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Año nuevo 1956-01-31 (Marcha) — Alberto Castillo y su Orquesta Típica dir. por Ángel Condercuri

A. Riobal (Alberto Castillo) ; Trío Los Halcones (Alberto Losavio ; Héctor Serrao ; Rodolfo Genaro Serrao)

¡Feliz año nue­vo! Il est minu­it à Buenos Aires, c’est l’année nou­velle qui com­mence. Les fusées de feu d’artifice péta­radent et illu­mi­nent le ciel de Buenos Aires. Ici, pas de majestueux feux d’artifice élaborés par des arti­ficiers pro­fes­sion­nels. Ce sont les Argentins qui se char­gent du spec­ta­cle en fonc­tion de leurs moyens financiers et de leurs capac­ités. Notre musique du jour n’est pas un tan­go, mais est chan­tée par un de ses chanteurs, Alber­to Castil­lo, qui en est égale­ment un des auteurs.

Riobal y los Halcones

Quelques mots sur les auteurs de ce titre.

Riobal

Riobal, alias Alber­to Castil­lo, alias…, alias…, alias…, alias…

Riobal est un des pseu­do­nymes de Alber­to Castil­lo, ou plutôt de Alber­to Sal­vador De Luc­ca, puisque que Castil­lo est égale­ment un pseu­do­nyme des­tiné à faire plus espag­nol, ce qui était courant pour les chanteurs de tan­go.
Les orchestres avaient besoin d’un chanteur ital­ien et d’un chanteur espag­nol pour sat­is­faire les deux prin­ci­pales com­mu­nautés portègnes. Peu importe qu’ils soient réelle­ment orig­i­naires de ces pays. D’ailleurs ses pre­miers pseu­do­nymes ont été Alber­to Dual et Car­los Duval
Cette foi­son de pseu­do­nymes était égale­ment des­tinée à tromper la vig­i­lance pater­nelle.
Pour son père, il était étu­di­ant en médecine et, effec­tive­ment, il devait être médecin gyné­co­logue.
Un jour, en écoutant son fils à la radio, il s’exclama, « il chante très bien, il a une voix sem­blable à celle de Alber­ti­to », et pour cause…
Cepen­dant, le tan­go a pris le dessus et Alber­to a rejoint l’orchestre d’un den­tiste, celui de Ricar­do Tan­turi, avant de ter­min­er sa dernière année… Il n’était donc pas à pro­pre­ment par­ler gyné­co­logue, comme on le lit en général dans ses biogra­phies.

Trío Los Halcones

Ce trio a chan­té avec Miguel Caló, mais leur spé­cial­ité était plutôt le boléro et autres musiques tra­di­tion­nelles ou folk­loriques. Ils ont col­laboré avec Castil­lo pour l’écriture de la musique et des paroles de ce titre. Il ne sem­ble pas y avoir d’enregistrement de Año nue­vo par ce trio.

Trío Los Hal­cones.

Extrait musical

Año nue­vo 1956-01-31 (Mar­cha) — Alber­to Castil­lo y su Orques­ta Típi­ca dir. por Ángel Con­der­curi.
Par­ti­tion de sax­o­phone ténor de Año nue­vo.

Ángel Condercuri ou Jorge Dragone ?

Año nue­vo a été enreg­istré le 31 jan­vi­er 1956. Je n’ai pas respec­té le choix d’un thème enreg­istré le jour de l’anecdote, pour vous pro­pos­er un air gai et de cir­con­stance. Nous sommes donc en 1956 et Alber­to Castil­lo a son orchestre dirigé par un chef. Selon les sources, il y a un doute sur le chef qui tenait la baguette le jour de l’enregistrement.

  • Gabriel Valiente dans son Enci­clo­pe­dia del Tan­go indique que l’orchestre de Castil­lo est dirigé par Ángel Con­der­curi de 1951 à 1954 puis de nou­veau à par­tir de 1959 et par Jorge Drag­one de 1955 à 1958. Ce tra­vail est une somme, mais il y a de nom­breuses impré­ci­sions et un cer­tain nom­bre d’erreurs. C’est une bonne source, mais qui demande à être véri­fiée.
  • Tango.info indique que Con­der­curi dirige l’orchestre de Castil­lo pour l’enregistrement de Año nue­vo. https://tango.info/fra/track/T0370371359
  • Todo Tan­go, qui est le site de référence incon­tourn­able pro­pose une entre­vue avec Jorge Drag­one dans laque­lle celui-ci indique qu’il était dans l’orchestre de Con­der­curi à cette époque. https://www.todotango.com/historias/cronica/238/Dragone-Un-eterno-viajero/ Par con­séquent, s’il est le pianiste de l’orchestre, il n’en est pas le directeur. En 1957, donc l’année suiv­ante, il indique avoir son pro­pre orchestre en alter­nance pour lequel il recourt à la voix de Argenti­no Ledes­ma. Même s’il est envis­age­able que, pour une séance d’enregistrement par­ti­c­ulière, Con­der­curi ait lais­sé la direc­tion à son pianiste, cela mérit­erait d’être doc­u­men­té.
  • Tango-DJ.AT, qui est en général bien ren­seigné et qui cor­rige les erreurs quand on les sig­nale, ce qui n’est pas le cas de tous (référence à d’autres sites qui ne pren­nent même pas la peine de véri­fi­er, ou qui te dis­ent que c’est ain­si et qui cor­ri­gent ensuite, en douce…), indique que c’est Con­der­curi.
    https://tango-dj.at/database/index.htm
    https://tango-dj.at/database/index.htm?titlesearch=ano+nuevo&genresearch=marcha (pour ceux qui sont abon­nés).

