Suite à l’expulsion de deux femmes dansant ensemble dans une milonga portègne, les esprits se sont un peu échauffés.
Mon commentaire préféré sous l’article est le suivant :
Paroles
“Al organizador lo sacaron de un sarcófago o lo trajeron con la máquina del tiempo”
Ils ont sorti l’organisateur d’un sarcophage où ils l’ont transporté avec la machine à voyager dans le temps.
Pour ma part, ayant la chance de bien connaître les lieux des deux côtés, je vous propose quelques remarques, celles d’un simple DJ, pas d’un danseur ou d’un professeur de danse.
Des hommes qui dansent ensemble, ce n’est pas nouveau
Même si l’article parle de deux femmes, il semble intéressant d’évoquer la danse entre hommes, qui dispose d’une littérature assez fournie.

La danse, même de couple entre hommes, est un fait bien établi, y compris là où on ne l’attend pas, chez les militaires. D’ailleurs, encore aujourd’hui, pour la danse traditionnelle en France, les épreuves qui permettent de monter dans les grades de la danse se nomment des « assauts » et les titres obtenus sont prévôt et maître de danse, ce qui correspond également à d’autres disciplines plus attribuées aux militaires, comme l’escrime.
Le site histoire-tango, est assez disert sur le thème de la danse entre hommes.
https://www.histoire-tango.fr/grands%20themes/hommes%20et%20tango.htm
D’autres auteurs, mettent en avant des pratiques entre hommes, à fin d’entraînement :
« dans les académies et les patios, les hommes pratiquaient entre eux les figures du tango […] non comme expression d’un désir, mais comme exercice de maîtrise corporelle ». (Jorge Salessi ; Médicos, maleantes y maricas)
« Ces pratiques s’inscrivaient dans un univers masculin où la proximité corporelle ne remettait pas en cause l’ordre sexuel dominant ». (Juan José Sebreli ; Buenos Aires y la vida cotidiana).
Cependant, il convient de considérer que cela ne s’applique pas forcément aux bals proprement dits.
Certains auteurs, en effet, comme Laura Falcoff, souligne que l’on ne trouve pas trace de comportements de danse entre hommes dans les bals sociaux et que si cela avait été le cas, on en aurait retrouvé trace dans les registres de police de l’époque. En effet, l’homosexualité et des comportements jugés « déviants » étaient réprimés socialement et parfois policièrement. La police surveillait les bals, cafés, maisons closes.
Il est bien sûr impossible de prouver qu’il n’y aucun enregistrement de ce type, du fait que les archives sont lacunaires et que les chercheurs n’ont pas forcément tout exploité.
On peut cependant rester sur la ligne qui considère que cette pratique était marginale en dehors des écoles et lieux de pratique.
Comme l’a écrit Marta E. Savigliano dans Tango and the Political Economy of Passion, « le tango n’a jamais été une forme stable ; il a constamment négocié les tensions entre marginalité et respectabilité ».
On notera que le fait que des femmes dansent ensemble semble moins avoir attiré l’attention et on peut imaginer que dans certains lieux libertins, ces pratiques pouvaient avoir eu lieu. Cependant, la majorité des femmes apprenaient plutôt à la maison, avec un parent et, comme l’indique María Julia Carozzi dans Aquí se baila el tango, les femmes ont moins besoin d’apprendre, puisqu’elles sont guidées, ce qui est une particularité du tango « les femmes […] n’ont pas besoin de connaissances […] c’est l’homme qui se charge de tout ».
Les deux rôles du tango
Jusqu’à présent, j’ai présenté des hommes qui apprennent à danser et en face, des femmes qui semblent plus orientées vers le rôle de suiveur.
Même si certains vont estimer que cela est machiste, plusieurs points historiques sont à évoquer :
- Le savoir technique est monopolisé par les hommes qui s’entraînent, y compris entre hommes.
- Les femmes sont des êtres à conquérir. Le fait d’avoir une femme dans les bras est souvent un but, plus que celui de trouver une partenaire experte dans la danse. Les paroles de tango regorgent de fanfaronnades de danseurs qui se trouvent « merveilleux », les femmes sont plutôt mises en valeur par leurs qualités humaines et physiques.
Cette approche plutôt machiste s’explique aussi par la mentalité de l’époque. Les femmes avaient des rôles bien distincts de ceux des hommes et certaines femmes dans le domaine du tango ont utilisé des pseudonymes d’hommes pour écrire des paroles ou des musiques, voire se sont habillées à la garçonne.

