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A Manos Brujas

A Manos Brujas, Trio Yumba

Norberto Horacio Ramos, Pastor Cores y Víctor Osvaldo Monteleone

Notre musique du jour est un peu par­ti­c­ulière. Elle a été com­posée en hom­mage à Rodol­fo Bia­gi. Elle s’appelle A Manos Bru­jas et est dédi­cacée à Rodol­fo Bia­gi, dont c’était le surnom. Nous allons donc nous intéress­er à ce surnom, à Bia­gi, au Trio Yum­ba et… au Fox-trot. Ce par­cours nous per­me­t­tra de met­tre à jour une arnaque. Com­mençons l’enquête…

Le trio Yumba et le trio Don Rodolfo, une arnaque pour les fans de Biagi

Ce trio éphémère s’est dédié à hon­or­er Rodol­fo Bia­gi, mort peu avant cet enreg­istrement, le 24 sep­tem­bre 1969. On lui doit deux dis­ques nom­més, Hugo Duval can­ta sus exi­tos con Rodol­fo Biag­gi (avec deux « G »).

Le trio a été con­sti­tué par le pianiste Nor­ber­to Ramos et le ban­donéon­iste Pas­tor Cores, asso­ciés au chanteur Hugo Duval, qui fut un des chanteurs de Bia­gi.

À la con­tre­basse se sont relayés deux frères Mon­teleone, Víc­tor Osval­do pour le disque 1 (trio Yum­ba) et son grand frère, Mario pour le disque 2 (Trio Don Rodol­fo).

Sur les dis­ques, les noms du trio sont passés sous silence. Cette supercherie a sans doute fait croire à beau­coup d’acheteurs qu’ils achetaient un disque inédit de Rodol­fo Bia­gi. En effet, celui-ci a cessé d’enregistrer en 1962 si on excepte quelques titres en 1963 et 1964 (dont la plu­part sont des enreg­istrements d’émissions de radio, peu écouta­bles selon les critères actuels).

En 1970, quelques mois après la mort de Bia­gi et pour l’anniversaire de sa nais­sance (14 mars 1906), ces dis­ques étaient donc des­tinés à faire sen­sa­tion (gag­n­er de l’argent). Les fans orphe­lins pou­vaient retrou­ver leur chef d’orchestre adoré. Enfin, ils pou­vaient le penser, même si ce n’était finale­ment pas du tout le cas.

Un autre élé­ment à charge pour l’éditeur et ce trio est leur dénom­i­na­tion, Trio Yum­ba et Don Rodol­fo. Ces élé­ments fer­ont sans doute penser immé­di­ate­ment à Pugliese, auteur de la Yum­ba et par­fois appelé Don Osval­do, même si San Pugliese est plus courant. Le terme de Don, en tous cas, est une façon de sug­gér­er que l’on par­le d’un grand artiste, une mar­que de respect que l’on peut tout à fait attribuer à Bia­gi.

On notera que l’on trou­ve par­fois la men­tion Don Pugliese, mais celle-ci est fau­tive, Don ne s’emploie qu’avec le prénom, voire le prénom suivi du nom, jamais avec le nom de famille.

Pour revenir à notre trio, on peut sans doute con­clure qu’ils ont fait un coup « mar­ket­ing » avec leur jeune mai­son d’édition, Magen­ta, en essayant de tromper à l’aide de nom­breux indices fal­si­fiés, comme nous allons le voir plus pré­cisé­ment sur les images des dis­ques (LP, puis CD).

Voici les éléments de la tromperie en image :

  • Hugo Duval. C’est le dernier chanteur à avoir enreg­istré avec Bia­gi (si on excepte 5 titres avec Car­los Alma­gro). Les acheteurs poten­tiels sont donc for­cé­ment attirés par ce nom, qui n’est d’ailleurs pas un men­songe, puisqu’il s’agit bien du Hugo Duval qui a tra­vail­lé avec Bia­gi.
  • La men­tion « chante ses suc­cès avec Rodol­fo Biag­gi » est un peu plus trompeuse. En effet, beau­coup de per­son­nes ne font pas atten­tion à l’orthographe par­ti­c­ulière avec deux G. Est-ce une erreur du con­cep­teur de la pochette, ou une volon­té délibérée de la jeune mai­son d’édition Magen­ta (fondée en 1967) ? À leur décharge, on trou­ve par­fois le vrai Bia­gi orthographié avec deux G comme nous le ver­rons ci-dessous.
  • Il y a des pho­tos de Bia­gi sur les deux dis­ques. Pourquoi ne pas met­tre une pho­to de Hugo Duval ? Sans doute pour ren­forcer l’illusion…
  • Le nom du trio Yum­ba n’est pas men­tion­né sur le disque 1 et celui du trio Don Rodol­fo, ne l’est pas plus pour le disque 2. Ils le seront dans cer­taines édi­tions postérieures.
Les deux disques sortis à la mort de Biagi, enregistrés par le Trio Yumba. On remarquera que l’on trouve la mention Hugo Duval et Rodolfo Biaggi (avec deux « G »), ce qui est sans doute destiné à faire accroire qu’il s’agit d’un disque posthume de Rodolfo Biagi avec un de ses chanteurs, Hugo Duval.
Les deux dis­ques sor­tis à la mort de Bia­gi, enreg­istrés par le Trio Yum­ba. On remar­quera que l’on trou­ve la men­tion Hugo Duval et Rodol­fo Biag­gi (avec deux « G »), ce qui est sans doute des­tiné à faire accroire qu’il s’agit d’un disque posthume de Rodol­fo Bia­gi avec un de ses chanteurs, Hugo Duval.