La solu­tion serait d’avoir le cat­a­logue ou le disque d’origine, mal­heureuse­ment, je n’ai pas trou­vé le cat­a­logue de Odeón cor­re­spon­dant et les CD ne sont pas pré­cis sur la ques­tion (soit ils n’indiquent rien, soit ils met­tent les deux noms, sans pré­cis­er à quels titres, cela se rap­porte). Quant aux dis­ques d’origine, ils indiquent juste Alber­to Castil­lo y su Orques­ta.
Bern­hard Gehberg­er, le créa­teur du site Tango-DJ.AT, con­firme avec les mêmes argu­ments. Il m’a même rap­pelé que cer­tains enreg­istrements étaient don­nés avec Raúl Bianchi à la direc­tion. Cepen­dant, cela ne sem­ble con­cern­er que la péri­ode 1953–1955. En 1956, Bianchi était à Rosario. On notera toute­fois, que Bianchi était pianiste, comme Drag­one. Serait-ce une habi­tude chez Con­der­curi de laiss­er ses pianistes diriger ?
En atten­dant d’en savoir plus, je con­serve Ángel Con­der­curi comme Directeur de l’orchestre de Castil­lo pour cet enreg­istrement.

Paroles

Il y a dif­férentes vari­antes, mais qui ne changent pas le sens. Vous aurez la ver­sion du film en fin d’article avec les paroles en sous-titrage.

Año nue­vo
Vida nue­va
Más ale­gres los días serán
Año nue­vo
Vida nue­va
Con salud y con pros­peri­dad

Entre pitos y matra­cas entre músi­ca y son­risa
El reloj ya nos avisa que ha lle­ga­do un año más,
Las mujeres y los hom­bres, un besi­to nos dare­mos
Entre todos cantare­mos, llenos de feli­ci­dad
Vamos todos a can­tar

Año nue­vo
Vida nue­va
Nues­tras penas deje­mos atrás
Año nue­vo
Vida nue­va
Con salud y con pros­peri­dad

Año nue­vo
Vida nue­va
Mas ale­gre los días serán
Sin prob­le­ma, sin tris­teza
Y un feliz año nue­vo ven­drá…

Entre pitos y matra­cas entre músi­ca y son­risa
El reloj ya nos avisa que ha lle­ga­do un año más
Las mujeres y los hom­bres, un besi­to nos dare­mos
Entre todos cantare­mos, llenos de feli­ci­dad
Vamos todos a can­tar

Año nue­vo
Vida nue­va
Más ale­gres los días serán
Año nue­vo
Vida nue­va
Con salud y con pros­peri­dad

Año nue­vo
Vida nue­va
Nues­tras penas deje­mos atrás
Sin prob­le­ma, sin tris­teza
Y un feliz año nue­vo ven­drá
Y un feliz año nue­vo ven­drá
Y un feliz año nue­vo ven­drá
Y un feliz año nue­vo ven­drá…

A. Riobal (Alber­to Castil­lo) ; Trío Los Hal­cones (Alber­to Losavio; Héc­tor Ser­rao; Rodol­fo Genaro Ser­rao)

Traduction libre des paroles

Nou­v­el An
Nou­velle vie
Les jours seront plus heureux
Nou­v­el An
Nou­velle vie
Avec la san­té et la prospérité

Entre sif­flets et cré­celles
Entre musique et sourire
L’hor­loge nous aver­tit déjà qu’est arrivée une année de plus
Les femmes et les hommes, un bais­er nous nous don­nerons
Entre tous, nous chanterons, pleins de bon­heur
Nous allons tous chanter

Nou­v­el An
Nou­velle vie
Les jours seront plus heureux
Nou­v­el An
Nou­velle vie
Avec la san­té et la prospérité

Nouv­el An
Nou­velle vie
Les jours seront plus joyeux
Sans prob­lème et sans tristesse
Et un Nou­v­el An heureux vien­dra

Entre sif­flets et cré­celles
Entre musique et sourire
L’hor­loge nous aver­tit déjà qu’est arrivée une année de plus
Les femmes et les hommes, un bais­er nous nous don­nerons
Entre tous, nous chanterons, pleins de bon­heur
Nous allons tous chanter

Pito y matra­ca (sif­flet et cré­celle)

Nou­v­el An
Nou­velle vie
Les jours seront plus heureux
Nou­v­el An
Nou­velle vie
Avec la san­té et la prospérité

Nou­v­el An
Nou­velle vie
Nous lais­serons nos peines der­rière
Sans prob­lème et sans tristesse
Et un Nou­v­el An heureux vien­dra
Et un Nou­v­el An heureux vien­dra
Et un Nou­v­el An heureux vien­dra
Et un Nou­v­el An heureux vien­dra…

Autres versions

Año nue­vo 1956-01-31 (Mar­cha) — Alber­to Castil­lo y su Orques­ta Típi­ca dir. por Ángel Con­der­curi. C’est notre thème du jour.
Año Nue­vo 1965 — Billo’s Cara­cas Boys. C’est la ver­sion qui est sans doute la plus con­nue, elle est jouée pour le Nou­v­el An dans la plu­part des pays d’Amérique du Sud et pas seule­ment au Vénézuéla, leur pays.