N’oublions pas que le tango a de fortes racines avec l’Europe et notamment la France, où la femme d’après la Première Guerre mondiale avait obtenu, pour sa vaillance en période de guerre, un statut de garçonne et de femme (relativement) libérée qui a été un des éléments de l’émancipation des femmes, même s’il fut loin d’être le seul.
Cependant, le côté religieux très puissant en Argentine tirait du côté traditionnel et pouvait justifier les aspects les plus machistes du tango.
En fait, les tiraillements entre ces deux courants sont accentués par les crises politiques qui ont traversé l’Argentine. Les périodes de dictature ayant alterné avec des moments plus tolérants et favorables à l’augmentation des droits des femmes, et notamment de celles du peuple.
Les deux rôles sont-ils sexués ?
Aujourd’hui, la société a évolué et les femmes ont enfin obtenu des droits équivalents à ceux des hommes. Les déterminer dans le rôle de suiveur est-il donc encore pertinent ?

Je propose plusieurs éléments de réflexion :
- La stature. À Buenos Aires, les danseurs ont généralement un abrazo fermé. Celui qui se dirige dans le sens du bal que j’appellerai désormais « guideur » peut avoir une vision réduite sur la droite, surtout si le/la partenaire est plus grand que lui/elle. Les hommes étant statistiquement plus grands que les femmes, il est préférable que le plus grand gère le déplacement dans le bal. C’est un argument en faveur du guidage par les hommes. Cependant, il y a des hommes de petite taille qui peuvent danser avec efficacité en tirant parti d’une particularité du tango, on peut beaucoup tourner, ce qui permet de bien gérer l’espace en ayant une vision périphérique. On notera aussi que la plupart des guideurs sont tournés face à l’extérieur de la piste et que donc un guideur petit, voit devant, dans le sens du bal et qu’à la limite, cela suffit dans une milonga pacifiée, comme celles de Buenos Aires. Un dernier point, en Europe, on danse souvent plus ouvert, ce qui fait que la différence de taille est moins un problème. Cela facilite encore plus le fait que le plus petit puisse guider avec efficacité.
- La force. Le tango n’est pas une danse de force, contrairement au rock acrobatique, par exemple. Le guideur suggère et donc, la force musculaire généralement inférieure d’une femme n’est pas un inconvénient. Bien sûr, au cas où le partenaire serait un peu instable, avoir la force de retenir un déséquilibre est un avantage. Un partenaire très stable, bien dans le sol, permet que le couple reste debout, même si l’autre est un peu bancal…
- L’écoute de la musique. Même si trop de danseurs sont totalement hermétiques à la musique, cette dernière est le véritable guideur du couple. A minima, elle permet de synchroniser les pas et, dans les situations favorables, elle favorise l’improvisation. Il n’y a donc pas de raison de considérer que les femmes sont plus sourdes que les hommes. De ma position de DJ, je pourrais sans doute même affirmer que les femmes écoutent plus la musique que les hommes. On le voit aux petits jeux de pieds qui ponctuent ces traits musicaux. Rappelons que le tango n’est pas de la marche militaire et que danser sur le rythme n’est pas l’apogée du tango, c’est une capacité obligatoire, mais très loin d’être suffisante. Un homme qui a fait le service militaire, même comme homme de base d’un régiment, ne sera pas avantagé.
- Qui dirige ? Il est impossible de diriger à deux à la fois. La position asymétrique du tango fait que les choses sont claires. Celui qui a la position du guideur à en charge la conduite du couple. Les partenaires qui changent de rôle changent de position comme l’ont brillamment démocratisé les frères Macana (Enrique et Guillermo Di Fazio à ne pas confondre avec ceux du dessin animé de Hanna-Barbera qui avaient des arguments massue). Quand on les voit évoluer, on ne peut que s’émerveiller, même si leurs prestations sont peu envisageables pour un couple mixte.
