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Tolérance et scandale dans le tango

Tolérance et scandale dans le tango

Suite à l’expulsion de deux femmes dansant ensem­ble dans une milon­ga portègne, les esprits se sont un peu échauf­fés.

https://www.pagina12.com.ar/2026/03/26/escandalo-en-una-milonga-portena-el-organizador-agredio-y-echo-a-dos-mujeres-por-bailar-juntas

Mon com­men­taire préféré sous l’article est le suiv­ant :

Paroles

Al orga­ni­zador lo sac­aron de un sar­cófa­go o lo tra­jeron con la máquina del tiem­po

Ils ont sor­ti l’organisateur d’un sar­cophage où ils l’ont trans­porté avec la machine à voy­ager dans le temps.

Pour ma part, ayant la chance de bien con­naître les lieux des deux côtés, je vous pro­pose quelques remar­ques, celles d’un sim­ple DJ, pas d’un danseur ou d’un pro­fesseur de danse.

Des hommes qui dansent ensemble, ce n’est pas nouveau

Même si l’article par­le de deux femmes, il sem­ble intéres­sant d’évoquer la danse entre hommes, qui dis­pose d’une lit­téra­ture assez fournie.

Il m'est assez difficile de ne pas trouver cette image ridicule. Elle représenterait des hommes dansant le "tango" en 1904 dans le Rio de la Plata.
Il m’est assez dif­fi­cile de ne pas trou­ver cette image ridicule. Elle représen­terait des hommes dansant le “tan­go” en 1904 dans le Rio de la Pla­ta.

La danse, même de cou­ple entre hommes, est un fait bien établi, y com­pris là où on ne l’attend pas, chez les mil­i­taires. D’ailleurs, encore aujourd’hui, pour la danse tra­di­tion­nelle en France, les épreuves qui per­me­t­tent de mon­ter dans les grades de la danse se nom­ment des « assauts » et les titres obtenus sont prévôt et maître de danse, ce qui cor­re­spond égale­ment à d’autres dis­ci­plines plus attribuées aux mil­i­taires, comme l’escrime.

Le site his­toire-tan­go, est assez dis­ert sur le thème de la danse entre hommes.
https://www.histoire-tango.fr/grands%20themes/hommes%20et%20tango.htm

D’autres auteurs, met­tent en avant des pra­tiques entre hommes, à fin d’entraînement :

« dans les académies et les patios, les hommes pra­ti­quaient entre eux les fig­ures du tan­go […] non comme expres­sion d’un désir, mais comme exer­ci­ce de maîtrise cor­porelle ». (Jorge Salessi ; Médi­cos, maleantes y mar­i­c­as)

« Ces pra­tiques s’inscrivaient dans un univers mas­culin où la prox­im­ité cor­porelle ne remet­tait pas en cause l’ordre sex­uel dom­i­nant ». (Juan José Sebre­li ; Buenos Aires y la vida cotid­i­ana).

Cepen­dant, il con­vient de con­sid­ér­er que cela ne s’applique pas for­cé­ment aux bals pro­pre­ment dits.

Cer­tains auteurs, en effet, comme Lau­ra Fal­coff, souligne que l’on ne trou­ve pas trace de com­porte­ments de danse entre hommes dans les bals soci­aux et que si cela avait été le cas, on en aurait retrou­vé trace dans les reg­istres de police de l’époque. En effet, l’homosexualité et des com­porte­ments jugés « déviants » étaient réprimés sociale­ment et par­fois poli­cière­ment. La police sur­veil­lait les bals, cafés, maisons clos­es.

Il est bien sûr impos­si­ble de prou­ver qu’il n’y aucun enreg­istrement de ce type, du fait que les archives sont lacu­naires et que les chercheurs n’ont pas for­cé­ment tout exploité.

On peut cepen­dant rester sur la ligne qui con­sid­ère que cette pra­tique était mar­ginale en dehors des écoles et lieux de pra­tique.

Comme l’a écrit Mar­ta E. Sav­igliano dans Tan­go and the Polit­i­cal Econ­o­my of Pas­sion, « le tan­go n’a jamais été une forme sta­ble ; il a con­stam­ment négo­cié les ten­sions entre mar­gin­al­ité et respectabil­ité ».

On notera que le fait que des femmes dansent ensem­ble sem­ble moins avoir attiré l’attention et on peut imag­in­er que dans cer­tains lieux lib­ertins, ces pra­tiques pou­vaient avoir eu lieu. Cepen­dant, la majorité des femmes appre­naient plutôt à la mai­son, avec un par­ent et, comme l’indique María Julia Carozzi dans Aquí se baila el tan­go, les femmes ont moins besoin d’apprendre, puisqu’elles sont guidées, ce qui est une par­tic­u­lar­ité du tan­go « les femmes […] n’ont pas besoin de con­nais­sances […] c’est l’homme qui se charge de tout ».

Les deux rôles du tango

Jusqu’à présent, j’ai présen­té des hommes qui appren­nent à danser et en face, des femmes qui sem­blent plus ori­en­tées vers le rôle de suiveur.

Même si cer­tains vont estimer que cela est machiste, plusieurs points his­toriques sont à évo­quer :

  • Le savoir tech­nique est monop­o­lisé par les hommes qui s’entraînent, y com­pris entre hommes.
  • Les femmes sont des êtres à con­quérir. Le fait d’avoir une femme dans les bras est sou­vent un but, plus que celui de trou­ver une parte­naire experte dans la danse. Les paroles de tan­go regor­gent de fan­faron­nades de danseurs qui se trou­vent « mer­veilleux », les femmes sont plutôt mis­es en valeur par leurs qual­ités humaines et physiques.

Cette approche plutôt machiste s’explique aus­si par la men­tal­ité de l’époque. Les femmes avaient des rôles bien dis­tincts de ceux des hommes et cer­taines femmes dans le domaine du tan­go ont util­isé des pseu­do­nymes d’hommes pour écrire des paroles ou des musiques, voire se sont habil­lées à la garçonne.

María Luisa Carnelli sous le pseudonyme Luis Mario est auteur de tango comme la milonga La naranja nació verde. Elle fut également journaliste et correspondante de guerre. Sur la photo de droite, c’est elle, pas Carlos Gardel…
María Luisa Car­nel­li sous le pseu­do­nyme Luis Mario est auteur de tan­go comme la milon­ga La naran­ja nació verde. Elle fut égale­ment jour­nal­iste et cor­re­spon­dante de guerre. Sur la pho­to de droite, c’est elle, pas Car­los Gardel…

N’oublions pas que le tan­go a de fortes racines avec l’Europe et notam­ment la France, où la femme d’après la Pre­mière Guerre mon­di­ale avait obtenu, pour sa vail­lance en péri­ode de guerre, un statut de garçonne et de femme (rel­a­tive­ment) libérée qui a été un des élé­ments de l’émancipation des femmes, même s’il fut loin d’être le seul.