Sur cette autre édi­tion, ici du disque 2, la tromperie est tou­jours aus­si présente. Il est indiqué Don Rodol­fo, qui est le nom « arti­fi­ciel » du trio Ramos, Cores et Mon­teleone (Mario). Peut-être qu’il y a eu des remon­trances quant à l’utilisation du nom de Bia­gi, même avec deux G et que l’éditeur a pen­sé s’en sor­tir ain­si…

Une édition postérieure du disque 2. Le nom Biaggi a été supprimé, mais une photo de Biagi au piano le remplace avantageusement. Le nom du trio "Don Rodolfo" prolonge l'illusion pour ne pas dire, la tromperie. On notera que Biagi est écrit avec un seul G pour l’attribution de crédit de compositeur pour Campo afuera.
Une édi­tion postérieure du disque 2. Le nom Biag­gi a été sup­primé, mais une pho­to de Bia­gi au piano le rem­place avan­tageuse­ment. Le nom du trio “Don Rodol­fo” pro­longe l’il­lu­sion pour ne pas dire, la tromperie. On notera que Bia­gi est écrit avec un seul G pour l’attribution de crédit de com­pos­i­teur pour Cam­po afuera.

Les titres du disque 1

Face A

  • Como en un cuen­to — Vals can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Car­los Bahr
  • Oh mama mía — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Car­los Marín
  • Mag­dala — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Fran­cis­co Gor­rindo
  • Tan­go soñador — Tan­go — Manuel Oscar de la Fuente
  • Aun te que­da mi perdón — Tan­go can­ta­do — Nor­ber­to Ramos y Pas­tor Cores
  • Manos bru­jas — Tan­go — Nor­ber­to Hora­cio Ramos, Pas­tor Cores y Víc­tor Osval­do Mon­teleone. C’est notre tan­go du jour.

Face B

  • Mi pecado­ra — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente (MyL)
  • Humil­lación — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Car­los Bahr
  • Gól­go­ta — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Fran­cis­co Gor­rindo
  • Can­ción para un car­iño — Tan­go can­ta­do — Luis Mag­gi­o­lo Letra: Reinal­do Yiso
  • Indifer­en­cia — Tan­go can­ta­do — Rodol­fo Bia­gi Letra: Juan Car­los Thor­ry
  • El claveli­to — Tan­go can­ta­do — Ángel Cabral Letra: Reinal­do Yiso

Les titres du disque 2

Face A

  • Que­jas de ban­doneón — Tan­go — Juan de Dios Fil­ib­er­to
  • San­gre de mi san­gre — Tan­go can­ta­do — Reinal­do Yiso y Juan Manuel Mañue­co
  • Lágri­mas y son­risas — Vals — Pas­cual De Gul­lo Letra: Pas­cual De Gul­lo
  • Cam­po afuera — Milon­ga can­ta­da — Rodol­fo Bia­gi Letra: Home­ro Manzi
  • Cari­cias — Tan­go can­ta­do — Juan Martí Letra: Alfre­do Bigeschi
  • Baila­r­i­na de tan­go — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente Letra: Hora­cio San­guinet­ti

Face B

  • A la gran muñe­ca — Tan­go — Jesús Ven­tu­ra Letra: Miguel Osés
  • Soñe­mos — Tan­go can­ta­do — Rober­to Caló y Rober­to Rufi­no Reinal­do Yiso
  • Don Rodol­fo — Tan­go — Manuel Oscar de la Fuente
  • Sola­mente Dios y yo — Tan­go can­ta­do — Juan Anto­nio Migliore Manuel Rosas
  • Mi alon­dra — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente (MyL)
  • Mi vida en tus manos — Tan­go can­ta­do — Manuel Oscar de la Fuente (MyL)

On peut con­stater que ces titres ont été joués par Bia­gi pour la plu­part, saufs bien sûr, les morceaux écrits en hom­mage à Bia­gi, comme notre « Manos Bru­jas ».

Les dis­ques ont été réédités en CD selon exacte­ment la même organ­i­sa­tion (sauf bien sûr, la divi­sion par face A et B… Une pre­mière ver­sion reprend exacte­ment la mise en page des dis­ques LP que j’ai présen­tés en pre­mier, la sec­onde dont je repro­duis la cou­ver­ture ci-dessous ren­force la tromperie en met­tant des por­traits de Bia­gi encore plus recon­naiss­ables et en le met­tant même en fond de page, jouant du piano sur la réédi­tion, ce qui n’avait pas été fait pour l’édition orig­i­nale en LP et la pre­mière ver­sion en CD.

La couverture des deux CD est tout autant trompeuse que celle des disques LP. On peut penser qu'on achète un véritable enregistrement par Biagi.
La cou­ver­ture des deux CD est tout autant trompeuse que celle des dis­ques LP. On peut penser qu’on achète un véri­ta­ble enreg­istrement par Bia­gi.
Revers de deux éditions différentes en CD. À gauche, le revers du CD 1 dont la couverture est identique à la pochette du disque LP 1 présenté ci-dessus. Les titres y sont indiqués sans aucune précision. Sur les deux revers de droite, il y a le nom des compositeurs, mais toujours pas de mention du trio Yumba ou Don Rodolfo… On notera également, que les crédits de compositeur de Biagi y sont indiqués avec l’orthographe Biaggi, ce qui renforce encore le doute de l’acheteur qui pense encore plus fort que le Biaggi est juste une coquille et pas une tromperie. On remarque le crédit des trois auteurs Norberto Horacio Ramos, Pastor Cores et Víctor Osvaldo Monteleone.
Revers de deux édi­tions dif­férentes en CD. À gauche, le revers du CD 1 dont la cou­ver­ture est iden­tique à la pochette du disque LP 1 présen­té ci-dessus. Les titres y sont indiqués sans aucune pré­ci­sion. Sur les deux revers de droite, il y a le nom des com­pos­i­teurs, mais tou­jours pas de men­tion du trio Yum­ba ou Don Rodol­fo… On notera égale­ment, que les crédits de com­pos­i­teur de Bia­gi y sont indiqués avec l’orthographe Biag­gi, ce qui ren­force encore le doute de l’acheteur qui pense encore plus fort que le Biag­gi est juste une coquille et pas une tromperie. On remar­que le crédit des trois auteurs Nor­ber­to Hora­cio Ramos, Pas­tor Cores et Víc­tor Osval­do Mon­teleone.

