buenos Aires. Un dernier point, en Europe, on danse sou­vent plus ouvert, ce qui fait que la dif­férence de taille est moins un prob­lème. Cela facilite encore plus le fait que le plus petit puisse guider avec effi­cac­ité.
  • La force. Le tan­go n’est pas une danse de force, con­traire­ment au rock acro­ba­tique, par exem­ple. Le guideur sug­gère et donc, la force mus­cu­laire générale­ment inférieure d’une femme n’est pas un incon­vénient. Bien sûr, au cas où le parte­naire serait un peu insta­ble, avoir la force de retenir un déséquili­bre est un avan­tage. Un parte­naire très sta­ble, bien dans le sol, per­met que le cou­ple reste debout, même si l’autre est un peu ban­cal…
  • L’écoute de la musique. Même si trop de danseurs sont totale­ment her­mé­tiques à la musique, cette dernière est le véri­ta­ble guideur du cou­ple. A min­i­ma, elle per­met de syn­chro­nis­er les pas et, dans les sit­u­a­tions favor­ables, elle favorise l’improvisation. Il n’y a donc pas de rai­son de con­sid­ér­er que les femmes sont plus sour­des que les hommes. De ma posi­tion de DJ, je pour­rais sans doute même affirmer que les femmes écoutent plus la musique que les hommes. On le voit aux petits jeux de pieds qui ponctuent ces traits musi­caux. Rap­pelons que le tan­go n’est pas de la marche mil­i­taire et que danser sur le rythme n’est pas l’apogée du tan­go, c’est une capac­ité oblig­a­toire, mais très loin d’être suff­isante. Un homme qui a fait le ser­vice mil­i­taire, même comme homme de base d’un rég­i­ment, ne sera pas avan­tagé.
  •  Qui dirige ? Il est impos­si­ble de diriger à deux à la fois. La posi­tion asymétrique du tan­go fait que les choses sont claires. Celui qui a la posi­tion du guideur à en charge la con­duite du cou­ple. Les parte­naires qui changent de rôle changent de posi­tion comme l’ont bril­lam­ment démoc­ra­tisé les frères Macana (Enrique et Guiller­mo Di Fazio à ne pas con­fon­dre avec ceux du dessin ani­mé de Han­na-Bar­bera qui avaient des argu­ments mas­sue). Quand on les voit évoluer, on ne peut que s’émerveiller, même si leurs presta­tions sont peu envis­age­ables pour un cou­ple mixte.
  • Déf­i­ni­tion pré­cise des rôles. Beau­coup d’oppositions au côté « machiste » vien­nent d’une incom­préhen­sion. Le guideur est chargé de diriger le cou­ple dans le bal, en respec­tant la cir­cu­la­tion, en évi­tant les acci­dents. Il est le garant de l’harmonie de la milon­ga. Un guideur en mode mou­ve­ment brown­ien pour­ri­ra la milon­ga. Ces com­porte­ments sont sou­vent le fait des hommes, qui pilo­tent le cou­ple dans la milon­ga, comme leur voiture dans la cir­cu­la­tion, en changeant de file, en sor­tant les coudes, en lançant des regards noirs ou des coups de klax­on (amusez-vous à répar­tir ces activ­ités entre la con­duite auto­mo­bile et la pra­tique du tan­go). L’autre rôle est défi­ni comme suiveur. C’est vrai­ment réduc­teur et c’est ne pas com­pren­dre les danseuses que de penser que les femmes sont reléguées au rôle de mar­i­on­nettes. En effet, elles écoutent générale­ment la musique. Comme elles sont dégagées de la respon­s­abil­ité de la cir­cu­la­tion, elles peu­vent s’y plonger à 100 % et donc elles devi­en­nent « force » de propo­si­tion. Elles appor­tent des élé­ments de dia­logue. Une légère résis­tance fait sen­tir au danseur qu’elle souhaite effectuer un mou­ve­ment, met­tre en valeur un instant de la musique, ou tout sim­ple­ment éviter une col­li­sion avec un mal­adroit qui se déplace dans l’angle mort du guideur. La danse résul­tante est le résul­tat de cette négo­ci­a­tion muette, de cette syn­chro­ni­sa­tion. Quand les deux parte­naires ressen­tent de la même façon de la musique, ils peu­vent danser en har­monie. Com­bi­en de femmes doivent être frus­trées quand elles veu­lent met­tre en valeur un élé­ment léger de la musique, un change­ment d’instrument dom­i­nant et que leur bour­rin de guideur con­tin­ue de labour­er la piste avec ses gros sabots.

