L’ami Christian (CCT), fin observateur du monde de la milonga, lance une bouteille à la mer sur le thème de la cortina. Comme il a la gentillesse de me demander de réagir et que je suis un garçon relativement obéissant, voici ma réponse…
CCT, les questions de Christian — BYC mes réponses
CCT : Doit-on danser pendant les cortinas ?
CCT : « Il y a deux écoles. Et ça dépend un peu des DJ. En principe (vous l’avez compris), la cortina est une rupture entre deux tandas qui doit permettre à chacun(e) de retrouver sa place. Environ une minute d’une musique qui n’a rien à voir avec le tango. »
BYC : La cortina ne devrait pas se danser, tout au moins dans les milongas traditionnelles, pour deux raisons principales :
- L’invitation à la mirada nécessite d’avoir une vue dégagée sur les partenaires potentiels. Si la piste ne se vide pas, on ne voit pas ceux qui sont de l’autre côté de la piste. Dans les milongas traditionnelles, il y a des tables et donc, le DJ doit mettre une cortina suffisamment longue pour que les danseurs aient le temps de retourner à leur place et éventuellement de se rafraichir en scrutant les autres tables pour choisir leur prochain partenaire.
- Dans les milongas traditionnelles, le service est à la place. Le temps de la cortina permet aux serveurs de se déplacer plus facilement et d’avoir les danseurs à un endroit fixe, ce qui facilite leurs interventions. S’ils sont toujours sur la piste, ils ne peuvent pas commander… Une extension de ce point est la nécessité pour l’organisateur de placer les danseurs. Quand la milonga est pleine, avoir les gens assis à leur place permet de repérer les emplacements disponibles pour y bourrer quelques danseurs supplémentaires.
De cela, il découle que les cortinas ne peuvent pas être trop courtes et qu’elles ne font qu’exceptionnellement moins d’une minute. Dans certaines milongas, les cortinas sont assez longues (deux minutes, voire plus), mais comme les Argentins aiment bien discuter et préparer la tanda suivante, ce n’est pas forcément gênant.
Les limites de ce raisonnement, parfaitement valable pour les milongas traditionnelles de Buenos Aires, est pris en défaut dans d’autres zones géographiques. En effet, si les gens n’ont pas de siège, s’ils n’invitent pas à la mirada et s’ils vont se servir eux-mêmes au bar, il n’y a pas un grand intérêt à faire une cortina longue.
CCT : « Mais le DJ (ou l’organisateur) peut en décider autrement.
BYC : Le patron, c’est l’organisateur. Le DJ a un rôle de conseil, mais si l’organisateur souhaite autre chose, le DJ a le choix entre sauver la soirée ou écouter l’organisateur et prendre le risque de plus être invité… pour ma part, ce n’est pas exactement une décision. Par exemple, la semaine dernière, j’ai animé trois milongas très différentes. Dans la première, il n’y avait pas de sièges et d’excellents danseurs de rock. J’ai donc proposé une majorité de cortinas dansables et, lorsqu’environ les 2/3 des danseurs étaient sur la piste, je laissais les titres en entier. Dans la seconde milonga, il y avait des tables et donc, j’ai mis des cortinas qui n’ont pas été dansées. Toutefois, j’ai testé les réactions avec des cortinas un peu swing et cela m’a permis de décider de faire un véritable intermède de rock, dansé environ par 1/3 des danseurs. Dans ce cas, ce n’est pas une cortina, mais deux ou trois titres enchaînés, généralement de rock en Europe, mais un intermède de rock et un de tropical à Buenos Aires (cumbia, cuarteto, voire salsa et merengue). Cet intermède se termine par… une cortina (à Buenos Aires) et directement par du tango en Europe. Puisque j’ai parlé de trois milongas, la troisième se voulait très traditionnelle (tables, tandas de 4, mirada et cabeceo). Pour cette dernière, cela aurait pu être une milonga de Buenos Aires.
CCT : « Il n’est pas rare (en France notamment) que les cortinas soient des morceaux entiers qui peuvent inciter à la danse. Ainsi, certains DJ proposent des rocks ou des salsas, soit de manière sporadique (une cortina par-ci, par-là), soit plus systématiquement (toutes les cortinas). Et il n’est pas rare non plus que, dans l’un de ces cas, quelques couples restent sur la piste. Quelques couples. C’est là que le DJ doit pouvoir apprécier si ses cortinas à rallonge concernent suffisamment de monde pour être opportunes ou pas. »
BYC : La milonga est une affaire d’ensemble et d’équilibre. Il me semble difficile d’établir des règles hors des milongas traditionnelles.
Pour ces dernières, c’est clairement :
- Blocs traditionnels comportant Tango, vals ou milonga entrecoupés de cortinas qui ne sont pas dansées.