Un piège pour les DJ

Cer­tains DJ ne sont pas atten­tifs à l’erreur d’orthographe ou s’imaginent que Don Rodol­fo est pour men­tion­ner Bia­gi lui-même. Ils croient de bonne foi pass­er un titre de Bia­gi, tout comme ils peu­vent pass­er Huracán par Laz­zari (enreg­istré en 1987, soit 11 ans après la mort de D’Arienzo) en pen­sant que c’est un titre des artistes évo­qués…

Atten­tion, ce piège peut en cacher en autre… En effet, il y a des enreg­istrements de Bia­gi réédités en dis­ques LP avec une erreur de nom (deux G).

Un disque de Rodolfo Biaggi avec une erreur sur son nom.
Un disque de Rodol­fo Biag­gi avec une erreur sur son nom.

Voilà qui peut donc per­dre quelques DJ peu atten­tifs. Heureuse­ment, à l’écoute, il est facile de faire la dif­férence. Bien plus que pour des enreg­istrements d’orchestres dans le style de D’Arienzo, comme Las Solis­tas de D’Arienzo, ce qui est dans ce cas logique, puisque les instru­men­tistes sont les mêmes que ceux de l’orchestre de D’Arienzo, con­traire­ment aux trios Yum­ba ou Don Rodol­fo, qui sont con­sti­tués d’étrangers à l’orchestre ini­tial, hormis, bien sûr, Duval, le chanteur.

Extrait musical

A Manos Bru­jas, Trio Yum­ba.

On notera que le titre est générale­ment asso­cié à Hugo Duval, alors que ce dernier n’y chante pas… encore un indice qui indique que l’on a cher­ché à faire oubli­er l’absence du maître récem­ment décédé.
Il est cer­tain que Nor­ber­to Ramos ne peut pas être com­paré à Rodol­fo Bia­gi. Le résul­tat est mignon, mais il me sem­ble peu prob­a­ble qu’un audi­teur atten­tif puisse penser qu’il écoute un enreg­istrement par le vrai Mano Bru­jas. Il faut recon­naitre à la décharge du trio que trois musi­ciens, c’est un peu juste pour se com­par­er à un orchestre typ­ique (2 à 3 ban­donéons et 3 à 4 vio­lons de plus…).

Pourquoi Manos Brujas ?

“Manos” = mains
“Bru­jas” = sor­cières

On imag­ine facile­ment, que les mains sor­cières, enchan­tées, peu­vent faire référence à sa vir­tu­osité de pianiste.
Lorsqu’il a été viré de l’orchestre de Juan D’Arienzo, car il com­mençait à pren­dre la vedette au directeur, Bia­gi s’est tourné vers la radio et notam­ment LR3 Radio Bel­gra­no.
Le directeur de la pub­lic­ité de Pal­mo­live, Juan Bautista Berg­erot, spon­sor du pro­gramme (« Té dan­zante Pal­mo­live del aire » qui y pas­sait les samedis de 16 h 30 à 20 h 00, l’a alors surnom­mé « Manos Bru­jas ». Ce surnom, plutôt flat­teur, lui est resté.

À gauche, un détail de la revue Sintonia en 1940 qui annonce le retour de Biagi (avec deux G...) en compagnie d'Ortiz dans les programmes de Radio Belgrano. Au centre et à droite, une affiche de 1947et une publicité dans la revue Radiolanda du 27 janvier 1951 annonçant le "Té danzante Palmolive del aire", le programme qui lui a valu le surnom de Manos Brujas.
À gauche, un détail de la revue Sin­to­nia en 1940 qui annonce le retour de Bia­gi (avec deux G…) en com­pag­nie d’Or­tiz dans les pro­grammes de Radio Bel­gra­no. Au cen­tre et à droite, une affiche de 1947et une pub­lic­ité dans la revue Radi­olan­da du 27 jan­vi­er 1951 annonçant le “Té dan­zante Pal­mo­live del aire”, le pro­gramme qui lui a valu le surnom de Manos Bru­jas.

Bia­gi s’est pris au jeu, car en ouver­ture de ses con­certs radio­phoniques, il jouait quelques notes d’un fox-trot de José María Aguilar juste­ment dénom­mé Manos bru­jas.
Mal­heureuse­ment, je n’ai pas trou­vé trace d’enregistrement de ce jin­gle. J’imagine qu’il doit s’agir de la par­tie finale qui se prête assez bien à une presta­tion vir­tu­ose pour en faire une bonne intro­duc­tion pour le con­cert. Pour cela, je vous pro­pose d’écouter quelques enreg­istrements de ce fameux Fox-Trot qu’interprétait Bia­gi.

Autres versions

Le tan­go A Manos Bru­jas est un hom­mage à Bia­gi, il n’a pas d’autre enreg­istrement à ma con­nais­sance.