Pour ter­min­er en vidéo, je vous pro­pose de voir et écouter Alber­to Castil­lo dans le film “Músi­ca, ale­gría y amor” dirigé par Enrique Car­reras.
La scène a été enreg­istrée en 1955, cepen­dant, le film sor­ti­ra après le disque, le 9 mai 1956.
J’ai indiqué les paroles pour vous per­me­t­tre de suiv­re…

Año nue­vo dans le film Músi­ca, ale­gría y amor. Dans cet extrait, en plus de Alber­to Castil­lo, on remar­que Beat­riz Tai­bo, Ubal­do Martínez et Tito Gómez. Il y a aus­si une courte appari­tion de Leonor Rinal­di et Fran­cis­co Álvarez, les per­son­nes âgées.

Alber­to Castil­lo, qui tient le rôle prin­ci­pal (Alber­to Morán) est un jeune homme bohème qui rêve de devenir pein­tre, mais qui finale­ment aura du suc­cès comme chanteur (Raúl Man­rupe & María Ale­jan­dra Portela — Un Dic­cionario de Films Argenti­nos 1995, page 401). Ce film con­tient beau­coup de chan­sons par Castil­lo, dont notre titre du jour.

L’intrigue du film serait tirée de Loute, une comédie française (vaude­ville) en qua­tre actes de Pierre Veber dont l’in­trigue tourne autour de Dupont, un homme qui mène une vie de débauche sous l’in­flu­ence de son « ami » Castil­lon. Dupont décide de se mari­er avec Renée, une jeune femme de bonne famille, mais il est rapi­de­ment rat­trapé par son passé tumultueux. Loute, une anci­enne maîtresse de Dupont, réap­pa­raît et cause des com­pli­ca­tions. Les malen­ten­dus et les quipro­qu­os s’en­chaî­nent, notam­ment avec l’ar­rivée de Fran­col­in, un cousin de Dupont, qui cherche à se venger de lui. Finale­ment, après de nom­breux rebondisse­ments, les per­son­nages ten­tent de se réc­on­cili­er et de trou­ver un équili­bre entre leurs vies passées et présentes. Le lien entre la pièce et le film réal­isé par Enrique Car­reras sur un scé­nario de Enrique San­tés Morel­lo me sem­ble un peu dis­ten­du, d’autant plus que la pièce a eu son heure de gloire plus de 50 ans avant la réal­i­sa­tion du film. Cela témoigne tout de même de la fran­cophilie qui était encore vive à l’époque.
Dis­ons que la base du syn­op­sis a été de faire une comédie musi­cale pour met­tre en avant Alber­to Castil­lo

L’af­fiche du film réal­isée par le car­i­ca­tur­iste argentin Nar­ciso González Bayón. On y recon­naît Alber­to Castil­lo et Ameli­ta Var­gas. À la table, de gauche à droite, Fran­cis­co Álvarez, Leonor Rinal­di, Ger­ar­do Chiarel­la et Ubal­do Mar­tinez. La taille démesurée de Castil­lo mon­tre bien que c’était lui la vedette du film…

Voilà de quoi bien débuter l’année, en chan­son.

De camino al 2025

Je souhaite une merveilleuse année,
la santé et le bonheur,
à tous les humains de la Terre,
tous.

El reloj 1957-08-02 — Orquesta Juan D’Arienzo con Jorge Valdez

García Roberto Cantoral (MyL)

Notre tan­go du jour n’est pas un tan­go. Notre tan­go du jour est un tan­go. C’est un tan­go, ou ce n’est pas un tan­go, il faudrait savoir ! Dis­ons que c’est un tan­go, mais que ce n’est pas un tan­go. Le tan­go sait chanter l’amour, mais il n’est pas le seul. Son copain le boléro le fait sans doute tout aus­si bien et sans doute mieux. Alors, nous allons décor­ti­quer le mécan­isme de l’horloge, celle qui dit oui, qui dit non, dans le salon.

Boléro y tango

Je vous racon­terai en fin d’anecdote l’histoire qui a don­né nais­sance à ce boléro. Oui, ce titre est né boléro.
En Argen­tine, cer­tains tan­gos un peu mielleux et hyper roman­tiques sont surnom­més boléros par les tangueros et ce n’est pas for­cé­ment un com­pli­ment. Quelqu’un comme Borges aurait pu sor­tir le facón (couteau de gau­cho) pour faire un sort au musi­cien qui aurait osé pro­pos­er ce type de tan­go, pas assez vir­il à son goût.
Mais le boléro est aus­si un genre musi­cal orig­i­naire de Cuba, qui, comme le tan­go, s’est exporté avec suc­cès en Europe au point d’être une des pièces indis­pens­ables des bals de vil­lage. On notera toute­fois que les danseurs « musette » le dansent exacte­ment comme le tan­go, avec le même anapeste, le fameux lent-vite-vite-lent des cours de danse de société, alors que celui du boléro serait plutôt du type vite-vite-lent. Les deux dans­es sont d’ailleurs du type 4/4, même si dans le cas du tan­go, on aime à par­ler de 2/4 (dos por cua­tro).
Atten­tion, il me sem­ble qu’il faut pré­cis­er que le boléro d’Amérique du Sud n’est pas le boléro espag­nol qui est lui de rythme ter­naire et qui est un dérivé des séguedilles. Il fut très pop­u­laire durant tout le dix-neu­vième siè­cle, jusqu’au ter­ri­ble « Boléro » de Mau­rice Rav­el en 1928, qui en est une légère vari­ante, mais dans lequel on recon­naît bien le rythme ter­naire (3/4).
Les Européens se sont jetés sur le boléro d’origine sud-améri­caine dans les années 30 en s’approvisionnant aux deux prin­ci­pales sources de l’époque, Cuba et le Mex­ique, ce qui leur a per­mis d’oublier l’insupportable Boléro de Mau­rice Rav­el. La dif­fu­sion était bien sûr la radio et le disque, mais aus­si les bals et tout comme le tan­go de danse a été cod­i­fié en Europe, le boléro l’a été.
En Argen­tine, le boléro a aus­si fait son appari­tion, mais le tan­go était bien en place et c’est un peu plus tar­di­ve­ment, notam­ment dans les années 50, qu’il est devenu très impor­tant.
Notre tan­go du jour appar­tient juste­ment à cette époque. Auréolé de son suc­cès, ce boléro écrit et chan­té par Gar­cía Rober­to Can­toral (avec son trio mex­i­cain Los 3 Caballeros) est arrivé jusqu’aux oreilles de Juan D’Arienzo qui a décidé de l’adapter à sa musique, en le trans­for­mant en tan­go.