Ces points étant pré­cisés, on se rend compte qu’il reste peu d’arguments pour que le tan­go reste une pra­tique où seul l’homme guide et la femme seule suit.

Les goûts et les couleurs

On peut préfér­er guider ou préfér­er suiv­re. On peut aus­si être gêné de danser avec des per­son­nes du même sexe de façon ser­rée.

On peut aus­si préfér­er danser avec cer­taines per­son­nes. Même si je n’ai pas de grande expéri­ence de danseur, je dois tout de même rap­porter que j’ai vu des femmes diriger de façon un peu autori­taire, avec de grands gestes, comme si elles com­pen­saient une force physique moin­dre. Lorsqu’une de ces femmes reprend un rôle de suiveur, il reste par­fois un élé­ment d’autorité qui com­plique la ges­tion de la danse, le guideur se retrou­ve dans une lutte de pou­voir, ce qui est totale­ment étranger à l’esprit du tan­go. Bien sûr, il y a des hommes qui gèrent la danse de cette façon et c’est mépris­able, d’autant plus qu’ils ont la force physique et que cela peut être une arme red­outable.

La recherche d’harmonie

Le tan­go est, en tout pre­mier lieu, une recherche d’harmonie.

Har­monie avec la musique qui ani­me chaque cou­ple et à plus grande échelle, toute la piste de la milon­ga. C’est d’ailleurs le plus grand plaisir du DJ, voir com­ment la com­mu­nauté ne fait plus qu’un et que la musique enveloppe le tout.

Har­monie dans le cou­ple où les « négo­ci­a­tions » sont flu­ides, cha­cun apporte une petite pierre à l’édifice de la danse, faisant ressen­tir à l’autre des sub­til­ités de la musique, en l’incitant à pouss­er son impro­vi­sa­tion, à sor­tir de la rou­tine.

Har­monie du bal où tous les danseurs dansent la même musique, sem­blent respir­er à l’unisson. Même si cette har­monie n’est pas tou­jours présente, on peut essay­er à min­i­ma de respecter les espaces entre les cou­ples, faire en sorte que les dif­férents couloirs tour­nent à la même vitesse autour du cen­tre de la piste et que tout s’arrête lors d’un break (pause dans la musique).

La tolérance

Chaque indi­vidu a une his­toire, des con­vic­tions, des croy­ances, des exi­gences, des blessures, des craintes, des cer­ti­tudes, des goûts, des aspi­ra­tions qui peu­vent dif­fér­er de celle du voisin.

Nous sommes tous un patchwork de croyances, de certitudes, de doutes qui devrait nous inciter à la tolérance.
Nous sommes tous un patch­work de croy­ances, de cer­ti­tudes, de doutes qui devrait nous inciter à la tolérance.

L’anecdote évo­quée en début d’article mon­tre un manque de tolérance de la part d’un organ­isa­teur. Le com­men­taire que j’ai cité ensuite mar­que le manque de tolérance envers cet organ­isa­teur d’un lecteur.

Là, je vais peut-être paraître faire de la provo­ca­tion. Cer­taines com­mu­nautés, par exem­ple, les amish ont des cou­tumes très par­ti­c­ulières qui sem­blent à l’opposé de ce que d’autres esti­ment devoir être la norme pour la façon de vivre. Je pense que per­son­ne n’aurait l’idée d’aller oblig­er des amish à utilis­er des voitures de sport, à faire porter des mini-jupes aux femmes. La tolérance, c’est accepter qu’ils exer­cent leur mode de vie, dans la mesure où cela ne nuit pas à autrui.

Revenons au cas de la milon­ga Cachir­u­lo, objet du scan­dale ini­tial. Cette milon­ga se tar­gue d’un cer­tain tra­di­tion­al­isme. Elle attire donc des gens qui ont cette sen­si­bil­ité. Est-ce qu’il est indéfend­able de con­sid­ér­er que l’organisateur peut pro­pos­er des règles ?