- Définition précise des rôles. Beaucoup d’oppositions au côté « machiste » viennent d’une incompréhension. Le guideur est chargé de diriger le couple dans le bal, en respectant la circulation, en évitant les accidents. Il est le garant de l’harmonie de la milonga. Un guideur en mode mouvement brownien pourrira la milonga. Ces comportements sont souvent le fait des hommes, qui pilotent le couple dans la milonga, comme leur voiture dans la circulation, en changeant de file, en sortant les coudes, en lançant des regards noirs ou des coups de klaxon (amusez-vous à répartir ces activités entre la conduite automobile et la pratique du tango). L’autre rôle est défini comme suiveur. C’est vraiment réducteur et c’est ne pas comprendre les danseuses que de penser que les femmes sont reléguées au rôle de marionnettes. En effet, elles écoutent généralement la musique. Comme elles sont dégagées de la responsabilité de la circulation, elles peuvent s’y plonger à 100 % et donc elles deviennent « force » de proposition. Elles apportent des éléments de dialogue. Une légère résistance fait sentir au danseur qu’elle souhaite effectuer un mouvement, mettre en valeur un instant de la musique, ou tout simplement éviter une collision avec un maladroit qui se déplace dans l’angle mort du guideur. La danse résultante est le résultat de cette négociation muette, de cette synchronisation. Quand les deux partenaires ressentent de la même façon de la musique, ils peuvent danser en harmonie. Combien de femmes doivent être frustrées quand elles veulent mettre en valeur un élément léger de la musique, un changement d’instrument dominant et que leur bourrin de guideur continue de labourer la piste avec ses gros sabots.
Ces points étant précisés, on se rend compte qu’il reste peu d’arguments pour que le tango reste une pratique où seul l’homme guide et la femme seule suit.
Les goûts et les couleurs
On peut préférer guider ou préférer suivre. On peut aussi être gêné de danser avec des personnes du même sexe de façon serrée.
On peut aussi préférer danser avec certaines personnes. Même si je n’ai pas de grande expérience de danseur, je dois tout de même rapporter que j’ai vu des femmes diriger de façon un peu autoritaire, avec de grands gestes, comme si elles compensaient une force physique moindre. Lorsqu’une de ces femmes reprend un rôle de suiveur, il reste parfois un élément d’autorité qui complique la gestion de la danse, le guideur se retrouve dans une lutte de pouvoir, ce qui est totalement étranger à l’esprit du tango. Bien sûr, il y a des hommes qui gèrent la danse de cette façon et c’est méprisable, d’autant plus qu’ils ont la force physique et que cela peut être une arme redoutable.
La recherche d’harmonie
Le tango est, en tout premier lieu, une recherche d’harmonie.
Harmonie avec la musique qui anime chaque couple et à plus grande échelle, toute la piste de la milonga. C’est d’ailleurs le plus grand plaisir du DJ, voir comment la communauté ne fait plus qu’un et que la musique enveloppe le tout.
Harmonie dans le couple où les « négociations » sont fluides, chacun apporte une petite pierre à l’édifice de la danse, faisant ressentir à l’autre des subtilités de la musique, en l’incitant à pousser son improvisation, à sortir de la routine.
Harmonie du bal où tous les danseurs dansent la même musique, semblent respirer à l’unisson. Même si cette harmonie n’est pas toujours présente, on peut essayer à minima de respecter les espaces entre les couples, faire en sorte que les différents couloirs tournent à la même vitesse autour du centre de la piste et que tout s’arrête lors d’un break (pause dans la musique).
La tolérance
Chaque individu a une histoire, des convictions, des croyances, des exigences, des blessures, des craintes, des certitudes, des goûts, des aspirations qui peuvent différer de celle du voisin.

L’anecdote évoquée en début d’article montre un manque de tolérance de la part d’un organisateur. Le commentaire que j’ai cité ensuite marque le manque de tolérance envers cet organisateur d’un lecteur.
Là, je vais peut-être paraître faire de la provocation. Certaines communautés, par exemple, les amish ont des coutumes très particulières qui semblent à l’opposé de ce que d’autres estiment devoir être la norme pour la façon de vivre. Je pense que personne n’aurait l’idée d’aller obliger des amish à utiliser des voitures de sport, à faire porter des mini-jupes aux femmes. La tolérance, c’est accepter qu’ils exercent leur mode de vie, dans la mesure où cela ne nuit pas à autrui.
Revenons au cas de la milonga Cachirulo, objet du scandale initial. Cette milonga se targue d’un certain traditionalisme. Elle attire donc des gens qui ont cette sensibilité. Est-ce qu’il est indéfendable de considérer que l’organisateur peut proposer des règles ?
C’est une question difficile. Si les règles sont claires et exposées aux « clients », libres à eux d’accepter ou de refuser. On doit avoir une tenue correcte dans certains lieux de culte, il faut se parfois se déchausser, se couvrir la tête ou, au contraire la découvrir. Si on n’accepte pas ces règles, est-il normal de se voir refuser l’accès ?