Comparaison du chant boléro et tango

Je me suis livré à une petite expéri­ence. Rober­to Can­toral chante plus lente­ment que Jorge Valdez. C’est logique, il n’a pas la fusée D’Arienzo pour le pouss­er et c’est un boléro…
J’ai donc accéléré son enreg­istrement pour le plac­er à la même vitesse que celui de D’Arienzo. Dans ce pre­mier mon­tage, on va enten­dre un extrait des deux ver­sions en même temps. C’est un peu fouil­lis, mais on voit tout de même des analo­gies.

El reloj — D’Arien­zo Valdez et Rober­to Can­toral. On entend les deux en même temps sur un extrait, le début de la par­tie chan­tée.
El reloj — Can­toral Puis D’Arien­zo Valdez.

Le début de la ver­sion chan­tée par Can­toral, un petit pont par D’Arienzo puis Jorge Valdez. On notera que même si le rythme de l’orchestre est dif­férent, les chanteurs ne sont pas si dif­férents.
On remar­quera l’arrastre de Can­toral, bien plus mar­qué que chez Valdez. De plus, si vous prenez en compte que j’ai accéléré l’enregistrement de Can­toral pour qu’il soit au com­pas de celui de D’Arienzo, on com­pren­dra que la même par­ti­tion peut don­ner lieu à des inter­pré­ta­tions très dif­férentes.
Vous pour­rez enten­dre la ver­sion de Can­toral en entier dans la par­tie « Autres ver­sions ».
Pour inter­préter son tan­go qui n’est pas un boléro, mais qui est roman­tique comme un boléro, Juan D’Arienzo a fait appel à Jorge Valdez, son chanteur roman­tique et voici le résul­tat…

Extrait musical

El reloj Rober­to Can­toral. Par­ti­tion de boléro pour piano au cen­tre et par­ti­tion pour chanteur à droite. Can­toral et Valdez chantent sen­si­ble­ment la même par­ti­tion. La dif­férence de rythme vient de l’orchestre.
El reloj 1957-08-02 — Orques­ta Juan D’Arien­zo con Jorge Valdez.

Comme vous pou­vez l’entendre, cette ver­sion n’a rien de boléro dans le rythme. Les accents suaves du boléro d’origine sont découpés par des pas­sages martelés au piano et au ban­donéon. Un petit motif léger au piano évoque un car­il­lon de salon et Jorge Valdez com­mence à chanter. Je ne suis en général pas fan de Valdez pour la danse, mais curieuse­ment et mal­gré l’origine en boléro, le résul­tat reste accept­able pour la danse en tan­go et cela bien que Valdez chante la total­ité des paroles et par con­séquent plus de la moitié du tan­go. Peut-être que la beauté des paroles aide. Je vous laisse en juger.

Paroles

Reloj, no mar­ques las horas
Porque voy a enlo­que­cer
Ella se irá para siem­pre
Cuan­do amanez­ca otra vez
Nomás nos que­da esta noche
Para vivir nue­stro amor
Y tú tic-tac me recuer­da
Mi irre­me­di­a­ble dolor
Reloj, detén tu camino
Porque mi vida se apa­ga
Ella es la estrel­la que alum­bra mi ser
Yo sin su amor no soy nada
Detén el tiem­po en tus manos
Haz esta noche per­pet­ua
Para que nun­ca se vaya de mí
Para que nun­ca amanez­ca
Reloj, detén tu camino
Porque mi vida se apa­ga
Ella es la estrel­la que alum­bra mi ser
Yo sin su amor no soy nada
Detén el tiem­po en tus manos
Haz esta noche per­pet­ua
Para que nun­ca se vaya de mí
Para que nun­ca amanez­ca.

Gar­cía Rober­to Can­toral (MyL)

Traduction libre

Hor­loge, ne mar­que pas les heures parce que je vais devenir fou.
Elle dis­paraî­tra pour tou­jours lorsque le soleil se lèvera à nou­veau.
Nous n’avons que cette nuit pour vivre notre amour et ton tic-tac me rap­pelle ma douleur irrémé­di­a­ble.
Hor­loge, arrête ton chemin parce que ma vie s’ar­rête.
Elle est l’é­toile qui illu­mine mon être.
Sans son amour, je ne suis rien.
Arrête le temps entre tes mains.
Rends cette nuit per­pétuelle pour qu’elle ne me quitte jamais, pour que l’aube n’arrive jamais.
Hor­loge, arrête ton chemin, car ma vie s’éteint.
Elle est l’é­toile qui illu­mine mon être.
Sans son amour, je ne suis rien.
Arrête le temps entre tes mains.
Rends cette nuit per­pétuelle, pour qu’elle ne me quitte jamais, pour que l’aube ne se lève jamais.

Une histoire romantique

Rober­to Can­toral aurait com­posé ce titre alors qu’il était en tournée avec Los 3 caballeros, le trio de gui­taristes chanteurs (les trios de gui­taristes chanteurs sont une spé­cial­ité mex­i­caine) qu’il avait for­mé avec Chamin Cor­rea et Leonel Gálvez.