- Dans la soirée, différents intermèdes qui peuvent être de rock, de tropical, de folklore (de plus en plus souvent chacarera et zamba) et parfois de pasodoble (dansé comme de la marche à Buenos Aires). Il ne faut pas oublier que les anciennes milongas de Buenos Aires, jusque dans les années 90, étaient multidanses et pas 100 % tango. On se souvient des programmes des grands événements de l’âge d’or où deux orchestres se partageaient l’animation, un de tango et un de jazz (fox-trot et autres rythmes).
- Même dans ces milongas traditionnelles, l’évolution s’oriente vers deux intermèdes.
- Ces intermèdes sont en général à heure fixe chaque semaine. Ils sont un élément de rythme, au même titre que les sorteos (tirage au sort), les annonces, les éventuelles démos, les anniversaires…
En Europe, on a en général une organisation différente, beaucoup moins structurée, et ce, d’autant plus qu’il n’y a pas autant de milongas régulières avec un DJ résident.
Donc, en général, c’est comme tu dis, le DJ passe de temps à autre une cortina qui est dansée. Si une proportion remarquable est sur la piste, le DJ laisse toute la musique, voir, rajoute un ou deux titres, de qui transforme la cortina en intermède. Lorsque les danseurs donnent des signes de faiblesse, le DJ peut baisser le volume et annoncer la tanda suivante.
Si peu de danseurs, voire un seul couple s’agite sur la piste, le DJ peut laisser la musique le temps normal de la cortina (1 minute à 1:30), sauf si la prestation est exceptionnelle et que les spectateurs manifestent leur intérêt. Le DJ, en général, fait applaudir les danseurs.
Il arrive, parfois, qu’une cortina donne envie de danser et que les danseurs bien élevés ne la dansent pas. Le DJ doit donc veiller aux réactions et prévoir « officiellement » un intermède de cette danse, en l’annonçant.
Par exemple, si je veux tester l’envie de danser le rock, je passe une cortina un peu swing, rocky et, si je vois le public se trémousser, je sais que je pourrai tenter un intermède. J’annonce donc à la fin de la cortina que je proposerai un intermède de cette danse après la prochaine tanda.
Là, si c’est un intermède de rock, je commence en général avec un rock parfaitement classique et irrésistible et pas trop rapide. J’annonce que c’est un intermède et que donc, si des danseurs sont intéressés, c’est leur heure de gloire. En général, c’est deux ou trois rocks. Pour le tropical, je mets en général deux cumbias et un cuarteto (à Buenos Aires). En Europe, les danseurs de cumbias étant rares, je mets plutôt de la salsa. Si je ne fais qu’un seul intermède, je peux mettre rock et mambo, cette dernière danse pouvant se danser en rock ou en salsa (peu de danseurs dansent réellement le mambo).
CCT : Ceux/celles qui me connaissent savent que je ne suis pas pour les cortinas dansables. Je viens pour danser le tango et je ne paye pas 15 ou 20 € (tarif français moyen) pour « me farcir » 25 % de salsa ou de rock. Mais, encore une fois, c’est un avis perso.
BYC : Là encore, c’est une question de bon sens. Pour la première milonga dont j’étais DJ et organisateur, il y a 25 ans, je mettais des cortinas dansantes, toutes danses (paso, foxtrot, rock, salsa…), car la majorité des danseurs étaient débutants en tango et que retrouver des repères les faisait passer une meilleure soirée. Aujourd’hui que le tango est plus répandu, cette approche est sans doute moins pertinente, mais on se rend compte que, suivant les lieux, les appétits peuvent être très différents.
Chacun sait que je compose mes tandas en direct, sans aucune playlist. Cela vaut aussi pour les cortinas. C’est en fonction des réactions des danseurs que j’adapte.
CCT : « Cela dit, les DJ peuvent, comme ça se pratique dans certaines milongas portègnes, opter pour une solution alternative en proposant, en milieu de soirée, une tanda d’une musique d’une autre nature qui permettra à quelques dizaines de personnes de s’exprimer tout en offrant aux autres « un petit quart d’heure de repos ». C’est peut-être la meilleure option. »
BYC : C’est effectivement la pratique à Buenos Aires et pour l’Europe, je ne serai pas si affirmatif. Quoi qu’il en soit, si tu annonces un intermède et qu’il n’a pas de succès, il se transforme en cortina. Cela se passe souvent pour le folklore. Dans certains endroits, les organisateurs ne proposent pas systématiquement le folklore. Quand je leur en propose, certains disent « non, pas de ça chez moi », d’autres avouent ne pas savoir. J’essaye de lancer une chacarera et, si elle a du succès, je la laisse et je lui rajoute une petite sœur. Sinon, c’est une cortina…
CCT : « Pour revenir à la question, si les cortinas proposées sont dansables, rien ne vous interdit de venir sur la piste et de remuer le popotin. En musique si possible. »
On fusille assez rarement ceux qui dansent sur les cortinas. Cependant, ce n’est pas toujours bien vu, du moins à Buenos Aires (toujours le problème de la mirada).