Peut-on faire le parallèle entre le tango et un lieu de culte ?
Les religions ne brillent pas toutes par leur tolérance et parfois même, elles justifient des guerres.
Peut-on considérer que le tango peut donner lieu à différentes « religions » ? Par exemple, on pourrait imaginer deux types d » églises » :
Les traditionalistes où on interdirait les invitations sans cabeceo et les voleos, où on exigerait une tenue « elegante sport » et où on ne tolérerait pas des couples du même sexe sur la piste ?
Les rénovatrices où seraient les tolérés les voleos à hauteur de tête, les tenues indécentes, les invitations insistantes, voire grossières à la table, la circulation désordonnée et les couples de même sexe ?
La réponse n’est pas si facile, même si je l’ai posée de façon provocante en mettant sur le même plan des aspects différents. Un couple de même sexe peut parfaitement respecter tous les critères des milongas strictes, sauf bien sûr, le fait d’être d’un sexe différent.
De la même façon, un couple avec des partenaires de genres différents peut danser dans la seconde catégorie et gêner tous les autres danseurs par leurs mouvements désordonnés et dangereux, voir choquer la pudeur ou le sens du bon goût de certains.

Chacun a son credo. Pour ma part, comme DJ, je préfère les milongas avec harmonie, où les danseurs dansent la musique le fait qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes entre eux ne m’importe pas. D’ailleurs je photographie les deux types de couples (j’associe à mon activité de DJ, celle de photographe). En revanche, je ne photographie pas les « m’as-tu-vu », ceux qui font le show en pensant être l’ornement de la milonga alors qu’ils en sont qu’une verrue qui détruit l’harmonie du bal en gênant les autres danseurs.
Les règles tuent-elles ou préservent-elles le tango ?
Je placerai la réponse sur deux zones géographiques distinctes. Buenos Aires et l’Europe, celles où j’interviens majoritairement comme DJ, même si j’ai quelques visites à mon actif dans d’autres espaces.
Les danseurs de Buenos Aires sont en grande majorité issus du « moule » portègne et donc habitués à une certaine étiquette et à des règles que l’on ne remet pas forcément en question. Les danseurs du monde entier viennent à Buenos Aires pour se sourcer ou ressourcer. Quel intérêt de faire des milliers de kilomètres pour retrouver le même climat que dans sa ville de résidence ? Oui, bien sûr, on me rétorquera que certains ne mangent que chez Mac Donald et que donc, ils n’ont pas envie de goûter une cuisine différente quand ils voyagent.
Dans ce rôle, Buenos Aires serait une sorte de musée. Ce modèle a toutefois un gros inconvénient, la mortalité des danseurs historiques et les conditions financières (baisse énorme de pouvoir d’achat des retraités) font qu’il y a de moins en moins de danseurs « traditionnels » dans les milongas (beaucoup continuent de danser, mais seulement une ou deux fois par semaine au lieu de tous les jours).
Cela provoque un manque à gagner pour les organisateurs, manque à gagner relative dans le cas de Buenos Aires, car beaucoup de milongas sont largement subventionnées. Cependant, une milonga presque vide n’est pas motivante et en dehors de l’aspect financier, la recherche du remplissage est une nécessité.
Une solution consiste à baisser le « droit d’entrée ». Par exemple, en faisant payer moins cher les habitués et en tolérant des touristes moins respectueux des codes.
Cela provoque des réactions plus ou moins violentes.
Sur le prix, que je trouve parfaitement justifié dans la mesure où les revenus des touristes sont sans commune mesure avec ceux de la plupart des danseurs autochtones, des touristes s’offusquent. Mais si les organisateurs ne favorisaient pas un peu les Portègnes, ils viendraient encore moins et les touristes se retrouveraient entre eux et les taxi dancers.
Sur les tolérances à propos des règles, être trop permissif, c’est risquer de faire partir les plus exigeants. Être très rigoureux, comme l’organisateur de Cachirulo, c’est conforter sa communauté. L’équilibre peut être difficile à trouver.
La réaction du propriétaire de El Beso me semble assez saine. Il considère que, dans son établissement, expulser des danseurs du même sexe n’est pas admissible. L’organisateur a donc le choix de trouver une autre salle ou de devenir plus tolérant.