Cepen­dant, le côté religieux très puis­sant en Argen­tine tirait du côté tra­di­tion­nel et pou­vait jus­ti­fi­er les aspects les plus machistes du tan­go.

En fait, les tiraille­ments entre ces deux courants sont accen­tués par les crises poli­tiques qui ont tra­ver­sé l’Argentine. Les péri­odes de dic­tature ayant alterné avec des moments plus tolérants et favor­ables à l’augmentation des droits des femmes, et notam­ment de celles du peu­ple.

Les deux rôles sont-ils sexués ?

Aujourd’hui, la société a évolué et les femmes ont enfin obtenu des droits équiv­a­lents à ceux des hommes. Les déter­min­er dans le rôle de suiveur est-il donc encore per­ti­nent ?

Homme + femme  —  Femme + Femme  —  Homme + Homme ?
Homme + femme — Femme + Femme — Homme + Homme ?

Je pro­pose plusieurs élé­ments de réflex­ion :

  • La stature. À Buenos Aires, les danseurs ont générale­ment un abra­zo fer­mé. Celui qui se dirige dans le sens du bal que j’appellerai désor­mais « guideur » peut avoir une vision réduite sur la droite, surtout si le/la parte­naire est plus grand que lui/elle. Les hommes étant sta­tis­tique­ment plus grands que les femmes, il est préférable que le plus grand gère le déplace­ment dans le bal. C’est un argu­ment en faveur du guidage par les hommes. Cepen­dant, il y a des hommes de petite taille qui peu­vent danser avec effi­cac­ité en tirant par­ti d’une par­tic­u­lar­ité du tan­go, on peut beau­coup tourn­er, ce qui per­met de bien gér­er l’espace en ayant une vision périphérique. On notera aus­si que la plu­part des guideurs sont tournés face à l’extérieur de la piste et que donc un guideur petit, voit devant, dans le sens du bal et qu’à la lim­ite, cela suf­fit dans une milon­ga paci­fiée, comme celles de Buenos Aires. Un dernier point, en Europe, on danse sou­vent plus ouvert, ce qui fait que la dif­férence de taille est moins un prob­lème. Cela facilite encore plus le fait que le plus petit puisse guider avec effi­cac­ité.
  • La force. Le tan­go n’est pas une danse de force, con­traire­ment au rock acro­ba­tique, par exem­ple. Le guideur sug­gère et donc, la force mus­cu­laire générale­ment inférieure d’une femme n’est pas un incon­vénient. Bien sûr, au cas où le parte­naire serait un peu insta­ble, avoir la force de retenir un déséquili­bre est un avan­tage. Un parte­naire très sta­ble, bien dans le sol, per­met que le cou­ple reste debout, même si l’autre est un peu ban­cal…
  • L’écoute de la musique. Même si trop de danseurs sont totale­ment her­mé­tiques à la musique, cette dernière est le véri­ta­ble guideur du cou­ple. A min­i­ma, elle per­met de syn­chro­nis­er les pas et, dans les sit­u­a­tions favor­ables, elle favorise l’improvisation. Il n’y a donc pas de rai­son de con­sid­ér­er que les femmes sont plus sour­des que les hommes. De ma posi­tion de DJ, je pour­rais sans doute même affirmer que les femmes écoutent plus la musique que les hommes. On le voit aux petits jeux de pieds qui ponctuent ces traits musi­caux. Rap­pelons que le tan­go n’est pas de la marche mil­i­taire et que danser sur le rythme n’est pas l’apogée du tan­go, c’est une capac­ité oblig­a­toire, mais très loin d’être suff­isante. Un homme qui a fait le ser­vice mil­i­taire, même comme homme de base d’un rég­i­ment, ne sera pas avan­tagé.
  •  Qui dirige ? Il est impos­si­ble de diriger à deux à la fois. La posi­tion asymétrique du tan­go fait que les choses sont claires. Celui qui a la posi­tion du guideur à en charge la con­duite du cou­ple. Les parte­naires qui changent de rôle changent de posi­tion comme l’ont bril­lam­ment démoc­ra­tisé les frères Macana (Enrique et Guiller­mo Di Fazio à ne pas con­fon­dre avec ceux du dessin ani­mé de Han­na-Bar­bera qui avaient des argu­ments mas­sue). Quand on les voit évoluer, on ne peut que s’émerveiller, même si leurs presta­tions sont peu envis­age­ables pour un cou­ple mixte.
  • Déf­i­ni­tion pré­cise des rôles. Beau­coup d’oppositions au côté « machiste » vien­nent d’une incom­préhen­sion. Le guideur est chargé de diriger le cou­ple dans le bal, en respec­tant la cir­cu­la­tion, en évi­tant les acci­dents. Il est le garant de l’harmonie de la milon­ga. Un guideur en mode mou­ve­ment brown­ien pour­ri­ra la milon­ga. Ces com­porte­ments sont sou­vent le fait des hommes, qui pilo­tent le cou­ple dans la milon­ga, comme leur voiture dans la cir­cu­la­tion, en changeant de file, en sor­tant les coudes, en lançant des regards noirs ou des coups de klax­on (amusez-vous à répar­tir ces activ­ités entre la con­duite auto­mo­bile et la pra­tique du tan­go). L’autre rôle est défi­ni comme suiveur. C’est vrai­ment réduc­teur et c’est ne pas com­pren­dre les danseuses que de penser que les femmes sont reléguées au rôle de mar­i­on­nettes. En effet, elles écoutent générale­ment la musique. Comme elles sont dégagées de la respon­s­abil­ité de la cir­cu­la­tion, elles peu­vent s’y plonger à 100 % et donc elles devi­en­nent « force » de propo­si­tion. Elles appor­tent des élé­ments de dia­logue. Une légère résis­tance fait sen­tir au danseur qu’elle souhaite effectuer un mou­ve­ment, met­tre en valeur un instant de la musique, ou tout sim­ple­ment éviter une col­li­sion avec un mal­adroit qui se déplace dans l’angle mort du guideur. La danse résul­tante est le résul­tat de cette négo­ci­a­tion muette, de cette syn­chro­ni­sa­tion. Quand les deux parte­naires ressen­tent de la même façon de la musique, ils peu­vent danser en har­monie. Com­bi­en de femmes doivent être frus­trées quand elles veu­lent met­tre en valeur un élé­ment léger de la musique, un change­ment d’instrument dom­i­nant et que leur bour­rin de guideur con­tin­ue de labour­er la piste avec ses gros sabots.

Ces points étant pré­cisés, on se rend compte qu’il reste peu d’arguments pour que le tan­go reste une pra­tique où seul l’homme guide et la femme seule suit.

Les goûts et les couleurs

On peut préfér­er guider ou préfér­er suiv­re. On peut aus­si être gêné de danser avec des per­son­nes du même sexe de façon ser­rée.