C’est une ques­tion dif­fi­cile. Si les règles sont claires et exposées aux « clients », libres à eux d’accepter ou de refuser. On doit avoir une tenue cor­recte dans cer­tains lieux de culte, il faut se par­fois se déchauss­er, se cou­vrir la tête ou, au con­traire la décou­vrir. Si on n’accepte pas ces règles, est-il nor­mal de se voir refuser l’accès ?

Peut-on faire le parallèle entre le tango et un lieu de culte ?

Les reli­gions ne bril­lent pas toutes par leur tolérance et par­fois même, elles jus­ti­fient des guer­res.

Peut-on con­sid­ér­er que le tan­go peut don­ner lieu à dif­férentes « reli­gions » ? Par exem­ple, on pour­rait imag­in­er deux types d » églis­es » :

Les tra­di­tion­al­istes où on inter­di­rait les invi­ta­tions sans cabeceo et les voleos, où on exig­erait une tenue « ele­gante sport » et où on ne tolér­erait pas des cou­ples du même sexe sur la piste ?

Les réno­va­tri­ces où seraient les tolérés les voleos à hau­teur de tête, les tenues indé­centes, les invi­ta­tions insis­tantes, voire grossières à la table, la cir­cu­la­tion désor­don­née et les cou­ples de même sexe ?

La réponse n’est pas si facile, même si je l’ai posée de façon provo­cante en met­tant sur le même plan des aspects dif­férents. Un cou­ple de même sexe peut par­faite­ment respecter tous les critères des milon­gas strictes, sauf bien sûr, le fait d’être d’un sexe dif­férent.

De la même façon, un cou­ple avec des parte­naires de gen­res dif­férents peut danser dans la sec­onde caté­gorie et gên­er tous les autres danseurs par leurs mou­ve­ments désor­don­nés et dan­gereux, voir cho­quer la pudeur ou le sens du bon goût de cer­tains.

Ce mois-ci, j'animerai une milonga dans une église.
Ce mois-ci, j’animerai une milon­ga dans une église.

Cha­cun a son cre­do. Pour ma part, comme DJ, je préfère les milon­gas avec har­monie, où les danseurs dansent la musique le fait qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes entre eux ne m’importe pas. D’ailleurs je pho­togra­phie les deux types de cou­ples (j’associe à mon activ­ité de DJ, celle de pho­tographe). En revanche, je ne pho­togra­phie pas les « m’as-tu-vu », ceux qui font le show en pen­sant être l’ornement de la milon­ga alors qu’ils en sont qu’une ver­rue qui détru­it l’harmonie du bal en gênant les autres danseurs.

Les règles tuent-elles ou préservent-elles le tango ?

Je plac­erai la réponse sur deux zones géo­graphiques dis­tinctes. Buenos Aires et l’Europe, celles où j’interviens majori­taire­ment comme DJ, même si j’ai quelques vis­ites à mon act­if dans d’autres espaces.

Les danseurs de Buenos Aires sont en grande majorité issus du « moule » portègne et donc habitués à une cer­taine éti­quette et à des règles que l’on ne remet pas for­cé­ment en ques­tion. Les danseurs du monde entier vien­nent à Buenos Aires pour se sourcer ou ressourcer. Quel intérêt de faire des mil­liers de kilo­mètres pour retrou­ver le même cli­mat que dans sa ville de rési­dence ? Oui, bien sûr, on me rétor­quera que cer­tains ne man­gent que chez Mac Don­ald et que donc, ils n’ont pas envie de goûter une cui­sine dif­férente quand ils voy­a­gent.

Dans ce rôle, Buenos Aires serait une sorte de musée. Ce mod­èle a toute­fois un gros incon­vénient, la mor­tal­ité des danseurs his­toriques et les con­di­tions finan­cières (baisse énorme de pou­voir d’achat des retraités) font qu’il y a de moins en moins de danseurs « tra­di­tion­nels » dans les milon­gas (beau­coup con­tin­u­ent de danser, mais seule­ment une ou deux fois par semaine au lieu de tous les jours).