En ce qui concerne la tenue, il est facile de refuser l’entrée à des personnes dont l’aspect ne correspond pas à ce que l’on souhaite voir dans la milonga. Je ne parle bien sûr pas de couleur de peau ou de particularités physiques, mais de tenues négligées, voire choquantes. Une tenue élégante sport n’est pas si difficile à assumer.
De nombreux danseurs n’envisagent pas de danser avec des personnes qui ne correspondant pas à l’image qu’ils se font d’un danseur compatible. Le fait de porter une tenue négligée, voire, malheureusement parfois, des critères racistes font que certains danseurs sont exclus, ou tout du moins peu sollicités. Parfois, le critère est une hygiène déplorable, ce qui est beaucoup plus important à Buenos Aires que dans certains pays européens où les narines semblent bien moins sensibles.
Il y a des critères objectifs de danse. En général, les danseurs portègnes observent la piste et, lorsqu’ils décident de danser avec un étranger, c’est en connaissance de cause. Généralement, c’est, car ils ont reconnu la capacité de danse, mais il faut aussi le dire, c’est aussi bien souvent sur l’esthétique du partenaire potentiel qui fait parfois oublier le critère premier qui est la qualité de la danse.
Il y a donc des règles non écrites d’inclusion et d’exclusion qui sont propres à chaque participant et il me semble néfaste de légiférer sur ce point.
On voit passer un nombre important de touristes à Buenos Aires qui ne font pas l’effort de s’intégrer. Ils secouent la première danseuse venue (ce travers est surtout masculin) et s’étonnent ensuite que personne n’accepte de danser avec eux, sauf éventuellement d’autres touristes en mal d’invitation.
Pour les danseuses, il y a les taxi-danseurs proposés par les organisateurs ou les racoleurs de tables, qui passent de table en table en essayant de faire lever une touriste, les Portègnes ne voulant pas danser avec eux.
Je rappellerais également qu’il y a plusieurs dizaines de milongas par jour à Buenos Aires et que les danseurs peuvent faire l’effort d’aller dans celles qui leur conviennent. Il y a même des milongas queers. Il y a une très large graduation dans les styles également. De milongas plutôt traditionnelles, parfois avec une moyenne d’âge élevée. D’autres au contraire plutôt jeunes et plus libres, mais toutefois avec une musique plus proche de celle des milongas traditionnelles que de celles de certaines milongas d’Europe.
Cette diversité de l’offre fait qu’il me semble référable que les danseurs choisissent chaussure à leur pied, plutôt que de forcer une chaussure trop petite pour eux. Les habitués apprécieront de pouvoir conserver leurs traditions et ceux qui ont d’autres aspirations seront contents de retrouver des personnes qui partagent leurs goûts et, s’ils ne trouvent pas, c’est qu’ils font autre chose que du tango. Dans ce cas, autant rester dans leur pays d’origine, par exemple en Europe.
Et l’Europe dans tout cela
Les normes sont bien moins strictes en Europe et la scène qui s’est déroulée à Cachirulo n’y est pas pensable. Le niveau de tolérance est très élevé, parfois trop. On se plairait à ce que des organisateurs aient le courage de remettre à leur place des individus gênants. Cela peut être fait élégamment, relativement discrètement et en remboursant l’entrée, comme cela se fait à Buenos Aires.
Les autres danseurs débarrassés des ventilateurs sauront gré aux organisateurs qui font respecter l’harmonie du bal.
Parfois, le problème est inverse. Certains danseurs restent immobiles sur la piste, bloquant la circulation. À Buenos Aires, ils sont rejetés au milieu de la piste par les autres danseurs, en Europe, on les laisse pourrir la milonga. Dans ce cas, ce serait plutôt une question d’éducation. Par exemple, dans un « encuentro milonguero », certains débutants ont peur de faire des mouvements interdits et restent tétanisés. Les organisateurs pourraient, plus souvent, expliquer comment se pratique le tango social.
Pour donner envie de faire du tango, certains vont chercher des musiques étonnantes, font apprendre des chorégraphies stupéfiantes et, finalement, ils s’éloignent de plus en plus de l’esprit du tango, parfois simplement, car ils trouvent plus simple d’enseigner un truc qu’ils maîtrisent que de faire eux-mêmes le parcours initiatique vers le tango.
À les entendre, ce serait dans le but d’empêcher le tango de mourir en le faisant évoluer. Une promenade dans les bois en écoutant le chant des oiseaux, c’est un déplacement avec de la musique. Sous prétexte de moderniser l’expérience, faut-il remplacer la marche par la moto et les chants d’oiseaux par de la musique techno diffusée à fort volume sous le casque ? Cela reste du déplacement, mais l’expérience est-elle la même que la promenade à pied sous les frondaisons ?