Manos Bru­jas 1227 – Fox-Trot — José María Aguilar et Rafael Pagés.

Il s’agit prob­a­ble­ment du plus ancien enreg­istrement de ce Fox-trot et par son auteur.

Manos bru­jas 1928-07-23 — Fox-Trot — Car­los Gardel accom­pa­g­né des gui­taristes Guiller­mo Bar­bi­eri et José Ricar­do.
Manos bru­jas 1928-12-22 — Fox-Trot — Car­los Gardel accom­pa­g­né des gui­taristes Guiller­mo Bar­bi­eri et José Ricar­do auquel s’est adjoint le com­pos­i­teur, José María Aguilar.
Manos bru­jas 1929 – Fox-Trot — Alber­to Vila avec orchestre (prob­a­ble­ment de la Vic­tor).
Manos bru­jas 1930 — Fox-Trot — José Maria Aguilar.

Nou­v­el enreg­istrement par l’auteur qui démon­tre la vir­tu­osité de ce gui­tariste qui aura un des­tin con­trasté avec Gardel et qui sera un sur­vivant de l’accident d’avion où le fameux Toulou­sain trou­vera la mort.

Manos bru­jas 1944-10-25 — Fox-Trot — Orques­ta Enrique Rodríguez con Arman­do Moreno.

C’est sans doute une des ver­sions les plus con­nues et la fin assez vir­tu­ose peut don­ner une idée de ce à qui pou­vait ressem­bler le jin­gle de Bia­gi pour ses con­certs radio­phoniques, même s’il est prob­a­ble que ce soit le piano de Bia­gi, plus que le ban­donéon qui aurait été la vedette de de jin­gle..

Manos bru­jas 1949 — Fox-Trot — José Dames y sus Paisanos.
Manos bru­jas 1959 — Fox-Trot — Héc­tor Mau­ré con su con­jun­to, dirigé par Pas­cual Eli­ay.
A Manos Bru­jas 1970 – Tan­go — Trio Yum­ba. C’est notre tan­go du jour qui n’a donc rien à voir avec le fox-trot d’Aguilar.

Paroles du Fox-Trot (le tango est instrumental)

Entre tus manos nacaradas
yo fui un juguete del amor,
manos per­fec­tas embru­jadas
que sólo causaron dolor.
Bajo el hechizo de tus manos
sen­tí la dicha y el plac­er,
mis pobres ensueños vanos
que nun­ca pudieron ser.

Amor, amor,
car­iño cru­el
después que fiel
yo te adoré.
¡Amor, amor,
des­dén fatal
para mi mal
eso cau­so tu ingra­to amor!

Lle­vo en el alma la amar­gu­ra
que me per­sigue sin cesar,
una doliente mord­e­du­ra
que sólo causa pesar.
Libre por fin del mal­efi­cio
que me per­sigue sin cesar,
¡gozo feliz del ben­efi­cio
que llena mi corazón!
Jose Maria Aguilar

Traduction libre des paroles du fox-trot

Entre tes mains nacrées, j’é­tais un jou­et d’amour, des mains par­faites ensor­celées qui ne causèrent que de la douleur.
Sous le charme de tes mains, j’ai ressen­ti la félic­ité et le plaisir, mes pau­vres rêves vains qui jamais ne pour­ront exis­ter.
Amour, amour, affec­tion cru­elle après t’avoir adoré fidèle­ment. Amour, amour, mépris fatal pour mon mal causé par ton amour ingrat !
Je porte en mon âme l’amer­tume qui me hante sans cesse, une mor­sure douloureuse qui ne provoque que du cha­grin.
Libre, enfin, du malé­fice qui me pour­suit sans cesse, je jouis du bien­fait qui rem­plit mon cœur !

On se rend compte que ce Fox-Trot n’a aucun lien avec Bia­gi en ce qui con­cerne ses paroles. L’enchantement sor­ci­er ne se réfère pas du tout à des mains agiles, telles que l’on pour­rait décrire celle de Rodol­fo Bia­gi.

Pour terminer non pas en chanson, mais en poésie

Un poème dédié à Mano bru­jas, Don Rodol­fo Bia­gi, par Osval­do France.

Manos bru­jas
Con la fina exquis­itez secun­dan­do al gran Car­l­i­tos
Quizás, hal­laste el hito para labrarte un des­ti­no,
Encon­tran­do los caminos de ese innegable tal­en­to
Que solo tienen sus­ten­tos para lle­gar a la glo­ria,
Los que for­jaron his­to­rias con­ser­vadas en el tiem­po…

Por eso es que rev­er­en­cio al artista con su embru­jo
Lle­va­do por el influ­jo de su vibrante com­pás,
Y reinan­do como el que más con pros­apia arra­balera,
Filosofía orillera que con­sagró el bailarín
Con tanguero berretín, en mil noches milongueras…

Cuan­do lle­ga a mi alma rea tu musa se entron­iza
Y al escucharte cual misa donde aque­l­los feli­gre­ses,
Al cielo ele­van sus pre­ces para no olvi­darte nun­ca,
Manos bru­jas no se trun­can, siguen en la palestra
Y en una pal­pa­ble mues­tra con el tan­go van en yun­ta.