On peut aus­si préfér­er danser avec cer­taines per­son­nes. Même si je n’ai pas de grande expéri­ence de danseur, je dois tout de même rap­porter que j’ai vu des femmes diriger de façon un peu autori­taire, avec de grands gestes, comme si elles com­pen­saient une force physique moin­dre. Lorsqu’une de ces femmes reprend un rôle de suiveur, il reste par­fois un élé­ment d’autorité qui com­plique la ges­tion de la danse, le guideur se retrou­ve dans une lutte de pou­voir, ce qui est totale­ment étranger à l’esprit du tan­go. Bien sûr, il y a des hommes qui gèrent la danse de cette façon et c’est mépris­able, d’autant plus qu’ils ont la force physique et que cela peut être une arme red­outable.

La recherche d’harmonie

Le tan­go est, en tout pre­mier lieu, une recherche d’harmonie.

Har­monie avec la musique qui ani­me chaque cou­ple et à plus grande échelle, toute la piste de la milon­ga. C’est d’ailleurs le plus grand plaisir du DJ, voir com­ment la com­mu­nauté ne fait plus qu’un et que la musique enveloppe le tout.

Har­monie dans le cou­ple où les « négo­ci­a­tions » sont flu­ides, cha­cun apporte une petite pierre à l’édifice de la danse, faisant ressen­tir à l’autre des sub­til­ités de la musique, en l’incitant à pouss­er son impro­vi­sa­tion, à sor­tir de la rou­tine.

Har­monie du bal où tous les danseurs dansent la même musique, sem­blent respir­er à l’unisson. Même si cette har­monie n’est pas tou­jours présente, on peut essay­er à min­i­ma de respecter les espaces entre les cou­ples, faire en sorte que les dif­férents couloirs tour­nent à la même vitesse autour du cen­tre de la piste et que tout s’arrête lors d’un break (pause dans la musique).

La tolérance

Chaque indi­vidu a une his­toire, des con­vic­tions, des croy­ances, des exi­gences, des blessures, des craintes, des cer­ti­tudes, des goûts, des aspi­ra­tions qui peu­vent dif­fér­er de celle du voisin.

Nous sommes tous un patchwork de croyances, de certitudes, de doutes qui devrait nous inciter à la tolérance.
Nous sommes tous un patch­work de croy­ances, de cer­ti­tudes, de doutes qui devrait nous inciter à la tolérance.

L’anecdote évo­quée en début d’article mon­tre un manque de tolérance de la part d’un organ­isa­teur. Le com­men­taire que j’ai cité ensuite mar­que le manque de tolérance envers cet organ­isa­teur d’un lecteur.

Là, je vais peut-être paraître faire de la provo­ca­tion. Cer­taines com­mu­nautés, par exem­ple, les amish ont des cou­tumes très par­ti­c­ulières qui sem­blent à l’opposé de ce que d’autres esti­ment devoir être la norme pour la façon de vivre. Je pense que per­son­ne n’aurait l’idée d’aller oblig­er des amish à utilis­er des voitures de sport, à faire porter des mini-jupes aux femmes. La tolérance, c’est accepter qu’ils exer­cent leur mode de vie, dans la mesure où cela ne nuit pas à autrui.

Revenons au cas de la milon­ga Cachir­u­lo, objet du scan­dale ini­tial. Cette milon­ga se tar­gue d’un cer­tain tra­di­tion­al­isme. Elle attire donc des gens qui ont cette sen­si­bil­ité. Est-ce qu’il est indéfend­able de con­sid­ér­er que l’organisateur peut pro­pos­er des règles ?

C’est une ques­tion dif­fi­cile. Si les règles sont claires et exposées aux « clients », libres à eux d’accepter ou de refuser. On doit avoir une tenue cor­recte dans cer­tains lieux de culte, il faut se par­fois se déchauss­er, se cou­vrir la tête ou, au con­traire la décou­vrir. Si on n’accepte pas ces règles, est-il nor­mal de se voir refuser l’accès ?

Peut-on faire le parallèle entre le tango et un lieu de culte ?

Les reli­gions ne bril­lent pas toutes par leur tolérance et par­fois même, elles jus­ti­fient des guer­res.

Peut-on con­sid­ér­er que le tan­go peut don­ner lieu à dif­férentes « reli­gions » ? Par exem­ple, on pour­rait imag­in­er deux types d » églis­es » :

Les tra­di­tion­al­istes où on inter­di­rait les invi­ta­tions sans cabeceo et les voleos, où on exig­erait une tenue « ele­gante sport » et où on ne tolér­erait pas des cou­ples du même sexe sur la piste ?

Les réno­va­tri­ces où seraient les tolérés les voleos à hau­teur de tête, les tenues indé­centes, les invi­ta­tions insis­tantes, voire grossières à la table, la cir­cu­la­tion désor­don­née et les cou­ples de même sexe ?

La réponse n’est pas si facile, même si je l’ai posée de façon provo­cante en met­tant sur le même plan des aspects dif­férents. Un cou­ple de même sexe peut par­faite­ment respecter tous les critères des milon­gas strictes, sauf bien sûr, le fait d’être d’un sexe dif­férent.

De la même façon, un cou­ple avec des parte­naires de gen­res dif­férents peut danser dans la sec­onde caté­gorie et gên­er tous les autres danseurs par leurs mou­ve­ments désor­don­nés et dan­gereux, voir cho­quer la pudeur ou le sens du bon goût de cer­tains.

Ce mois-ci, j'animerai une milonga dans une église.
Ce mois-ci, j’animerai une milon­ga dans une église.

Cha­cun a son cre­do. Pour ma part, comme DJ, je préfère les milon­gas avec har­monie, où les danseurs dansent la musique le fait qu’il s’agisse de femmes ou d’hommes entre eux ne m’importe pas. D’ailleurs je pho­togra­phie les deux types de cou­ples (j’associe à mon activ­ité de DJ, celle de pho­tographe). En revanche, je ne pho­togra­phie pas les « m’as-tu-vu », ceux qui font le show en pen­sant être l’ornement de la milon­ga alors qu’ils en sont qu’une ver­rue qui détru­it l’harmonie du bal en gênant les autres danseurs.

Les règles tuent-elles ou préservent-elles le tango ?

Je plac­erai la réponse sur deux zones géo­graphiques dis­tinctes. Buenos Aires et l’Europe, celles où j’interviens majori­taire­ment comme DJ, même si j’ai quelques vis­ites à mon act­if dans d’autres espaces.