Los tres caballeros. De gauche à droite, Leonel Gálvez, Rober­to Can­toral, et Chamin Cor­rea.

Il aurait eu à cette occa­sion une his­toire d’amour avec une des femmes de la tournée, une danseuse.
La chan­son con­terait donc cette dernière nuit où lui devait revenir au Mex­ique et elle à New York.
Cette his­toire est telle­ment plau­si­ble, qu’elle est qua­si offi­cielle. On peut juste se deman­der pourquoi il écrivait un boléro au lieu de prof­iter de ses derniers moments et pourquoi imag­i­nait-il que cette his­toire était ter­minée ? Engage­ment de la belle dans une autre his­toire ? Il était mar­ié et il ne voulait pas quit­ter sa femme.

Une histoire encore plus romantique

S’il était mar­ié, c’est le thème de la sec­onde his­toire. La femme de Rober­to était grave­ment malade et le boléro a été com­posé alors qu’il la veil­lait à l’hôpital Benef­i­cen­cia Españo­la de Tampi­co. Les médecins avaient livré un som­bre pronos­tic et il n’était pas du tout cer­tain que son épouse « passerait la nuit ». D’après un jour­nal­iste sig­nant lctl dans El Her­al­do de Méx­i­co du 10 févri­er 2021, la femme aurait survécu.
Si cette his­toire est véridique, alors, elle est bien roman­tique égale­ment. Mais j’ai un doute sur cette his­toire dans la mesure où Rober­to Can­toral a vécu une autre aven­ture roman­tique… et que s’il chéris­sait telle­ment sa femme, il est peu prob­a­ble qu’il se lance dans l’aventure que je vais expos­er, mais avant, un détail.
Je n’ai pas évo­qué les débuts de Rober­to avec son frère aîné Anto­nio en 1950–1955 (Los Her­manos Can­toral). Anto­nio a créé ensuite aus­si son groupe, Los Platea­d­os de Méx­i­co. Con­traire­ment à son petit frère, il était mar­ié à l’époque de l’écriture de El reloj, amoureux et sa femme mou­rut jeune, en 1960. Peut-être que le séjour à l’hôpital était celui de la femme d’Anto­nio et pas d’une hypothé­tique femme de Rober­to.
Et voici la troisième his­toire…

Une histoire encore plus et plus romantique

Dans le domaine du boléro, plus c’est roman­tique et mieux c’est. En 1962 à Viña del Mar (Chili), Rober­to était en tournée. Il y ren­con­tra une trapéziste argen­tine qui était égale­ment en tournée. Cette trapéziste s’appelait Itatí Zuc­chi Deside­rio, elle était égale­ment cham­pi­onne de judo, actrice et danseuse con­tem­po­raine. La par­tie roman­tique de l’histoire est qu’il se mar­ièrent 9 jours après leur ren­con­tre et qu’ils restèrent unis jusqu’à leur mort, 2010 pour lui, 2020 pour elle qui déclarait :
« Je suis la femme d’un seul homme, car quand l’amour est pur et le cou­ple a un bon cœur, il ne peut pas se chang­er comme des chaus­sures. Il se garde pour tou­jours dans l’âme »
Si cette his­toire, qui con­traire­ment aux deux autres, est sûre si j’en crois mes croise­ments de sources, il faudrait que d’époux inqui­et en 1956–1957, il devi­enne divor­cé ou veuf cinq ans plus tard, con­di­tion néces­saire pour con­tracter en neuf jours le mariage. Par ailleurs, je n’ai pas trou­vé de trace d’un pre­mier mariage.
En 1956–57, il était en tournée, il avait 21 ans et en plein essor artis­tique. Ce ne sont pas les don­nées idéales pour con­firmer un mariage.
Avec Itatí Zuc­chi, ils ont eu qua­tre enfants, trois garçons et une fille, qui a pris le prénom et le nom de sa mère et le nom de son père… Itatí Can­toral Zuc­chi. Elle est actrice et chanteuse.

Rober­to Can­toral, Itatí Zuc­chi et Itatí Zuc­chi (fille)

Je vous laisse donc choisir l’histoire qui vous sem­ble la plus crédi­ble et vous pro­pose de regarder main­tenant les autres ver­sions.

Autres versions

Comme le titre est avant tout un boléro, mal­gré l’usage qu’en a fait D’Arienzo, je vais vous pro­pos­er surtout des boléros.

El reloj 1957 – Los 3 caballeros.

C’est la pre­mière ver­sion pro­posée par Rober­to Can­toral, Chamin Cor­rea et Leonel Gálvez, Los 3 Caballeros. Le style est celui du boléro mex­i­cain.

El reloj 1957-08-02 — Orques­ta Juan D’Arien­zo con Jorge Valdez.

C’est donc au début du suc­cès du titre que D’Arienzo s’est lancé dans sa ver­sion.

El reloj 1958 — Trio Los Pan­chos.

El reloj 1958 — Trio Los Pan­chos. Un début avec des claque­ments évo­quant l’horloge. Le boléro se déroule ensuite de belle façon, appuyé par une per­cus­sion légère de clave, très cubaine. Cepen­dant, aucun des trois n’est cubain, Chu­cho Navar­ro et Alfre­do Gil sont mex­i­cains et Her­nan­do Avilés est por­tor­i­cain.

El reloj 1960 — Rober­to Can­toral.

À par­tir de 1960, Rober­to Can­toral entame sa car­rière de soliste. Le style n’est plus mex­i­can­isant.