Ded­i­ca­do a un grande del tan­go: don Rodol­fo Bia­gi. (14/03/1906 – 24/09/1969)
Osval­do France (Osval­do Fran­cel­la)

Traduction du poème d’Osvaldo France

Mains ensor­celées

Avec cette finesse exquise, qui a peut-être suivi le grand Car­l­i­tos, as-tu trou­vé le repère pour te forg­er un des­tin, trou­vant les chemins de ce tal­ent iné­gal­able qui n’ont que leurs moyens pour attein­dre la gloire, ceux qui ont forgé des his­toires préservées dans le temps…
C’est pourquoi je vénère l’artiste avec son charme porté par l’in­flu­ence de son rythme vibrant,
Et rég­nant comme la plu­part avec une lignée faubouri­enne, Philoso­phie des rives qui con­sacra le danseur avec le tan­go fan­tasque, en mille nuits milongueras…
Quand elle atteint mon âme, ta muse est intro­n­isée et, quand je t’en­tends, c’est comme une messe avec ses fidèles, au ciel, ils élèvent leurs prières pour ne jamais t’ou­bli­er, les mains ensor­celées ne se coupent pas, elles sont tou­jours sous les pro­jecteurs et, dans une démon­stra­tion sen­si­ble avec le tan­go, elles vont, enchaînées (sous le joug, comme une paire de bœufs).
Con­traire­ment au Fox-Trot, ce poème est claire­ment dédié à Rodol­fo Bia­gi. Peut-être qu’on pour­rait associ­er ces paroles à notre tan­go du jour, pour faire un hom­mage com­plet à Manos Bru­jas, ce pianiste prodi­ge qui a com­mencé à treize ans à jouer dans les ciné­mas (pour accom­pa­g­n­er les films muets), puis qui a joué à 24 ans pour Car­los Gardel, puis dans divers orchestres, comme ceux de Juan Bautista Gui­do, Juan Canaro, puis Juan Car­los Thor­ry avant de révo­lu­tion­ner l’orchestre de D’Arienzo.

À bien­tôt, mes chers amis.
Je dédi­cace cet arti­cle à mon élève DJ prodi­ge, JPM, qui m’a sug­géré d’écrire cette anec­dote.

Gólgota, 1938-08-15 — Orquesta Rodolfo Biagi con Teófilo Ibáñez

Rodolfo Biagi Letra: Francisco Gorrindo

Rodol­fo Bia­gi, qui venait de se faire vir­er par D’Arienzo, car il com­mençait à lui pren­dre la vedette, enreg­istre le 15 août 1938, deux tan­gos excep­tion­nels. El incen­dio (l’incendie) et Gól­go­ta. Le pre­mier est instru­men­tal et met, comme il l’annonce, le feu. Gól­go­ta monte la ten­sion d’un cran. Il est comme une déc­la­ra­tion de guerre, une annonce fra­cas­sante dis­ant que, désor­mais, il fau­dra compter avec Bia­gi dans l’Univers du tan­go. L’ancien tan­go a été cru­ci­fié et, la force brute de cette inter­pré­ta­tion servie mer­veilleuse­ment par le pre­mier chanteur de Bia­gi, Teó­fi­lo Ibáñez, explose à nos oreilles.

Je vous invite donc à décou­vrir le phénomène Bia­gi dans son pre­mier enreg­istrement avec son orchestre. Il n’avait aupar­a­vant enreg­istré que du piano solo, de l’accompagnement de Gardel et, bien sûr, la par­tie de piano de l’orchestre de D’Arienzo.

Extrait musical

Gól­go­ta. Par­ti­tion pour piano et divers­es édi­tions en disque. Argen­tine, Uruguay. Le dernier disque évoque le procédé de Colum­bia, « Viva-tonal », une tech­nique d’enregistrement élec­trique de la sec­onde moitié des années 1920 et qui ver­ra la pro­duc­tion de toute une série de lecteurs de dis­ques 78 tours, de la machine portable au cab­i­net avec portes fer­mant à clef. Comme nous le ver­rons en fin d’article.
Gól­go­ta, 1938-08-15 — Orques­ta Rodol­fo Bia­gi con Teó­fi­lo Ibáñez.

Les pas lourds de la mon­tée au Gól­go­ta démar­rent le titre, puis, soudain, une des fameuses vir­gules musi­cales de Bia­gi au piano libère la ten­sion dans une phrase lega­to des cordes et ban­donéons. Puis, les pas pesants repren­nent et, une fois de plus, le piano libère une phrase lega­to. À 31 sec­on­des, Bia­gi libère un motif qu’il utilis­era beau­coup par la suite. Presque joyeux, a min­i­ma, joueur, ce pas­sage est suivi d’un autre pas­sage où domine le lega­to, même si la pul­sa­tion est tou­jours présente.
L’orchestre annonce ensuite l’arrivée de Ibáñez, qui va réalis­er la prouesse de don­ner la mélodie tout en scan­dant le rythme. On notera que, même si les dis­ques men­tion­nent un estri­bil­lo (refrain), Ibáñez chante pen­dant plus d’une minute (le titre dure 2 min­utes 36).
Pour un pre­mier enreg­istrement, c’est un coup de maître et l’orchestre con­tin­uera sur sa lancée jusqu’en 1956, où il passera à la mai­son de disque Colum­bia, puis Music Hall.
Mais cela fait longtemps que le souf­fle des pre­mières années s’était éteint et que Bia­gi était tombé dans un automa­tisme qui rend cet orchestre beau­coup moins intéres­sant.
Pour l’instant, intéres­sons-nous à Gól­go­ta, com­posé par Bia­gi et puis­sam­ment mis en paroles par l’auteur de Pacien­cia, Mala suerte, La bru­ja ou Ansiedad, Fran­cis­co (Froilán) Gor­rindo.
Un petit clin d’œil. À par­tir du départ de Bia­gi de l’orchestre de D’Arienzo, le pianiste Juan Poli­to repro­duira les orne­men­ta­tions de Bia­gi, ce qui fait qu’au même moment, les deux orchestres parais­saient très proches aux oreilles de ceux qui écoutaient d’une manière un peu dis­traite.