Les danseurs de Buenos Aires sont en grande majorité issus du « moule » portègne et donc habitués à une cer­taine éti­quette et à des règles que l’on ne remet pas for­cé­ment en ques­tion. Les danseurs du monde entier vien­nent à Buenos Aires pour se sourcer ou ressourcer. Quel intérêt de faire des mil­liers de kilo­mètres pour retrou­ver le même cli­mat que dans sa ville de rési­dence ? Oui, bien sûr, on me rétor­quera que cer­tains ne man­gent que chez Mac Don­ald et que donc, ils n’ont pas envie de goûter une cui­sine dif­férente quand ils voy­a­gent.

Dans ce rôle, Buenos Aires serait une sorte de musée. Ce mod­èle a toute­fois un gros incon­vénient, la mor­tal­ité des danseurs his­toriques et les con­di­tions finan­cières (baisse énorme de pou­voir d’achat des retraités) font qu’il y a de moins en moins de danseurs « tra­di­tion­nels » dans les milon­gas (beau­coup con­tin­u­ent de danser, mais seule­ment une ou deux fois par semaine au lieu de tous les jours).

Cela provoque un manque à gag­n­er pour les organ­isa­teurs, manque à gag­n­er rel­a­tive dans le cas de Buenos Aires, car beau­coup de milon­gas sont large­ment sub­ven­tion­nées. Cepen­dant, une milon­ga presque vide n’est pas moti­vante et en dehors de l’aspect financier, la recherche du rem­plis­sage est une néces­sité.

Une solu­tion con­siste à baiss­er le « droit d’entrée ». Par exem­ple, en faisant pay­er moins cher les habitués et en tolérant des touristes moins respectueux des codes.

Cela provoque des réac­tions plus ou moins vio­lentes.

Sur le prix, que je trou­ve par­faite­ment jus­ti­fié dans la mesure où les revenus des touristes sont sans com­mune mesure avec ceux de la plu­part des danseurs autochtones, des touristes s’offusquent. Mais si les organ­isa­teurs ne favori­saient pas un peu les Portègnes, ils viendraient encore moins et les touristes se retrou­veraient entre eux et les taxi dancers.

Sur les tolérances à pro­pos des règles, être trop per­mis­sif, c’est ris­quer de faire par­tir les plus exigeants. Être très rigoureux, comme l’organisateur de Cachir­u­lo, c’est con­forter sa com­mu­nauté. L’équilibre peut être dif­fi­cile à trou­ver.

La réac­tion du pro­prié­taire de El Beso me sem­ble assez saine. Il con­sid­ère que, dans son étab­lisse­ment, expulser des danseurs du même sexe n’est pas admis­si­ble. L’organisateur a donc le choix de trou­ver une autre salle ou de devenir plus tolérant.

En ce qui con­cerne la tenue, il est facile de refuser l’entrée à des per­son­nes dont l’aspect ne cor­re­spond pas à ce que l’on souhaite voir dans la milon­ga. Je ne par­le bien sûr pas de couleur de peau ou de par­tic­u­lar­ités physiques, mais de tenues nég­ligées, voire choquantes. Une tenue élé­gante sport n’est pas si dif­fi­cile à assumer.

De nom­breux danseurs n’envisagent pas de danser avec des per­son­nes qui ne cor­re­spon­dant pas à l’image qu’ils se font d’un danseur com­pat­i­ble. Le fait de porter une tenue nég­ligée, voire, mal­heureuse­ment par­fois, des critères racistes font que cer­tains danseurs sont exclus, ou tout du moins peu sol­lic­ités. Par­fois, le critère est une hygiène déplorable, ce qui est beau­coup plus impor­tant à Buenos Aires que dans cer­tains pays européens où les nar­ines sem­blent bien moins sen­si­bles.

Il y a des critères objec­tifs de danse. En général, les danseurs portègnes obser­vent la piste et, lorsqu’ils déci­dent de danser avec un étranger, c’est en con­nais­sance de cause. Générale­ment, c’est, car ils ont recon­nu la capac­ité de danse, mais il faut aus­si le dire, c’est aus­si bien sou­vent sur l’esthétique du parte­naire poten­tiel qui fait par­fois oubli­er le critère pre­mier qui est la qual­ité de la danse.

Il y a donc des règles non écrites d’inclusion et d’exclusion qui sont pro­pres à chaque par­tic­i­pant et il me sem­ble néfaste de légifér­er sur ce point.

On voit pass­er un nom­bre impor­tant de touristes à Buenos Aires qui ne font pas l’effort de s’intégrer. Ils sec­ouent la pre­mière danseuse venue (ce tra­vers est surtout mas­culin) et s’étonnent ensuite que per­son­ne n’accepte de danser avec eux, sauf éventuelle­ment d’autres touristes en mal d’invitation.

Pour les danseuses, il y a les taxi-danseurs pro­posés par les organ­isa­teurs ou les racoleurs de tables, qui passent de table en table en essayant de faire lever une touriste, les Portègnes ne voulant pas danser avec eux.

Je rap­pellerais égale­ment qu’il y a plusieurs dizaines de milon­gas par jour à Buenos Aires et que les danseurs peu­vent faire l’effort d’aller dans celles qui leur con­vi­en­nent. Il y a même des milon­gas queers. Il y a une très large grad­u­a­tion dans les styles égale­ment. De milon­gas plutôt tra­di­tion­nelles, par­fois avec une moyenne d’âge élevée. D’autres au con­traire plutôt jeunes et plus libres, mais toute­fois avec une musique plus proche de celle des milon­gas tra­di­tion­nelles que de celles de cer­taines milon­gas d’Europe.

Cette diver­sité de l’offre fait qu’il me sem­ble référable que les danseurs choi­sis­sent chaus­sure à leur pied, plutôt que de forcer une chaus­sure trop petite pour eux. Les habitués apprécieront de pou­voir con­serv­er leurs tra­di­tions et ceux qui ont d’autres aspi­ra­tions seront con­tents de retrou­ver des per­son­nes qui parta­gent leurs goûts et, s’ils ne trou­vent pas, c’est qu’ils font autre chose que du tan­go. Dans ce cas, autant rester dans leur pays d’origine, par exem­ple en Europe.

Et l’Europe dans tout cela

Les normes sont bien moins strictes en Europe et la scène qui s’est déroulée à Cachir­u­lo n’y est pas pens­able. Le niveau de tolérance est très élevé, par­fois trop. On se plairait à ce que des organ­isa­teurs aient le courage de remet­tre à leur place des indi­vidus gênants. Cela peut être fait élégam­ment, rel­a­tive­ment dis­crète­ment et en rem­bour­sant l’entrée, comme cela se fait à Buenos Aires.

Les autres danseurs débar­rassés des ven­ti­la­teurs sauront gré aux organ­isa­teurs qui font respecter l’harmonie du bal.