La balade en moto peut être également très agréable, mais est-ce qu’on peut considérer que c’est la même chose ?
Où mettre la limite ? Est-ce que le fait de courir au lieu de marcher fait une différence ? Sans doute moins que l’utilisation de la moto.
Il me semble donc qu’il faut des conservateurs, des gardiens du temple pour modérer l’ardeur des innovateurs.
Le retour de la tolérance
Ces gardiens, tout comme les innovateurs, ont la responsabilité de l’avenir du tango. N’accepter aucune évolution, c’est probablement condamner le tango, mais lui greffer n’importe quoi, c’est aussi le tuer. Peut-être qu’il y aura des pratiquants de cette nouveauté, mais les caractères propres du tango n’existeront plus.

Parmi tous les critères énoncés, lesquels devraient être « sacrés ». Je pense que chacun aura sa liste et que la tolérance aidera à faire coexister les différentes sensibilités.
Ma petite liste
Même si je ne suis que DJ, je considère que j’ai un rôle à jouer dans cette aventure. Je m’efforce de connaître le mieux possible cette musique et même de partager certains éléments de culture, par exemple avec mes anecdotes de tango.
Même si je pense que l’on peut animer 100 % d’une milonga avec de la musique dite « traditionnelle », j’ai occasionnellement musicalisé des milongas alternatives où il n’y a aucune musique de tango. J’avoue toutefois ma réserve pour appeler cela tango, mais je reconnais l’intérêt de cette pratique pour laquelle il faudrait trouver un nom adapté.
Le répertoire traditionnel est tellement riche, que l’on peut proposer des découvertes et renouveler l’intérêt, même en restant dans une fourchette temporelle très étroite, par exemple 1935–1955. Pas besoin de proposer des musiques qui n’ont rien à voir et je déteste quand on passe des chamames ou des foxtrots en milonga, des rancheras en valse ou des zambas en tango. Ces merveilleuses danses méritent d’être apprises et pratiquées et, d’ailleurs, en Argentine, ces danses sont dansées pour ce qu’elles sont. Ma fierté en Europe est d’encourager la chacarera et parfois la zamba. Je propose parfois des foxtrots en cortina ou en moments ludiques avant la milonga ou après la comparsita finale.
Je n’ai pas de légitimité pour m’exprimer sur ce que peuvent tolérer les danseurs, mais je pense que certains éléments de bons sens pourraient améliorer le confort de tous.
- Respect de la circulation dans le bal. On tourne sans arrêt autour de la piste, sans doubler et sans s’arrêter. On laisse au moins un pas d’écart avec le couple qui précède et on reste dans sa ligne. Le bénéfice de ce respect est de pouvoir danser en sécurité sans risque de collision, même quand la piste est chargée. La sécurité permet l’improvisation, car elles diminuent la charge cognitive des guideurs qui n’ont plus à gérer les mouvements erratiques des autres danseurs. Il me semble que les comportements déviants devraient faire l’objet de pédagogie, voire de fermeté en cas de non-respect volontaire et flagrant de ces exigences de confort et de sécurité.
- Respect des autres danseurs en s’interdisant les mouvements dangereux. Les voléos maladroits causent de nombreux accidents. Peut-être qu’il est possible de ne pas les interdire, mais ils devraient a minima n’être exécutés qu’à la demande du guideur qui s’est préalablement assuré que cela pouvait être fait sans danger.
- Respect de l’hygiène et de la tenue correcte. Il me semble que pour la vie en société, c’est bien de ne pas importuner les autres avec des odeurs dérangeantes.
- Je termine en revenant au DJ. Je me donne comme critère le plaisir des danseurs. Ce sont les réactions qui me guident dans la suite de la musique que je passe. J’observe un peu la piste et beaucoup ceux qui dansent peu ou pas et mon but est toujours que tout le monde soit sur la piste, si possible avec le sourire. En effet, le bonheur est le cadeau le plus important qu’un DJ peut apporter quand tous les autres ingrédients qui ne dépendent pas de lui sont réunis.
Le tango, selon certaines légendes, serait né dans les bordels que l’on appelait parfois des maisons de tolérance. Faisons en sorte que nos milongas deviennent ou restent des lieux de tolérance.
À bientôt, les amis !