Paroles

Yo fui capaz de darme entero y es por eso
que me encuen­tro hecho peda­zos,
y me encuen­tro aban­donao.
Porque me di, sin ver a quién me daba,
y hoy ten­go como pre­mio
que estar arrodil­lao.
Arrodil­lao frente al altar de la men­ti­ra,
frente a tan­tas alcancías,
que se lla­man corazón;
y comul­gar en tan­ta hipocre­sía,
por el pan diario,
por un rincón.

Arrodil­lao, hay que vivir,
pa’ mere­cer algún favor;
que si de pie te ponés,
para gri­tar
tan­ta ruina y mal­dad.
Cru­ci­fi­cao, te vas a ver,
por la moral de los demás;
en este Gól­go­ta cru­el,
donde el más vil,
ése, la va de Juez.

No me han dejao
más que el con­sue­lo de mis noches,
de mis noches de bohemia,
mezclar sueños con alco­hol.
Ni quiero más, me bas­ta estando solo,
tenien­do por ami­go
un vaso de licor.
Que por lo menos con mon­edas he com­pra­do,
a quién no podrá ven­derme,
quién me prestará val­or
para cumplir en este cir­co diario,
con las pirue­tas
de tan­to clown.
Rodol­fo Bia­gi Letra: Fran­cis­co Gor­rindo

Ibáñez chante ce qui est en gras et Omar, seule­ment ce qui est en bleu.

Pala­cios chante tout et reprend le refrain qui est en bleu pour ter­min­er.

Traduction libre

J’ai été capa­ble de me don­ner entière­ment, et c’est pour ça que je me retrou­ve en morceaux, et je me retrou­ve aban­don­né.
Parce que je me suis don­né, sans voir à qui je me don­nais, et aujour­d’hui j’ai comme récom­pense d’être à genoux.
Je m’age­nouille devant l’au­tel du men­songe, devant tant de tire­lires, qu’on appelle cœur ; et de com­mu­nier dans tant d’hypocrisie, pour le pain quo­ti­di­en, pour un coin.

Je m’age­nouille, il faut vivre, pour mérit­er quelque faveur ; que si vous vous lev­ez, pour crier tant de ruine et de méchanceté.
Cru­ci­fié, tu te ver­ras, par la morale des autres ; dans ce cru­el Gol­go­tha, où le plus vil, celui-là, ce fait juge.

Ils ne m’ont lais­sé que la con­so­la­tion de mes nuits, de mes nuits bohèmes, mêlant rêves et alcool.
Je ne veux rien d’autre, ça me suf­fit d’être seul, en ayant un verre d’al­cool pour ami.
Que pour le moins, avec des pièces (de mon­naie), j’ai acheté à qui ne pour­ra pas me ven­dre, à qui me prêtera le courage d’atteindre dans ce cirque quo­ti­di­en, avec les pirou­ettes de tant de clowns.

Autres versions

Gól­go­ta, 1938-08-15 — Orques­ta Rodol­fo Bia­gi con Teó­fi­lo Ibáñez. C’est notre tan­go du jour.
Gól­go­ta, 1938-10-14 — Orques­ta Fran­cis­co Lomu­to con Jorge Omar.

On remar­quera tout de suite que le rythme est moins puis­sant et que le piano est plus dis­cret, inté­gré à l’orchestre. On remar­quera aus­si le mag­nifique pas­sage à la clar­inette à par­tir de 1 minute. Dif­fi­cile de dire si c’est Carme­lo Aguila (grand clar­inetiste de Jazz qui était dans l’orchestre de Lomu­to, au moins épisodique­ment depuis 1926 ou Pri­mo Staderi arrivée vers 1936 dans l’orchestre, mais sans que cela signe le départ de Carme­lo. En 1938, les deux musi­ciens étaient référencés dans l’orchestre, alors Carme­lo ou Pri­mo ? Mys­tère et boule de gomme.
Bien que cette ver­sion soit plus courte de 10 sec­on­des que celle de Bia­gi, Jorge Omar n’intervient qu’à 1:27 et il ne chantera que 30 sec­on­des, la moitié de Ibáñez…
Sa voix est plus ronde et chaude, moins nasale que celle de Ibáñez. C’est un bary­ton et ce que perd le titre en inci­sion, il le gagne en chaleur et cela rend cette ver­sion égale­ment attachante. À par­ti de 2 min­utes, la, ou plutôt les clar­inettes revi­en­nent. On notera la fin assez par­ti­c­ulière, avec cette mon­tée chro­ma­tique par­ti­c­ulière­ment stac­ca­to et fréné­tique.

Gól­go­ta 1938-11 — Héc­tor Pala­cios con gui­tar­ras.

L’année 1938 se ter­mine par l’enregistrement par Pala­cios du thème. La gui­tare ne fait pas le poids face aux orchestres précé­dents, mais le résul­tat est loin d’être inin­téres­sant. Bien sûr, pas ques­tion de danser sur cette ver­sion, mais c’est agréable, très agréable à écouter.

Gól­go­ta 1963 — Héc­tor Mau­ré acom­paña­do por el Orques­ta Lito Escar­so.

La belle voix de Mau­ré sert par­faite­ment le titre, accom­pa­g­né avec légèreté par l’orchestre de Lito Escar­so. Héc­tor Mau­ré chante toutes les paroles et reprend la fin du refrain. Bien sûr, il s’agit d’une ver­sion d’écoute, à com­par­er avec celle enreg­istrée 25 ans plus tôt par Pala­cios.