Par­fois, le prob­lème est inverse. Cer­tains danseurs restent immo­biles sur la piste, blo­quant la cir­cu­la­tion. À Buenos Aires, ils sont rejetés au milieu de la piste par les autres danseurs, en Europe, on les laisse pour­rir la milon­ga. Dans ce cas, ce serait plutôt une ques­tion d’éducation. Par exem­ple, dans un « encuen­tro milonguero », cer­tains débu­tants ont peur de faire des mou­ve­ments inter­dits et restent tétanisés. Les organ­isa­teurs pour­raient, plus sou­vent, expli­quer com­ment se pra­tique le tan­go social.

Pour don­ner envie de faire du tan­go, cer­tains vont chercher des musiques éton­nantes, font appren­dre des choré­gra­phies stupé­fi­antes et, finale­ment, ils s’éloignent de plus en plus de l’esprit du tan­go, par­fois sim­ple­ment, car ils trou­vent plus sim­ple d’enseigner un truc qu’ils maîtrisent que de faire eux-mêmes le par­cours ini­ti­a­tique vers le tan­go.

À les enten­dre, ce serait dans le but d’empêcher le tan­go de mourir en le faisant évoluer. Une prom­e­nade dans les bois en écoutant le chant des oiseaux, c’est un déplace­ment avec de la musique. Sous pré­texte de mod­erniser l’expérience, faut-il rem­plac­er la marche par la moto et les chants d’oiseaux par de la musique tech­no dif­fusée à fort vol­ume sous le casque ? Cela reste du déplace­ment, mais l’expérience est-elle la même que la prom­e­nade à pied sous les frondaisons ?

Quelle image vous évoque le plus l’idée d'une merveilleuse promenade en forêt ?
Quelle image vous évoque le plus l’idée d’une mer­veilleuse prom­e­nade en forêt ?

La balade en moto peut être égale­ment très agréable, mais est-ce qu’on peut con­sid­ér­er que c’est la même chose ?

Où met­tre la lim­ite ? Est-ce que le fait de courir au lieu de marcher fait une dif­férence ? Sans doute moins que l’utilisation de la moto.

Il me sem­ble donc qu’il faut des con­ser­va­teurs, des gar­di­ens du tem­ple pour mod­ér­er l’ardeur des inno­va­teurs.

Le retour de la tolérance

Ces gar­di­ens, tout comme les inno­va­teurs, ont la respon­s­abil­ité de l’avenir du tan­go. N’accepter aucune évo­lu­tion, c’est prob­a­ble­ment con­damn­er le tan­go, mais lui gref­fer n’importe quoi, c’est aus­si le tuer. Peut-être qu’il y aura des pra­ti­quants de cette nou­veauté, mais les car­ac­tères pro­pres du tan­go n’existeront plus.

La tolérance et l'harmonie, racines du tango.
La tolérance et l’har­monie, racines du tan­go.

Par­mi tous les critères énon­cés, lesquels devraient être « sacrés ». Je pense que cha­cun aura sa liste et que la tolérance aidera à faire coex­is­ter les dif­férentes sen­si­bil­ités.

Ma petite liste

Même si je ne suis que DJ, je con­sid­ère que j’ai un rôle à jouer dans cette aven­ture. Je m’efforce de con­naître le mieux pos­si­ble cette musique et même de partager cer­tains élé­ments de cul­ture, par exem­ple avec mes anec­dotes de tan­go.

Même si je pense que l’on peut ani­mer 100 % d’une milon­ga avec de la musique dite « tra­di­tion­nelle », j’ai occa­sion­nelle­ment musi­cal­isé des milon­gas alter­na­tives où il n’y a aucune musique de tan­go. J’avoue toute­fois ma réserve pour appel­er cela tan­go, mais je recon­nais l’intérêt de cette pra­tique pour laque­lle il faudrait trou­ver un nom adap­té.

Le réper­toire tra­di­tion­nel est telle­ment riche, que l’on peut pro­pos­er des décou­vertes et renou­vel­er l’intérêt, même en restant dans une fourchette tem­porelle très étroite, par exem­ple 1935–1955. Pas besoin de pro­pos­er des musiques qui n’ont rien à voir et je déteste quand on passe des chamames ou des fox­trots en milon­ga, des rancheras en valse ou des zam­bas en tan­go. Ces mer­veilleuses dans­es méri­tent d’être appris­es et pra­tiquées et, d’ailleurs, en Argen­tine, ces dans­es sont dan­sées pour ce qu’elles sont. Ma fierté en Europe est d’encourager la chacar­era et par­fois la zam­ba. Je pro­pose par­fois des fox­trots en corti­na ou en moments ludiques avant la milon­ga ou après la com­par­si­ta finale.

Je n’ai pas de légitim­ité pour m’exprimer sur ce que peu­vent tolér­er les danseurs, mais je pense que cer­tains élé­ments de bons sens pour­raient amélior­er le con­fort de tous.

  • Respect de la cir­cu­la­tion dans le bal. On tourne sans arrêt autour de la piste, sans dou­bler et sans s’arrêter. On laisse au moins un pas d’écart avec le cou­ple qui précède et on reste dans sa ligne. Le béné­fice de ce respect est de pou­voir danser en sécu­rité sans risque de col­li­sion, même quand la piste est chargée. La sécu­rité per­met l’improvisation, car elles dimin­u­ent la charge cog­ni­tive des guideurs qui n’ont plus à gér­er les mou­ve­ments erra­tiques des autres danseurs. Il me sem­ble que les com­porte­ments déviants devraient faire l’objet de péd­a­gogie, voire de fer­meté en cas de non-respect volon­taire et fla­grant de ces exi­gences de con­fort et de sécu­rité.
  • Respect des autres danseurs en s’interdisant les mou­ve­ments dan­gereux. Les voléos mal­adroits causent de nom­breux acci­dents. Peut-être qu’il est pos­si­ble de ne pas les inter­dire, mais ils devraient a min­i­ma n’être exé­cutés qu’à la demande du guideur qui s’est préal­able­ment assuré que cela pou­vait être fait sans dan­ger.
  • Respect de l’hygiène et de la tenue cor­recte. Il me sem­ble que pour la vie en société, c’est bien de ne pas impor­tuner les autres avec des odeurs dérangeantes.
  • Je ter­mine en revenant au DJ. Je me donne comme critère le plaisir des danseurs. Ce sont les réac­tions qui me guident dans la suite de la musique que je passe. J’observe un peu la piste et beau­coup ceux qui dansent peu ou pas et mon but est tou­jours que tout le monde soit sur la piste, si pos­si­ble avec le sourire. En effet, le bon­heur est le cadeau le plus impor­tant qu’un DJ peut apporter quand tous les autres ingré­di­ents qui ne dépen­dent pas de lui sont réu­nis.

Le tan­go, selon cer­taines légen­des, serait né dans les bor­dels que l’on appelait par­fois des maisons de tolérance. Faisons en sorte que nos milon­gas devi­en­nent ou restent des lieux de tolérance.

À bien­tôt, les amis !