Cela provoque un manque à gag­n­er pour les organ­isa­teurs, manque à gag­n­er rel­a­tive dans le cas de Buenos Aires, car beau­coup de milon­gas sont large­ment sub­ven­tion­nées. Cepen­dant, une milon­ga presque vide n’est pas moti­vante et en dehors de l’aspect financier, la recherche du rem­plis­sage est une néces­sité.

Une solu­tion con­siste à baiss­er le « droit d’entrée ». Par exem­ple, en faisant pay­er moins cher les habitués et en tolérant des touristes moins respectueux des codes.

Cela provoque des réac­tions plus ou moins vio­lentes.

Sur le prix, que je trou­ve par­faite­ment jus­ti­fié dans la mesure où les revenus des touristes sont sans com­mune mesure avec ceux de la plu­part des danseurs autochtones, des touristes s’offusquent. Mais si les organ­isa­teurs ne favori­saient pas un peu les Portègnes, ils viendraient encore moins et les touristes se retrou­veraient entre eux et les taxi dancers.

Sur les tolérances à pro­pos des règles, être trop per­mis­sif, c’est ris­quer de faire par­tir les plus exigeants. Être très rigoureux, comme l’organisateur de Cachir­u­lo, c’est con­forter sa com­mu­nauté. L’équilibre peut être dif­fi­cile à trou­ver.

La réac­tion du pro­prié­taire de El Beso me sem­ble assez saine. Il con­sid­ère que, dans son étab­lisse­ment, expulser des danseurs du même sexe n’est pas admis­si­ble. L’organisateur a donc le choix de trou­ver une autre salle ou de devenir plus tolérant.

En ce qui con­cerne la tenue, il est facile de refuser l’entrée à des per­son­nes dont l’aspect ne cor­re­spond pas à ce que l’on souhaite voir dans la milon­ga. Je ne par­le bien sûr pas de couleur de peau ou de par­tic­u­lar­ités physiques, mais de tenues nég­ligées, voire choquantes. Une tenue élé­gante sport n’est pas si dif­fi­cile à assumer.

De nom­breux danseurs n’envisagent pas de danser avec des per­son­nes qui ne cor­re­spon­dant pas à l’image qu’ils se font d’un danseur com­pat­i­ble. Le fait de porter une tenue nég­ligée, voire, mal­heureuse­ment par­fois, des critères racistes font que cer­tains danseurs sont exclus, ou tout du moins peu sol­lic­ités. Par­fois, le critère est une hygiène déplorable, ce qui est beau­coup plus impor­tant à Buenos Aires que dans cer­tains pays européens où les nar­ines sem­blent bien moins sen­si­bles.

Il y a des critères objec­tifs de danse. En général, les danseurs portègnes obser­vent la piste et, lorsqu’ils déci­dent de danser avec un étranger, c’est en con­nais­sance de cause. Générale­ment, c’est, car ils ont recon­nu la capac­ité de danse, mais il faut aus­si le dire, c’est aus­si bien sou­vent sur l’esthétique du parte­naire poten­tiel qui fait par­fois oubli­er le critère pre­mier qui est la qual­ité de la danse.

Il y a donc des règles non écrites d’inclusion et d’exclusion qui sont pro­pres à chaque par­tic­i­pant et il me sem­ble néfaste de légifér­er sur ce point.

On voit pass­er un nom­bre impor­tant de touristes à Buenos Aires qui ne font pas l’effort de s’intégrer. Ils sec­ouent la pre­mière danseuse venue (ce tra­vers est surtout mas­culin) et s’étonnent ensuite que per­son­ne n’accepte de danser avec eux, sauf éventuelle­ment d’autres touristes en mal d’invitation.

Pour les danseuses, il y a les taxi-danseurs pro­posés par les organ­isa­teurs ou les racoleurs de tables, qui passent de table en table en essayant de faire lever une touriste, les Portègnes ne voulant pas danser avec eux.

Je rap­pellerais égale­ment qu’il y a plusieurs dizaines de milon­gas par jour à Buenos Aires et que les danseurs peu­vent faire l’effort d’aller dans celles qui leur con­vi­en­nent. Il y a même des milon­gas queers. Il y a une très large grad­u­a­tion dans les styles égale­ment. De milon­gas plutôt tra­di­tion­nelles, par­fois avec une moyenne d’âge élevée. D’autres au con­traire plutôt jeunes et plus libres, mais toute­fois avec une musique plus proche de celle des milon­gas tra­di­tion­nelles que de celles de cer­taines milon­gas d’Europe.