Gól­go­ta 1970 — Hugo Duval acom­paña­do por el Trio Yum­ba.

Dif­fi­cile de ne pas retrou­ver l’inspiration de Bia­gi dans le Trio Yum­ba, c’est logique dans la mesure où ils con­tin­u­ent le style du maître. On les trou­ve d’ailleurs par­fois sous le nom de Biag­gi (avec deux G). Hugo Duval, qui chan­tait égale­ment avec Bia­gi, con­tin­ue avec le trio, ce qui ren­force l’illusion. Il chante la même par­tie que Mau­ré sept ans plus tôt.
Cepen­dant, on notera une énergie moin­dre, surtout si on com­pare à la ver­sion de 1938, mais il ne faut pas oubli­er qu’un trio ne peut pas son­ner comme une Típi­ca… Pour finir, ce n’est pas génial à écouter et pas plus intéres­sant pour la danse.

Gól­go­ta 2021 — Tan­go Bar­do C Osval­do Pere­do.

Je vous pro­pose de ter­min­er ce tour du Gól­go­ta par une ver­sion assez récente (2021), enreg­istrée par Tan­go Bar­do avec la voix de Osval­do Pere­do.

C’est à voir aus­si en vidéo… https://youtu.be/nBJcNYFUtPU.

Les lecteurs Viva Tonal de Columbia

Je ne vais pas me lancer dans l’histoire de ces tourne-dis­ques, car je n’y con­nais pas grand-chose. En revanche, il me sem­ble intéres­sant de rap­pel­er qu’il y a eu toute une diver­sité de gramo­phones et que la ten­dance dès les années 20 a été de les inclure dans des meubles devant s’intégrer dans les intérieurs art déco de l’époque, mais égale­ment de les ren­dre porta­bles pour ani­mer la vie à l’extérieur.

Je vous présent ici, une machine de chaque type. Un mod­èle cab­i­net, un mod­èle por­tatif et un mod­èle portable.

Un mag­nifique Cab­i­net, Colum­bia Viva Tonal 612. On remar­que le meu­ble élé­gant (enfin, dans le goût de l’époque), la maniv­elle et le mécan­isme d’entraînement à ressort et enfin l’aiguille (ici, pointant en l’air sur les deux pho­tos). Le pavil­lon est caché dans la par­tie inférieure, der­rière la toile.
Deux pub­lic­ités Colum­bia. À gauche, un cab­i­net est mis en avant, mais un mod­èle portable et d’autres cab­i­nets sont présen­tés. Au cen­tre, un mod­èle por­tatif, posé sur une table et à droite, une pochette de disque.
Deux mod­èles de lecteurs porta­bles en valise. À gauche, un mod­èle 163 restau­ré par Giakke & Mikke et à droite, une pub­lic­ité pour le mod­èle 118.

Ces objets sont mag­nifiques, mais je vous assure, même si cer­tains affir­ment le con­traire, que la qual­ité sonore n’est pas à la hau­teur des procédés actuels…

À bien­tôt, les amis.

Caricias 1937-05-07 — Orquesta Francisco Lomuto con Jorge Omar

Juan Martí Letra : Alfredo Bigeschi

Cari­cias (caress­es). Le titre de ce tan­go est plein de promess­es, mais vous vous en doutez, il s’agit plus de sou­venirs que d’avenir. Décou­vrons ce titre dont la ver­sion du jour fête aujourd’hui son 87e anniver­saire. La musique est de Juan Martí, les paroles d’Alfredo Bigeshi et l’enregistrement a été effec­tué par Fran­cis­co Lumu­to et Jorge Omar.

Alfredo Bigeschi (Portoferraio, Île d’Elbe, Italie 1908-12-18 — Buenos Aires 1980-03-25), violoniste, auteur et compositeur

Alfre­do Bigeschi (Porto­fer­raio, Île d’Elbe, Ital­ie 1908-12-18 — Buenos Aires 1980-03-25), vio­loniste, auteur et com­pos­i­teur

Alfre­do a débar­qué d’Italie avec ses par­ents à l’âge de 12 ans. À 15 ans, il écrivait pour le car­naval de La Boca où la famille vivait et l’année suiv­ante, en 1924, il pub­li­ait son pre­mier tan­go, « Teno­rios de mi bar­rio » œuvre prob­a­ble­ment per­due et sans enreg­istrement et dont le titre est un peu éton­nant pour un jeune de 16 ans (coureurs de jupons/favoris de jeunes pros­ti­tuées). Mais il en com­posera et/ou écrira les paroles d’environ 300 autres, dont notre tan­go du jour, Cari­cias.

Juan Martí (Jacobo Montecof) 1911-01-15 – 1967-06-25) compositeur.

Juan Martí est pour sa part moins pro­lifique. On pour­rait citer en plus de Cari­cias qui est son plus grand et seul suc­cès, Mis lágri­mas (atten­tion à ne pas con­fon­dre avec le tan­go du même nom de Ángel Maf­fia et Enrique Cadí­camo), Nun­ca nun­ca, Si tú te vas ou Todo está demás. Ces œuvres n’ont pas été enreg­istrées ou les enreg­istrements sont restés con­fi­den­tiels.