El once (A divertirse) 1953-05-20 – Orquesta Osvaldo Fresedo

Osvaldo Fresedo (Osvaldo Nicolás Fresedo) Letra : Emilio Fresedo (Emilio Augusto Oscar Fresedo)

Vous savez tous que « El once », en espag­nol, sig­ni­fie le 11. Mais peut-être ne con­nais­sez-vous pas la rai­son de ce nom. Ceux qui con­nais­sent Buenos Aires, pour­ront penser à la place Once de Sep­tiem­bre 1852 que l’on appelle sim­ple­ment Once. On lit par­fois que c’est le numéro 11 dans une course de chevaux, voire le 11 au foot­ball. Je pense que vous avez com­pris que j’allais vous pro­pos­er une autre expli­ca­tion…

El once

S’il existe des tan­gos sur le quarti­er de Once (Bar­rio Once), ses habi­tants (Muñe­ca del Once), le train de onze heures (El tren de las once), la messe de onze heures (Misa de once), une adresse (Callao 11), ou une équipe de foot­ball (El once glo­rioso) qui célèbre l’équipe d’Uruguay qui a gag­né la pre­mière coupe du Monde en 1930.

À gauche, les cap­i­taines d’Argentine et Uruguay se salu­ent avant la finale. À droite, après la vic­toire de l’Uruguay, les jour­naux argentins se déchaî­nent, accu­sant les Uruguayens d’avoir été bru­taux…

Car­los Enrique (musique) et Luis César Amadori (paroles), écrivent El once glo­rioso en l’honneur de l’équipe gag­nante. Les paroles sont dignes des chants des inchas (sup­port­ers) d’aujourd’hui :

Ra ! Ra ! Ra !
Le foot­ball uruguayen !
Ra ! Ra ! Ra !
Le Cham­pi­onnat du monde !

Une autre piste peut se trou­ver dans les cours­es. Leguisamo avait un cheval nom­mé Once, je vous invite à con­sul­ter l’excellent blog de José María Otero pour en savoir plus
Mais, ce n’est tou­jours pas la bonne expli­ca­tion.
Une pre­mière indi­ca­tion est le sous-titre « a diver­tirse » (pour s’amuser). Cela cor­re­spond peu aux dif­férents thèmes évo­qués ci-dessus. Cela incite à creuser dans une autre direc­tion.
Nous allons donc inter­roger la musique du jour, puis les paroles pour voir si nous pou­vons en savoir plus.

Extrait musical

El once (A diver­tirse) 1953-05-20 – Orques­ta Osval­do Frese­do.

On a l’impression d’une balade. Tout est tran­quille. Dif­fi­cile d’avoir une indi­ca­tion utile pour résoudre notre énigme. Heureuse­ment, si notre ver­sion est instru­men­tale, Emilio Frese­do, le frère de Osval­do a écrit des paroles.

Paroles

No deje que sus penas
se vayan al vien­to
porque serán aje­nas
al que oye lo cier­to.
No espere que una mano
le aflo­je el dolor,
sólo le dirán pobre
y después se acabó.
Por eso me divier­to,
no quiero sen­tir­las,
no quiero oír lamen­tos
que amar­guen la vida;
pre­fiero que se pier­dan
y llegue el olvi­do
que todo reme­dia,
que es lo mejor.

Si bus­ca con­sue­lo no vaya a llo­rar,
apren­da a ser fuerte y mate el pesar.
Son­ría lle­van­do a su boca el licor,
que baile su almi­ta esperan­do un amor.
El humo de un puro, la luz del lugar,
las notas que vagan le harán olvi­dar.
Quién sabe a su lado los que irán así
con los cora­zones para diver­tir.

A diver­tirse todos
rompi­en­do el silen­cio
para can­tar en coro
siquiera un momen­to.
Recuer­den que en la vida
si algo hay de val­or
es de aquel que lle­va
pasán­dola mejor.
Ale­gre su mira­da
no piense en lo malo,
no deje que su cara
se arrugue tem­pra­no.
Deje que todo cor­ra,
no apure sus años
que a nadie le impor­ta
lo que sin­tió.

Osval­do Frese­do (Osval­do Nicolás Frese­do) Letra : Emilio Frese­do (Emilio Augus­to Oscar Frese­do)

En gras le refrain que chantent Teó­fi­lo Ibáñez et Rober­to Ray.

Traduction libre

Ne laisse pas tes cha­grins s’envoler au vent, car ils seront étrangers à celui qui entend la vérité.
N’attends pas qu’une main soulage la douleur ; ils te diront seule­ment, le pau­vre, et puis c’est tout.
C’est pour cela que je m’amuse, je ne veux pas les sen­tir, je ne veux pas enten­dre des lamen­ta­tions qui aigris­sent la vie ; je préfère qu’ils se per­dent
et qu’arrive l’oubli qui remédie à tout, c’est le mieux.
Si tu cherch­es du récon­fort, ne pleures pas, apprends à être fort et tuer le cha­grin.
Sourire en por­tant la liqueur à ta bouche, laisse ton âme danser en atten­dant l’amour.
La fumée d’un joint (puro est sans doute mis pour por­ro, cig­a­rette de mar­i­jua­na, à moins que ce soit un cig­a­re), la lumière du lieu, les notes vagabon­des te fer­ont oubli­er.
Qui sait, à ton côté, ceux qui iront ain­si avec à cœur de s’amuser.
Amu­sons-nous tous, en rompant le silence pour chanter en chœur, ne serait-ce qu’un instant.
N’oublie pas que dans la vie, si quelque chose a de la valeur, c’est d’avoir passé le meilleur moment.
Rends joyeux ton regard, ne pense pas au mal, ne laisse pas ton vis­age se froiss­er pré­maturé­ment.
Laisse tout couler, ne pré­cip­ite pas tes années parce que per­son­ne ne se soucie de ce que tu ressens.

C’est donc une invi­ta­tion à oubli­er ses prob­lèmes en faisant la fête. C’est assez proche du Amusez-vous immor­tal­isé par Hen­ri Garat (1933) et Albert Pré­jean (1934)
Je vous le pro­poserai en fin d’article. Ça n’a rien à voir avec notre pro­pos, mais c’est eupho­risant 😉

Autres versions par Fresedo

Bien sûr, pour un titre aus­si célèbre, il y a for­cé­ment énor­mé­ment d’autres ver­sions.
Je vous pro­pose dans un pre­mier temps d’écouter les ver­sions de l’auteur, Frese­do. Ce dernier devait être fier de lui, car il a enreg­istré à de nom­breuses repris­es.

El once 1924 – Sex­te­to Osval­do Frese­do

Mer­ci à mes col­lègues Cami­lo Gat­i­ca et Gab­bo Frese­do (quand Gab­bo vient au sec­ours d’Osval­do et Emilio…) qui m’ont fourni cet enreg­istrement qui me man­quait).
Remar­quez les superbes solos de vio­lon notam­ment à 1:05,1:52, 2:24 et 2:56. Cette ver­sion est assez allè­gre. Notez bien ce point, il nous servi­ra à déter­min­er l’usage de ce titre et donc son nom.