El reloj 1960c Alber­to Oscar Gen­tile con Alfre­do Mon­tal­bán.

Ce tan­go est daté 1950 dans tango.info, ce qui sem­ble impos­si­ble si le boléro a été écrit en 1956. Le début au vibra­phone évoque le tin­te­ment de Big Ben, suivi d’un petit motif horaire rap­pelant le son d’un car­il­lon de salon. Puis le titre con­tin­ue, sous une forme qui pour­rait s’apparenter au tan­go.

El reloj 1961 — Anto­nio Pri­eto.

Une ver­sion en boléro par le chanteur chilien, Anto­nio Pri­eto.

El reloj 1981 — José José.

Comme pour le tan­go, il y a des boléros de danse et d’autres plus pour écouter. C’est ce dernier usage qui est recom­mandé pour celui-ci, enfin pas tout à fait, il est util­is­able en slow pour danser « bolero », mais pas le bolero.

El reloj 1997 — Luis Miguel.

Même motif, même puni­tion pour cette ver­sion en boléro, très célèbre par Luis Miguel.

El reloj 2012 — Il Volo… Takes Flight – Detroit Opera House.
Ce trio de jeunes Ital­iens avait enreg­istré ce titre dès leur pre­mier album sor­ti le 30 novem­bre 2010.

Ces jeunes chanteurs ital­iens peu­vent rap­pel­er Rober­to Can­toral et son frère Anto­nio qui se lancèrent, mineurs, dans les tournées.

El reloj 2018-11-20 – Román­ti­ca Milonguera con Marisol Mar­tinez y Rober­to Minon­di.

Pour ter­min­er, place au tan­go avec cette excel­lente ver­sion de la Román­ti­ca Milongera et ses deux chanteurs, Marisol Mar­tinez et Rober­to Minon­di.

Finale­ment, ce boléro a don­né vie à au moins deux belles exé­cu­tions en tan­go, celle de D’Arienzo et celle de la Román­ti­ca Milongera.

Rober­to Can­toral, com­pos­i­teur du boléro qui don­na notre tan­go du jour.

À demain, les amis !

Le plus beau, de tous les tangos du Monde…

Je ne vais pas vous par­ler de la chan­son de Vin­cent Scot­to et René Sarvil, le Plus Beau Tan­go du Monde, mais des tan­gos préférés des danseurs de tan­go.


Comme DJ, dès que je capte une infor­ma­tion sur les goûts d’un danseur, je le
note dans les com­men­taires du fichi­er. Ain­si, lors d’une milon­ga où est présent
ce danseur, je peux annon­cer que je lui dédi­cace le titre ou la tan­da.

Je vais ain­si pass­er le plus beau tan­go du Monde,
pour ce danseur. Mais il n’est pas seul sur la piste. Je ne par­le pas des bras qu’il
devra trou­ver pour le danser, mais de tous les autres par­tic­i­pants de la
milon­ga.

En général, quand j’annonce cette dédi­cace, la com­mu­nauté de bal fait preuve
d’empathie et est prête à danser sur le tan­go pro­posé. Par­fois, j’annonce que
si ça ne plaît pas il fau­dra aller se plain­dre à l’inspirateur de la tan­da,
mais en fait, per­son­ne ne va se plain­dre.

En effet, la sec­onde par­tie et le sujet que je souhaite traiter ici est, quel
est le meilleur tan­go de danse ?

Bien que je ne sois pas Nor­mand, je vais répon­dre par ça dépend.
Ce « ça dépend » fait qu’il est utile d’avoir un DJ pour ani­mer la milon­ga.
Sinon, cela ferait longtemps que l’on aurait une playlist « par­faite » que l’on
pour­rait la servir en toutes les occa­sions.

Les goûts changent d’une milon­ga à l’autre, d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre. La musique des milon­gas ital­i­enne ne ressem­ble pas à celles d’Angleterre. La musique d’un encuen­tro milonguero n’est pas iden­tique à celle d’un fes­ti­val et selon l’âge des danseurs, les goûts dif­fèrent égale­ment. Pour entr­er plus en avant dans la com­plex­ité, les goûts évolu­ent d’un jour à l’autre et même durant la milon­ga.

1 Ces sta­tis­tiques de 2014 ont été établies par Tan­go Tec­nia. CE qui nous intéresse ici, ce ne sont pas les résul­tats, mais l’observation que selon dif­férents critères, comme la zone géo­graphique, le sexe ou l’âge, les résul­tats sont dif­férents.

Le DJ, en décou­vrant une milon­ga, fera rapi­de­ment une analyse en fonc­tion des per­son­nes présentes, les vête­ments, les chaus­sures, l’âge et il pour­ra s’aider de con­nais­sances dont il con­naît les goûts. L’organisateur lui-même pour­ra avoir don­né des con­signes, mais le DJ doit savoir les inter­préter et rel­a­tivis­er…

Durant la milon­ga, il con­tin­uera son éval­u­a­tion, enreg­is­trant ce qui sem­ble mieux fonc­tion­ner pour pro­pos­er d’autres tan­das de ce type plus tard dans la milon­ga.

Des sondages en direct

Ces tests des danseurs s’appuient sur l’expérience du DJ, mais aus­si sur des méth­odes. Pour sim­pli­fi­er, dis­ons qu’il existe qua­tre grands types musiques. Les musiques à dom­i­nante intel­lectuelles comme la musique clas­sique, la musique sen­ti­men­tale, les musiques urbaines et les musiques de diver­tisse­ment.

Ces qua­tre types de musique se ren­con­trons en tan­go et ont don­né lieu aux qua­tre piliers du tan­go. Le clas­sique, c’est le courant Pugliese (De Caro…), le roman­tique, Di Sar­li (Calo…), l’urbain, Troi­lo et le ludique, D’Arienzo.