Cette diver­sité de l’offre fait qu’il me sem­ble référable que les danseurs choi­sis­sent chaus­sure à leur pied, plutôt que de forcer une chaus­sure trop petite pour eux. Les habitués apprécieront de pou­voir con­serv­er leurs tra­di­tions et ceux qui ont d’autres aspi­ra­tions seront con­tents de retrou­ver des per­son­nes qui parta­gent leurs goûts et, s’ils ne trou­vent pas, c’est qu’ils font autre chose que du tan­go. Dans ce cas, autant rester dans leur pays d’origine, par exem­ple en Europe.

Et l’Europe dans tout cela

Les normes sont bien moins strictes en Europe et la scène qui s’est déroulée à Cachir­u­lo n’y est pas pens­able. Le niveau de tolérance est très élevé, par­fois trop. On se plairait à ce que des organ­isa­teurs aient le courage de remet­tre à leur place des indi­vidus gênants. Cela peut être fait élégam­ment, rel­a­tive­ment dis­crète­ment et en rem­bour­sant l’entrée, comme cela se fait à Buenos Aires.

Les autres danseurs débar­rassés des ven­ti­la­teurs sauront gré aux organ­isa­teurs qui font respecter l’harmonie du bal.

Par­fois, le prob­lème est inverse. Cer­tains danseurs restent immo­biles sur la piste, blo­quant la cir­cu­la­tion. À Buenos Aires, ils sont rejetés au milieu de la piste par les autres danseurs, en Europe, on les laisse pour­rir la milon­ga. Dans ce cas, ce serait plutôt une ques­tion d’éducation. Par exem­ple, dans un « encuen­tro milonguero », cer­tains débu­tants ont peur de faire des mou­ve­ments inter­dits et restent tétanisés. Les organ­isa­teurs pour­raient, plus sou­vent, expli­quer com­ment se pra­tique le tan­go social.

Pour don­ner envie de faire du tan­go, cer­tains vont chercher des musiques éton­nantes, font appren­dre des choré­gra­phies stupé­fi­antes et, finale­ment, ils s’éloignent de plus en plus de l’esprit du tan­go, par­fois sim­ple­ment, car ils trou­vent plus sim­ple d’enseigner un truc qu’ils maîtrisent que de faire eux-mêmes le par­cours ini­ti­a­tique vers le tan­go.

À les enten­dre, ce serait dans le but d’empêcher le tan­go de mourir en le faisant évoluer. Une prom­e­nade dans les bois en écoutant le chant des oiseaux, c’est un déplace­ment avec de la musique. Sous pré­texte de mod­erniser l’expérience, faut-il rem­plac­er la marche par la moto et les chants d’oiseaux par de la musique tech­no dif­fusée à fort vol­ume sous le casque ? Cela reste du déplace­ment, mais l’expérience est-elle la même que la prom­e­nade à pied sous les frondaisons ?

Quelle image vous évoque le plus l’idée d'une merveilleuse promenade en forêt ?
Quelle image vous évoque le plus l’idée d’une mer­veilleuse prom­e­nade en forêt ?

La balade en moto peut être égale­ment très agréable, mais est-ce qu’on peut con­sid­ér­er que c’est la même chose ?

Où met­tre la lim­ite ? Est-ce que le fait de courir au lieu de marcher fait une dif­férence ? Sans doute moins que l’utilisation de la moto.

Il me sem­ble donc qu’il faut des con­ser­va­teurs, des gar­di­ens du tem­ple pour mod­ér­er l’ardeur des inno­va­teurs.

Le retour de la tolérance

Ces gar­di­ens, tout comme les inno­va­teurs, ont la respon­s­abil­ité de l’avenir du tan­go. N’accepter aucune évo­lu­tion, c’est prob­a­ble­ment con­damn­er le tan­go, mais lui gref­fer n’importe quoi, c’est aus­si le tuer. Peut-être qu’il y aura des pra­ti­quants de cette nou­veauté, mais les car­ac­tères pro­pres du tan­go n’existeront plus.

La tolérance et l'harmonie, racines du tango.
La tolérance et l’har­monie, racines du tan­go.