El once (A diver­tirse) 1927 – Sex­te­to Osval­do Frese­do.

Je trou­ve intéres­sant de com­par­er cette ver­sion avec celle de 1924. Pour moi représente un recul. Le rythme est beau­coup plus lent, pesant. C’est un exem­ple du « retour à l’ordre » des années 20, dont Canaro est un des moteurs. Vous pour­rez le con­stater dans sa ver­sion de 1925 ci-dessous.

El once (A diver­tirse) 1931-11-14 – Orques­ta Osval­do Frese­do con Teó­fi­lo Ibáñez.

Osval­do a fini par enreg­istr­er les paroles de son frère, Emilio (Gardel l’avait fait en 1925). On reste dans le tem­po anémique de 1927. On a du mal à voir com­ment cette ver­sion, comme la précé­dente, d’ailleurs peut appel­er à se diver­tir… Il est vrai qu’il ne chante que le refrain qui n’est pas la par­tie la plus allè­gre du titre.

El once (A diver­tirse) 1935-04-05 – Orques­ta Osval­do Frese­do con Rober­to Ray.

Cette fois, Frese­do retrou­ve une ver­sion un peu plus dynamique qui peut mieux cor­re­spon­dre à l’idée du diver­tisse­ment. On pour­rait presque voir des per­son­nes gam­bad­er.
C’est un des pre­miers enreg­istrements où l’on remar­que la propen­sion de Frese­do à rajouter des bruits bizarres qui devien­dront sa mar­que de fab­rique dans ses dernières années, même si Sas­sone fait la même chose.

El once 1945-11-13 – Osval­do Frese­do.

Frese­do va encore plus loin que dans la ver­sion de 1935 dans l’ajout de bruits. C’est dans­able, mais pas totale­ment sat­is­faisant à mon goût.

El once (A diver­tirse) 1953-05-20 – Orques­ta Osval­do Frese­do.

C’est notre tan­go du jour. Comme déjà évo­qué, on pense à une prom­e­nade. Les bruits sont un peu plus fon­dus dans la musique. Mais on ne peut pas dire que c’est un tan­go de danse fab­uleux. Je trou­ve que ça manque un peu de fête. On retrou­ve quelques gross­es chutes qui ont fait la notoriété de Frese­do dans les années 1930. Frese­do se sou­vient peut-être un peu trop de ses orig­ines de la haute société pour une musique de danse qui se veut sou­vent plus pop­u­laire.

El Once (A diver­tirse) 1979-10-30 – Orques­ta Osval­do Frese­do.

En 1979, Frese­do enreg­istre pour la sep­tième fois son titre fétiche. On y retrou­ve presque tous ses élé­ments, comme les bruits bizarres, de jolis pas­sages de vio­lon, une élé­gance aris­to­cra­tique, man­quent seule­ment les gross­es chutes. Cela reste tran­quille, dans­able une après-midi chaude juste avant de pren­dre le thé, avec la pointe d’ennui « chic » qui con­vient.

Pourquoi « El once »

Il est impos­si­ble de devin­er la rai­son du titre à par­tir des ver­sions de Frese­do, sauf peut-être avec celle de 1924. Je vais donc vous don­ner l’explication.
Les internes en médecine de Buenos Aires ont décidé en 1914 de faire un bal des­tiné à se diver­tir. Musique, alcool, femmes com­préhen­sives, le cock­tail par­fait pour ces jeunes gens qui devaient beau­coup étudi­er et devaient donc avoir besoin de relâch­er la pres­sion.
Si on regarde les paroles sous ce jour, on com­prend mieux.
Reste à expli­quer pourquoi El once (le 11). L’explication est sim­ple. Le pre­mier événe­ment a eu lieu en 1914 et ensuite, chaque année, un autre a été mis en place. Celui de 1924 est donc le… onz­ième (je vois que vous êtes forts en cal­cul). Les frères Frese­do ont donc nom­mé ce tan­go, le 11 ; El once.
De 1914 à 1923 inclus, c’était Canaro qui offi­ci­ait à cette occa­sion. Les frères Frese­do fêtaient donc aus­si leur entrée dans cette man­i­fes­ta­tion dont la pre­mière a eu lieu au « Palais de glace » un lieu qu’un tan­go de ce nom des années 40 évoque avec des paroles et une musique d’Enrique Domin­go Cadí­camo.
Vous trou­verez quelques pré­ci­sions sur cette his­toire dans un arti­cle d’Isaac Otero.

Autres versions

El Once (A diver­tirse) 1925 – Orques­ta Fran­cis­co Canaro.

L’année précé­dente, Frese­do a gril­lé la place à Canaro qui ani­mait ce bal depuis 10 ans. Canaro enreg­istre tout ce qu’il peut, alors, mal­gré sans doute une petite décep­tion, il enreg­istre aus­si El once, lui qui a fait de uno a diez (1 à 10)

El once (A diver­tirse) 1925 – Car­los Gardel con acomp. de Guiller­mo Bar­bi­eri, José Ricar­do (gui­tares).

Le petit Français 😉 donne sa ver­sion avec toutes les paroles de Emilio, con­traire­ment à Ibáñez et Ray qui ne chan­taient que le refrain.

El once (A diver­tirse) 1943-01-13 – José Gar­cía y su Orques­ta Los Zor­ros Gris­es.

Et les Zor­ros sont arrivés ! C’est une ver­sion entraî­nante, avec plusieurs pas­sages orig­in­aux. Un petit flo­rilège des « trucs » qu’on peut faire pour jouer un tan­go. Le résul­tat n’a rien de monot­o­ne et est suff­isam­ment fes­tif pour con­va­in­cre des internes décidés à faire la fête. C’est sans doute une ver­sion qui mérit­erait de pass­er plus sou­vent en milon­ga, même si quelques ron­chons pour­raient trou­ver que ce n’est pas un tan­go con­ven­able. J’ai envie de leur dire d’écouter les con­seils de ce tan­go et de se diver­tir. Le tan­go est après tout une pen­sée allè­gre qui peut se danser.

El once (A diver­tirse) 1946-10-21 – Rober­to Fir­po y su Nue­vo Cuar­te­to.

Cette ver­sion par­ti­c­ulière­ment gaie est sans doute une de celles qui con­viendraient le mieux à une fête d’internes. On retrou­ve les sautille­ments chers à Fir­po. Elle trou­vera sans doute encore plus de ron­chons que la précé­dente, mais je réa­gi­rai de la même façon.

El once (A diver­tirse) 1946-12-05 – Orques­ta Car­los Di Sar­li.