On con­sid­ère que ces qua­tre orchestres sont incon­tourn­ables dans une milon­ga, car ils représen­tent les qua­tre aspects, émo­tions, qui per­me­t­tent d’éviter la monot­o­nie et qui don­nent sat­is­fac­tion aux qua­tre prin­ci­pales sen­si­bil­ités de danseurs.

Bien sûr, cer­tains pour­raient danser cinq heures sur du d’Arienzo ou des musiques de la même caté­gorie, mais dans une milon­ga, il y a for­cé­ment des danseurs qui aiment mieux d’autres styles et il con­vient de les iden­ti­fi­er et d’alterner les ten­dances.

On entend par­fois qu’il faut pro­pos­er une tan­da ryth­mique, puis une plus lyrique, ce n’est pas faux, mais c’est une sim­pli­fi­ca­tion de ce qui précède. Le ludique et l’urbain en oppo­si­tion à l’intellectuel et au roman­tique. On peut/doit, entr­er plus dans les détails quand on est DJ pour éviter le gros prob­lème des milon­gas, les danseurs qui restent deux tan­das d’affilé sans danser…

Le DJ remar­quera, par exem­ple, que les danseurs sont plutôt ludiques. Il pro­posera donc plus de tan­das d’un style com­pa­ra­ble à d’Arienzo et ain­si de suite. En fin de milon­ga, il y a par­fois besoin de plus d’intimité et de roman­tisme. Le DJ va pro­gres­sive­ment baiss­er « le feu » pour ter­min­er avec une tan­da hyper roman­tique. D’autres fois c’est l’inverse. Il faut don­ner la pêche quand les gens vont devoir faire de la route pour ren­tr­er chez eux afin qu’ils restent avec des étoiles dans les yeux le plus longtemps pos­si­ble.

Il n’y a donc pas de règle absolue… Le plus beau tan­go du Monde ne sera pas le même dans les deux cas.

Mais quel est le plus beau tango du Monde ?

Je ne vais pas vous deman­der de relire ce que j’ai écrit au-dessus, je vais vous don­ner des indi­ca­tions. De nom­breux sites, pages Face­book, ont fait ce type d’enquêtes, avec des résul­tats très divers.

La réal­ité est qu’il s’agit de don­nées très insta­bles. Ain­si, les sta­tis­tiques de Tan­goTec­nia don­naient des scores dis­pro­por­tion­nés pour le Sex­te­to Milonguero. En analysant plus pré­cisé­ment les don­nées, on se rendait compte que les femmes aimaient deux fois plus cet orchestre que les hommes. Je pense que le charisme et la voix de Javier di Ciri­a­co ne sont pas étrangers à ces sta­tis­tiques.

Le fait de pass­er par un orchestre con­tem­po­rain (même si ce sex­te­to n’existe plus) per­met d’avoir une autre source de don­nées, les musiques jouées par les orchestres.

D’Arienzo et sou­vent les d’Arienzo tardifs ont la faveur des orchestres de danse. Ani­bal Troi­lo et Pugliese sont aus­si sur­représen­tés dans les orchestres actuels.

Les danseurs en enten­dant régulière­ment les mêmes thèmes, s’y habituent, les dansent mieux, car ils devi­en­nent plus faciles à impro­vis­er et finale­ment, il en résulte une meilleure impres­sion et une mon­tée dans le classe­ment.

Les DJ, notam­ment ceux qui utilisent des playlists, en pas­sant tou­jours les mêmes titres, aug­mentent cet effet de recon­nais­sance.

Hier, le DJ rési­dant d’une milon­ga de Buenos Aires a passé deux fois de suite Poe­ma (Canaro Mai­da), par suite d’une mau­vaise manip­u­la­tion dans son logi­ciel. Les danseurs ont souri et ont dan­sé une deux­ième fois Poe­ma, d’autant plus que le DJ dan­sait avec sa fiancée et qu’on pou­vait par­don­ner ce dou­blon roman­tique. Lorsque Poe­ma a com­mencé pour la troisième fois, le DJ a cou­ru à son poste pour lancer Invier­no. Les danseurs ont pris la chose avec beau­coup de sym­pa­thie et ont beau­coup applau­di le DJ (ce qui est rare à Buenos Aires).

Ce type de raté sur un titre moyen­nement appré­cié aurait été plus sévère­ment appré­cié.

Poe­ma est en effet un des tan­gos préférés des danseurs, comme en témoignait une enquête de 2014 de Tan­goTec­nia qui indi­quait que près de 18 % des sondés en fai­saient leur tan­go préféré.

2 Tan­gos préférés pour danser (liste établie par Tan­goTec­nia en 2014 sur un pan­el de 1282 votants).

Si vous prenez la peine de con­sul­ter cette liste qui a désor­mais dix ans, vous con­staterez tout de même que la plu­part des titres pro­posés sont encore dans le domaine des titres qui « marchent ».

Dans cette obser­va­tion, on peut décou­vrir l’empreinte des DJ qui ont for­cé­ment encour­agé les titres à suc­cès, ce qui a ren­for­cé l’estime pour ces titres.

D’autres titres ont été vic­times de ce suc­cès, car ils cor­re­spondaient à un effet de mode, par exem­ple car il a été mis en avant par un orchestre à suc­cès.