Extrait musical

Cari­cias 1937-05-07 — Orques­ta Fran­cis­co Lomu­to con Jorge Omar

C’est la plus anci­enne ver­sion qui nous soit par­v­enue.
D’autres tan­gos plus anciens por­tent ce nom, comme celui chan­té en 1925 par Gardel, mais ils ont d’autres auteurs et n’ont de com­mun avec notre tan­go du jour, que le titre.
Dans ce titre, on remar­quera, une fois de plus que Fran­cis­co Lomu­to n’a pas que le prénom en com­mun avec Fran­cis­co Canaro. Le style est rel­a­tive­ment proche. Lomu­to ne peut pas être con­sid­éré comme un nova­teur pour con­tin­uer ce style « Vieille garde » en 1937.

Paroles

La soledad
que me envuelve el corazón,
va encen­di­en­do en mi alma
el fuego de tu amor lejano.
En las bru­mas de tu olvi­do
via­ja mi ilusión,
gri­tan­do tu nom­bre en vano.

Pero no estás
y en mi cru­el des­o­lación
es un fan­tas­ma el recuer­do
de lo que se fue.
Perci­bo tu som­bra y mi amor te nom­bra
pidién­dote aque­l­las cari­cias de ayer.

No ven­drás
y sin embar­go te espera mi amor.
Quiero olvi­darte y no puedo olvi­dar
porque sos toda mi ilusión.
No ven­drás
y yo esperán­dote estoy, mi bien,
con la fe del que ama como yo.
Y año­ra de ti, cari­cias de ayer
anhelante mi buen corazón.

En la ansiedad
de ten­erte jun­to a mí
mis manos en el vacío
te andan bus­can­do,
y en medio de este silen­cio
atroz mi alma febril,
para sí, te está lla­man­do.

Juan Martí Letra: Alfre­do Bigeschi

Traduction libre

La soli­tude qui enveloppe mon cœur allume dans mon âme le feu de ton amour loin­tain.
Dans les brumes de ton oubli voy­age mon illu­sion, cri­ant ton nom en vain.
Mais tu n’y es pas et dans ma cru­elle déso­la­tion, le sou­venir de ce qui s’en est allé n’est plus qu’un fan­tôme.
Je perçois ton ombre et mon amour te nomme, te deman­dant ces caress­es d’hier.
Tu ne vien­dras pas, et pour­tant mon amour t’attend.
Je veux t’oublier et je ne peux pas oubli­er parce que tu es toute mon illu­sion.
Tu ne vien­dras pas, et je t’attends, ma bonne, avec la foi de celui qui aime comme moi.
Je suis en manque de toi, de caress­es d’hier désirées par mon bon cœur.
Dans l’anxiété de t’avoir près de moi, mes mains dans le vide te cherchent, et au milieu de cet atroce silence, mon âme fiévreuse, pour elle-même, t’appelle.

Autres versions

Cari­cias 1937-05-07 — Orques­ta Fran­cis­co Lomu­to con Jorge Omar
C’est notre tan­go du jour.
Cari­cias 1938-03-28 — Mer­cedes Simone con acomp. de su Trío Típi­co.

Une superbe ver­sion en chan­son. Le tem­po est très lent. Mer­cedes met toute son émo­tion dans son inter­pré­ta­tion, ce qui en fait une ver­sion à con­sid­ér­er, pas pour la milon­ga, bien sûr, mais pour une écoute, un jour gris.

Cari­cias 1945-08-07 — Orques­ta Ángel D’Agostino con Ángel Var­gas.

Pre­mière ver­sion bien dansante de notre sélec­tion, même si la ver­sion de Lomu­to charmera les fana­tiques de la vieille garde. On con­naît la mer­veilleuse asso­ci­a­tion des deux anges. Var­gas et D’Agostino sig­nent, ici, un de leurs innom­brables chefs‑d’œuvre.

Cari­cias 1951-07-30 — Orques­ta Rodol­fo Bia­gi con Car­los Here­dia.

Bia­gi com­mence dans une sonorité étouf­fée qui ne lui est pas si courante. L’orchestre con­tin­uera ain­si avec dis­cré­tion, juste en appui de la voix de Car­los Here­dia.
On regrette un peu que cette ver­sion ne soit pas un Bia­gi plus typ­ique. Mais une sur­prise nous attend avec la ver­sion suiv­ante…

Cari­cias — Con­jun­to Don Rodol­fo con Hugo Duval.

Cet orchestre joue à la manière de Bia­gi. On le trou­ve sous trois noms. Con­jun­to Don Rodol­fo (nom du trio Yum­ba quand Duval chante), comme ici, mais aus­si Trio Yum­ba et Rodol­fo Biag­gi (avec deux « G »). En revanche, Hugo Duval est le même que celui qui chan­tait pour Bia­gi avec un seul G. D’ailleurs sur ses dis­ques, il joue de l’ambigüité et je suis sûr que de nom­breux acheteurs de ses dis­ques ont pen­sé acheter des « vrais » Bia­gi. En fait, je con­nais même des DJ qui se trompent… Mais est-ce si impor­tant ?

Hugo Duval est cité, mais c’est la pho­to de Rodol­fo Bia­gi qui est présente, que les dis­ques soient du Trio Yum­ba, Rodol­fo BiaG­Gi, ou de Don Rodol­fo (Trio Yum­ba avec Duval). Dis­ons que c’est un hom­mage et pas une ten­ta­tive d’e­scro­querie, Bia­gi est en mort en 1969, tous les enreg­istrement postérieurs qui por­tent les men­tions Trio Yum­ba, Rodol­fo Biag­gi ou Don Rodol­fo sont posthumes.

Et pour ter­min­er une ver­sion chan­tée à la gui­tare par Juan Vil­lar­real.

Voilà, c’est la fin de ce petit par­cours.
À demain, les amis !