Avec cette ver­sion, on retrou­ve la maîtrise de Di Sar­li qui nous pro­pose une ver­sion élé­gante, par­faite pour la danse. C’est sûr que là, il n’y aura pas de ron­chons. Alors, pourquoi s’en priv­er ?

El once (A diver­tirse) 1951-10-23 – Orques­ta Car­los Di Sar­li.

Je préfère la ver­sion de 1946, mais cette inter­pré­ta­tion est égale­ment par­faite pour la danse. Elle aura toute sa place dans une tan­da de cette époque.

El once (A diver­tirse) 1951 – Oswal­do Bercas et son orchestre.

De son vrai nom, Boris Saar­be­coof a tra­vail­lé en France et a pro­duit quelques titres intéres­sants. On a des enreg­istrements de sa part de 1938 à 1956. C’est un des 200 orchestres de l’âge d’or dont on ne par­le plus beau­coup aujourd’hui. Il a égale­ment pro­duit de la musique clas­sique.

El once (A diver­tirse) 1952-11-14 – orques­ta Alfre­do De Ange­lis.

C’est sans doute une des ver­sions que l’on entend le plus. Son entrain et sa fin tonique per­me­t­tent de bien ter­min­er une tan­da instru­men­tale de De Ange­lis.

El once (A diver­tirse) 1954-11-16 – Orques­ta Car­los Di Sar­li.

On retrou­ve Di Sar­li avec des vio­lons sub­limes, notam­ment à 1:42. Je préfère cette ver­sion à celle de 1951. Je la passerai donc assez volon­tiers, comme celle de 1946 qui est ma chou­choute.

El once (A diver­tirse) 1955-10-25 – Quin­te­to Pir­in­cho dir. Fran­cis­co Canaro.

Fran­cis­co Canaro qui n’est pas ran­cu­nier (???) enreg­istre de nou­veau le titre des Frese­do avec son quin­te­to Pir­in­cho. C’est une ver­sion bien ryth­mée avec de beaux pas­sages, comme le solo de ban­donéon à 1:02. Une ver­sion guillerette qui pour­ra servir dans une milon­ga un peu informelle où les danseurs ont envie de se diver­tir (celles où il n’y a pas de ron­chons).

El once (A diver­tirse) 1956-10-30 – Orques­ta Enrique Rodríguez.

Un Rodríguez tardif qui reste léger et qui sera appré­cié par les fans de cet orchestre.

El once (A diver­tirse) 1958 – Argenti­no Galván.

Je cite cette ver­sion ultra­courte, car je l’ai évo­quée dans His­to­ria de la orques­ta típi­ca — Face 1. Pas ques­tion de la plac­er dans une tan­da, bien sûr à cause de sa durée réduite à 33 sec­on­des…

El once (A diver­tirse) 1960c — Juan Cam­bareri y su Cuar­te­to de Ayer.

Juan Cam­bareri, le mage du ban­donéon (El Mago del Ban­doneón) four­nit la plu­part des temps des ver­sions vir­tu­os­es, sou­vent trop rapi­des pour être géniales à danser, mais dans le cas présent, je trou­ve le résul­tat très réus­si. On notera égale­ment que d’autres instru­men­tistes sont vir­tu­os­es dans son orchestre. C’est une ver­sion à faire péter de rage les ron­chons…
Un grand mer­ci à Michael Sat­tler qui m’a fourni une meilleure ver­sion que celle que j’avais (disque 33 tours en mau­vais état).

El once (A diver­tirse) 1965-07-28 – Orques­ta Enrique Mora.

Une ver­sion intéres­sante, mais qui ne boule­verse pas le paysage de tout ce que nous avons déjà évo­qué.

El once (A diver­tirse) 1966-08-03 – Orques­ta Juan D’Arienzo.

Finale­ment D’Arienzo se décide à enreg­istr­er ce titre qui man­quait à son réper­toire. J’adore le jeu de la con­tre­basse de Vic­to­rio Vir­gili­to.

Amusez-vous ! 1934 — W. Heymans — Sacha Guitry — Albert Willemetz

Ce titre fai­sait par­tie de l’opérette de Sacha Gui­t­ry, Flo­restan Ier prince de Mona­co.
Le titre a été créé par Hen­ri Garat.

Amusez-vous 1933 — Hen­ri Garat

L’année suiv­ante, Albert Pré­jean l’enregistre à son tour. C’est la ver­sion la plus con­nue.

Amusez-vous 1934 — Albert Pré­jean.

Et c’est sur cette musique entraî­nante que se ter­mine l’anecdote du jour. À mes amis ron­chons qui ont envie de dire que ce n’est pas du tan­go, je répondrai que c’est une corti­na et qu’il faut pren­dre la vie par le bon bout.

Les paroles de Amusez-vous

Amusez-vous, foutez-vous d’tout
La vie entre nous est si brève
Amusez-vous, comme des fous
La vie est si courte, après tout.
Car l’on n’est pas ici
Pour se faire du souci
On n’est pas ici-bas
Pour se faire du tra­cas.
Amusez-vous, foutez-vous d’tout
La vie passera comme un rêve
Faites les cent coups, dépensez tout
Prenez la vie par le bon bout.
Et zou

Amusez-vous, foutez-vous d’tout
La vie entre nous est si brève
Amusez-vous, comme des fous
La vie est si courte, après tout.
Car l’on n’est pas ici
Pour se faire du souci
On n’est pas ici-bas
Pour se faire du tra­cas.
Amusez-vous, foutez-vous d’tout
La vie passera comme un rêve
Faites les cent coups, dépensez tout
Prenez la vie par le bon bout.
Et zou

Pour que la vie soit tou­jours belle
Ha, que j’aimerais un quo­ti­di­en
Qui n’annoncerait qu’de bonnes nou­velles
Et vous dirait que tout va bien
Pour ne mon­tr­er qu’les avan­tages
Au lieu d’apprendre les décès
On apprendrait les héritages
C’est la même chose et c’est plus gai
Pour rem­plac­er les jour­naux tristes
Que ça serait con­so­la­teur
De lancer un jour­nal opti­miste
Qui dirait à tous ses lecteurs :

Amusez-vous, foutez-vous d’tout
La vie entre nous est si brève
Amusez-vous, comme des fous
La vie est si courte, après tout.
Car l’on n’est pas ici
Pour se faire du souci
On n’est pas ici-bas
Pour se faire du tra­cas.
Amusez-vous, foutez-vous d’tout
La vie passera comme un rêve
Faites les cent coups, dépensez tout
Prenez la vie par le bon bout.
Et zou

Amusez-vous, foutez-vous d’tout
La vie passera comme un rêve
Faites les cent coups, dépensez tout
Prenez la vie par le bon bout.
Et zou

W. Hey­mans — Sacha Gui­t­ry — Albert Willemetz
Amusez-vous, comme des fous.