Prenons l’exemple de Mi Vie­ja Lin­da (ne la cherchez pas dans cette liste, elle n’y est pas, car en 2014, per­son­ne n’aimait ce titre qui avait été peu enreg­istré avant que le « Sex­te­to Cristal » en fasse un tube (en 2018). Dans un autre genre, le phénomène Sex­te­to Milonguero de l’époque est totale­ment éteint aujourd’hui et même chez les femmes, ce n’est plus le pre­mier orchestre du Monde.

Une autre source de don­nées est con­sti­tuée par les pub­li­ca­tions de musique. Cer­tains titres ont été enreg­istrés par dix orchestres et par­fois à plusieurs repris­es et d’autres n’ont été enreg­istrés qu’une fois. Les dates d’enregistrements sont égale­ment très utiles pour retrac­er les modes au vingtième siè­cle. Un titre va être enreg­istré cinq ou six fois en deux ou trois ans, puis devenir silen­cieux pour ne réap­pa­raître que dix ou vingt ans plus tard.

Un excel­lent out­il pour décou­vrir cela est la base de don­nées de tango-dj.at. Dans la copie d’écran suiv­ante, on peut voir la discogra­phie de Poe­ma qui a été enreg­istré prin­ci­pale­ment dans les années 30, mais qui est resté sur le devant de la scène et par­fois de façon renou­velée grâce à des orchestres con­tem­po­rains comme la Roman­ti­ca Milonguera.

3 Dans la base de don­nées de tango-dj.at, on trou­ve Poe­ma enreg­istré 29 fois par 28 orchestres (Héc­tor Pacheco l’a enreg­istré deux fois).

Les spé­cial­istes se pencheront sur les cat­a­logues des édi­teurs de l’époque, mais il faut suiv­re les orchestres quand ils ont changé d’éditeur et la com­pi­la­tion pour un orchestre don­née n’existe pas tou­jours si on excepte des sommes, comme le cat­a­logue Canaro de Christoph Lan­ner.
https://sites.google.com/site/franciscocanarodiscografia/prefacio

4 Les enreg­istrements de Fran­cis­co Canaro (le chef d’orchestre qui a le plus enreg­istré) représen­tent 200 pages de don­nées. Le for­mi­da­ble tra­vail de Christoph Lan­ner vous per­me­t­tra de vous y retrou­ver si vous vous pas­sion­nez pour son œuvre.

Sig­nalons aus­si tango.info qui n’est pas très com­plet, mais que vous crois­erez sûre­ment si vous faites une recherche Google… https://tango.info/T0030142643 pour y trou­ver Poe­ma…

5 Les sta­tis­tiques selon les goûts des vis­i­teurs du site El Reco­do tan­go.

Une enquête plus récente puisqu’elle est mise à jour en temps réelle est celle qui est réal­isée par le site El Reco­do. Poe­ma n’est pas dans la liste. On décou­vre à la place une sélec­tion bien dif­férente et par cer­tains aspects sur­prenants, mais qui témoignent d’une évo­lu­tion.

Par exem­ple, en 2014, année du cen­te­naire de sa nais­sance, Troi­lo était peu joué en France, ce qui n’était pas le cas à Buenos Aires où il est adoré. Je me sou­viens cette année avoir fait une année Troi­lo avec par­fois cinq tan­das de lui dans une milon­ga. Ma petite pierre et celle d’autres col­lègues DJ et de cer­tains orchestres ont fait que désor­mais, Troi­lo est incon­tourn­able en France, égale­ment.

En regar­dant cette liste, on se rend compte que beau­coup de titres sont classés des deux côtés, tan­gos à écouter et à danser. Cer­tains, superbes à danser, sont seule­ment du côté de l’écoute, comme Café Dominguez (qui a cepen­dant la dif­fi­culté d’être dif­fi­cile à cas­er dans une tan­da cohérente et que l’on va générale­ment associ­er à des titres plus anciens avec Var­gas). Je pense qu’il manque une véri­ta­ble liste de tan­gos à écouter et qui ne seraient pas à danser et que la liste des tan­gos à danser pour­rait être opti­misée. Garua appa­rais­sant deux fois dans les plus dans­ables peut être sur­prenant, ain­si que le peu de titres de d’Arienzo ou Di Sar­li en regard du nom­bre de titres de Calo…

Faisons bouger les lignes

Le rôle du DJ n’est pas seule­ment de savoir pro­pos­er ce qui plaît, mais aus­si d’éduquer les danseurs en les pous­sant à abor­der des musiques moins famil­ières.

Ce type de sta­tis­tiques est donc utile pour définir les gen­res, les ten­dances du moment, mais cela ne dis­pense pas le DJ d’interroger le riche réper­toire pour trou­ver des équiv­a­lents.

Lorsqu’un tan­go peu con­nu fait un suc­cès lors d’un événe­ment, le titre monte rapi­de­ment en renom­mée, car le monde du tan­go est tout petit. Rapi­de­ment, il fera le tour du Monde et fini­ra par devenir un incon­tourn­able ou une scie, voire de retomber dans l’oubli.

Le « bon tan­go » est le tan­go d’un moment. Pour être un excel­lent tan­go de danse, il doit dis­pos­er de qual­ités pro­pres per­me­t­tant d’enrichir l’improvisation. C’est surtout impor­tant là où il y a d’excellents danseurs (ceux qui dansent avec la musique ou plutôt, qui dansent la musique). Ces derniers sont très exigeants et s’ils dansent avec con­vic­tion sur les grands suc­cès des milon­gas, ils seront enchan­tés lorsque le DJ lui pro­posera un titre moins ressas­sé, voire incon­nu, mais qui a toutes les qual­ités pour être Le plus beau tan­go du Monde pour la tan­da en cours.

DJ BYC Bernar­do, Buenos Aires, 2024-01-07