D’ailleurs, tu as peut-être remarqué un phénomène étonnant. Lorsqu’il y a un intermède de rock, les danseurs vont sur la piste et, lorsque l’intermède se termine, ils vont se rasseoir, même si la cortina est un autre rock. De même, le même rock passé en dehors de l’intermède n’est pas dansé quand il est identifié comme une cortina. Mais c’est aussi, car les danseurs sont routinés et qu’ils savent, que l’intermède de rock est à 20:30 et pas 19:45… S’ils entendent un rock avant ou après l’heure, c’est une cortina…
En Europe, il faut donc être clair. Je mets souvent des cumbias, qui font bouger certains, mais qui ne suscitent pas des mouvements de foule. Cela donne une ambiance latino et j’ai, parfois, la surprise d’arriver à faire un intermède. Une fois, le couple de professeurs qui avait été invité pour les classes s’est pris au jeu et a mobilisé tous les danseurs et, pendant un quart d’heure, tout le monde était sur la piste. Ils donnaient des conseils et c’était sans doute un peu curieux pour les amateurs de cumbia, mais les danseurs se sont bien amusés.
BYC : Sur les cortinas
BYC : Mes cortinas sont des morceaux entiers, ou tout du moins des passages conséquents de musiques afin de pouvoir les faire durer plus longtemps si nécessaire. Cela oblige à shunter (baisser le volume », ce qui peut être moins agréable qu’une cortina calibrée à une durée fixe avec une véritable fin, mais cela permet d’être plus polyvalent. Parfois, surtout en début ou en fin de milonga, pour accélérer le rythme, je laisse des cortinas très courtes. À d’autres moments, elles sont plus longues, voire très longues. Par exemple, lorsque les organisateurs doivent trouver des sièges pour les nouveaux arrivants (dans ce cas, il arrive de devoir mettre deux cortinas enchaînées afin que toutes les places libres puissent être remplies par les nouveaux arrivants). Cela se fait sur l’initiative de l’organisateur qui fait signe, une de plus.
Je précise également deux petits détails :
- Je lance la cortina dès la fin du dernier morceau de la tanda, sauf dans de rares cas où je ne veux pas couper l’émotion pour ne pas obliger les danseurs à se séparer trop vite. Pour moi, c’est important pour éviter le cafouillage. Certains restent, prêts à danser un autre titre alors que la tanda est terminée. Avec une cortina proposée rapidement, le message est clair. La tanda est terminée. Parfois, je réduis aussi l’espace entre deux titres de la tanda pour éviter que les danseurs se déconcentrent (montée de l’énergie), ou, par exemple, pour proposer 4 valses au lieu de 3. Si j’attends 4 secondes pour lancer la quatrième valse, beaucoup de danseurs seront déjà sur le chemin du retour.
- Je baisse le volume pour la cortina. Il suffit que les danseurs repèrent que c’est la cortina et, si je vois qu’elle plait, alors seulement j’augmente le volume. Je n’aime pas quand, après un tango expressif, une cortina brutale détruit le climat. Pour moi, la cortina participe à l’ambiance, mais ce n’est pas l’élément essentiel. Baisser le volume permet de reposer les oreilles, faciliter les discussions et reprendre un peu d’énergie.
BYC : Le DJ est au service des danseurs
BYC : En gros, il est interdit d’interdire. Les danseurs sont à la milonga pour s’amuser, même si certains sont là pour des objectifs moins nobles. Le but est que tout le monde puisse sourire, se divertir et danser le plus possible et du mieux possible. Cela se fait en évitant qu’un danseur reste assis deux tandas de suite. Si, après une tanda peu dansée (milonga, par exemple), on décide de faire un intermède (ou une annonce, ou un sorteo), cela va rallonger le temps sans danser de certains danseurs. Je propose donc en général les intermèdes après des moments où les danseurs ont tous été sur la piste, car je sais qu’ils pourront mieux supporter une petite pause si l’intermède ne les intéresse pas.
Et, pour terminer, un dernier point. Il y a parfois des milongas où il y a un fort déséquilibre de la parité. Les intermèdes ou les cortinas dansantes sont parfois des moments appréciés par ceux qui n’ont pas eu beaucoup d’invitation, ou par ceux qui sont débutants en tango, mais plutôt bons dans d’autres danses.
CCT : « je compte bien que d’autres personnes apportent leur contribution au débat (par exemple… DJ BYC). »
BYC : Factum est…
D’autres articles sur les cortinas
Voici quelques articles sur les cortinas sur mon site :
Et sur l’organisation en tandas et cortinas