Par­mi tous les critères énon­cés, lesquels devraient être « sacrés ». Je pense que cha­cun aura sa liste et que la tolérance aidera à faire coex­is­ter les dif­férentes sen­si­bil­ités.

Ma petite liste

Même si je ne suis que DJ, je con­sid­ère que j’ai un rôle à jouer dans cette aven­ture. Je m’efforce de con­naître le mieux pos­si­ble cette musique et même de partager cer­tains élé­ments de cul­ture, par exem­ple avec mes anec­dotes de tan­go.

Même si je pense que l’on peut ani­mer 100 % d’une milon­ga avec de la musique dite « tra­di­tion­nelle », j’ai occa­sion­nelle­ment musi­cal­isé des milon­gas alter­na­tives où il n’y a aucune musique de tan­go. J’avoue toute­fois ma réserve pour appel­er cela tan­go, mais je recon­nais l’intérêt de cette pra­tique pour laque­lle il faudrait trou­ver un nom adap­té.

Le réper­toire tra­di­tion­nel est telle­ment riche, que l’on peut pro­pos­er des décou­vertes et renou­vel­er l’intérêt, même en restant dans une fourchette tem­porelle très étroite, par exem­ple 1935–1955. Pas besoin de pro­pos­er des musiques qui n’ont rien à voir et je déteste quand on passe des chamames ou des fox­trots en milon­ga, des rancheras en valse ou des zam­bas en tan­go. Ces mer­veilleuses dans­es méri­tent d’être appris­es et pra­tiquées et, d’ailleurs, en Argen­tine, ces dans­es sont dan­sées pour ce qu’elles sont. Ma fierté en Europe est d’encourager la chacar­era et par­fois la zam­ba. Je pro­pose par­fois des fox­trots en corti­na ou en moments ludiques avant la milon­ga ou après la com­par­si­ta finale.

Je n’ai pas de légitim­ité pour m’exprimer sur ce que peu­vent tolér­er les danseurs, mais je pense que cer­tains élé­ments de bons sens pour­raient amélior­er le con­fort de tous.

  • Respect de la cir­cu­la­tion dans le bal. On tourne sans arrêt autour de la piste, sans dou­bler et sans s’arrêter. On laisse au moins un pas d’écart avec le cou­ple qui précède et on reste dans sa ligne. Le béné­fice de ce respect est de pou­voir danser en sécu­rité sans risque de col­li­sion, même quand la piste est chargée. La sécu­rité per­met l’improvisation, car elles dimin­u­ent la charge cog­ni­tive des guideurs qui n’ont plus à gér­er les mou­ve­ments erra­tiques des autres danseurs. Il me sem­ble que les com­porte­ments déviants devraient faire l’objet de péd­a­gogie, voire de fer­meté en cas de non-respect volon­taire et fla­grant de ces exi­gences de con­fort et de sécu­rité.
  • Respect des autres danseurs en s’interdisant les mou­ve­ments dan­gereux. Les voléos mal­adroits causent de nom­breux acci­dents. Peut-être qu’il est pos­si­ble de ne pas les inter­dire, mais ils devraient a min­i­ma n’être exé­cutés qu’à la demande du guideur qui s’est préal­able­ment assuré que cela pou­vait être fait sans dan­ger.
  • Respect de l’hygiène et de la tenue cor­recte. Il me sem­ble que pour la vie en société, c’est bien de ne pas impor­tuner les autres avec des odeurs dérangeantes.
  • Je ter­mine en revenant au DJ. Je me donne comme critère le plaisir des danseurs. Ce sont les réac­tions qui me guident dans la suite de la musique que je passe. J’observe un peu la piste et beau­coup ceux qui dansent peu ou pas et mon but est tou­jours que tout le monde soit sur la piste, si pos­si­ble avec le sourire. En effet, le bon­heur est le cadeau le plus impor­tant qu’un DJ peut apporter quand tous les autres ingré­di­ents qui ne dépen­dent pas de lui sont réu­nis.

Le tan­go, selon cer­taines légen­des, serait né dans les bor­dels que l’on appelait par­fois des maisons de tolérance. Faisons en sorte que nos milon­gas devi­en­nent ou restent des lieux de tolérance.

À bien­tôt, les amis !